‹ Le beau et son histoireChapitre 13 sur 64 · L'IMAGINATION · texte numérisé non relu

L'IMAGINATION

Kous avons étudié les condilions nécessaires du t>eau, le rôle de la réflexion et celui de la mémoire. Voyons maintenant si notre étude est complète, si les règles qu'on en déduit sont suffisantes pour former un artiste et produire une belle œuvre. Essayons d'un tableau. Tout ce que la nature et la société ont mis à la disposition d'un peintre, nous le possédons. Les couleurs sont broyées, la palette est prête et les brosses; nos cartons sont peuplés d'études, les formes les plus diverses, avec leurs expressions variées, s'offrent à notre choix. A l'œuvre! la toile attend, les formes s'agitent et se veulent joindre pour vivre; elles sont impatientes et brûlent d'amour, car, on Ta dit, l'amour est un enfant qui veut naître Notre sujet nous est donné par l'histoire; la réflexion a réglé la pose de chaque personnage; l'unité d'idée est là , ainsi que la variété des actions qui y concourent. Chaque acteur sera dans son rôle et son expression sera vraie : nous l'avons scrupuleusement

l'imagination. 51

choisie parmi les copies de nos modèles. Allons-nous produire du beau?

Nous prêtions les formes qui conviennent le mieux et nous les juxta-posons avec soin. Pas un jarret qui trahisse les morceaux; les joints sont effacés, les coutures sont masquées. La disposition est claire, précise, naturelle; les couleurs, aux tons longuement étudiés, s'étendent sur la toile. L'oeuvre vient, elle s'achève; elle est achevée I

Hélas I notre paternité ne nous donne aucune émotion. Cependant tout est vrai ,*. tout est convenable , calculé, étudié, fini. Il manque ce quelque chose d'indéfinissable qui saisit; ce quelque chose qui se trouve dans l'œuvre grossière du peintre du moyen-âge, aussi bien que dans l'esquisse d'un grand maître, et qui nous impressionne comme le contact d'une âme émue. Notre tableau est froid et raisonnable ; c'est la copie exacte de ce qu'il pourrait être , comme le cadavre est l'image tidèle de l'iiomrae qui a vécu. C'est que, tout en étudiant et reproduisant les conditions de la vie,' nous n'avons su que les copier. Dans un enfant vivant nous mettons de nous-môme, et à notre œuvre nous n'avons pas su i-nsuffler d'âme. Péniblement, pièce à pièce, nous avons réalisé notre pensée, et ce n'est pas ainsi qu'un enfant vjent au monde. Nous n'avons produit qu'un mort-né , irréprochable de formes , mais mort.

C'est que l'unitède l'être ne se peut comprendre, et que notre intelligence finie ne peut se rendre compte des choses qu'en les détaillant par l'analyse , sans que la synthèse puisse exprimer plus que leur loi commune, cette loi qui laisse en dehors les choses elles-

mômes. Noire raison est trop étroite^ trop restreinte pour saisir à la fois les divers aspects de Télre, trop bornée pour les en)brasser. Dans notre oeuvre nous n'avons pas mis la vérité tout entière. Pour produire Témotion à laquelle nous avons visé, il aurait fallu en imprégner notre tableau et pour cela la ressentir avant tout. Voilà pourquoi nous n*avons peint quMine copie, pendant qu'une belle œuvre est Tenfant véritable de Tartiste^ Fenfant où il s'est, reproduit.

Notre analyse a donc été incomplète, elle a fait abstraction du sentiment. Nous avons préparé une lanterne >. nous y avons placé une bougie; il manque, pouréciai-r rer, une étincelle de ce feu que Prométhée, jadis* a ravi au ciel.

Les sens nou3 apportent des sensations qui modifient notre être et produisent en nous des états déterminés» que nous rapportons à leurs causes extérieures. Quand c'est par Torgane de la vision que ces impressions nous arrivent, nous les appelons des images. Ces images sont de véritables produits de nous-mêmes et peuvent différer, quoique se rapportant au même objet et aux mêmes conditions extérieures, selon Fétat de l*flmeau moment de l'impression. Évidemment le même paysage aura un aspect tout difTérent, selon que vous serez triste ou joyeux; une même action vous paraîtra différente, selon que vous serez disposé à Tindulgence ou à ta se-, vérité. Les images qui se présentent ainsi à notre intelligence ne sont pas la réalité même, mais un reflet de la réalité, modifiée par notre àme, comme par un prisme coloré I Elles agissent sur Têtre en soi et y produisent des états particuliers que nous appelons Sentiments.

l'imagination. m

Entre elles et les sentiments il existe des relations mystérieuses irnpossibles à définir. Il y a là des affinités profondes et telles , que Timage qui produit le sentiment , peut être reproduite elle-même par ce dernier; l'un est la traduction de Tautre. Pour produire en nous des sen~ timents, Part a recours k des images, qui, pour nous impressionner, doivent correspondre à des formes d« notre propre âme et ne pas se borner à la reproduction des objets extérieurs; c'est une réalité subjective qui est traduite par (*art, el non réalité objective (1). Dans un paysage c'est lui-même que Tartist^ représente; Il reproduit la manière dont il a vu el senti la nature, et non tes dispositions matérielles du site.

Les mots sont des symboles qui expriment l'image k son point de vue le plus général et nous en donnent ridée abstraite. Pour faire comprendre la différence existant entre Timage et le mot qui la représente nous allons prendre quelques exemples.

Le mot € table », lu dans une phrase, ne nous donne que ridée abstraite d'un meuble destiné à supporter certaines choses. Nous ne nous représentons pas plutôt telle table que telle autre, et ce mot nous laisse complètement indifférents. Si ali contraire, nous avons à choisir une table et que nous cherchons quelle forme nous conviendra le mieux, il passe dans notre esprit une sérié d'images que nous modifions à notre gré , et quand notre

(i) Schiller va trop loin quand il dit à ce sajet : Le vraisemblable ne suffit pas. L*art Tout quelque chose de réel et d^objectif et ne peut se contenter de l'apparence de la vérité. C'est sur la vérité elle-même, sur la base solide et profonde de la nature qu'il élève sa construction idéale; (Lettres sur l'Esthétique.)

choix est fait, nous éprouvons le plaisir que nous cause toujours la vue d*un joli meuble. Dans les mots de «c forêt vierge:», nous ne trouvons habituellement que Tidée d'une forêt où Thomme n*a pas encore porté la hache. Une vague image de qufelque chose de vert et de confus passe rapidement devant nos yeux, sans presque nous impressionner. Mais que la -description d'un voyageur nous place, en pensée, sous ces sombres dômes de verdure, où jamais ne filtre un rayon de soleil ; où la solitude est vaste et le silence immense ; où la vie semble recueillie et immobile ; où le moindre bruit , comme celui d'une fepille qui tombe, fait courir dans les veines des frissons involontaires; nul doutas que bientôt nous éprouverons cet effroi élrange qu'inspirent les forêts, et que Virgile fait parent de la (erreur religieuse. Enfin, quand nous apprenons que la lumière parcourt 76,000 lieues par seconde (1); qu'elle met plus de huit minutes pour nous arriver du soleil; qu'il lui faut plusieurs années pour franchir Tespacequi nous sépare des étoiles les j^lus rapprochées, et des millions d'années pour nous arriver d'autres étoiles , que nous voyons dans nos télescopes, nous nous figurons vaguement la grandeur des distance qui séparent les corps célestes, et nous éprouvons un certain étonnement. Mais quand nous cherchons à nous représenter, en réalité, la vitesse de la lumière et à sonder la profondeur des abîmes du ciel, notre pensée se perd. Il nous prend comme un vertige. Nous . nous sentons anéantis par l'idée de notre petitesse.

(1) P'aprés M. L. Foucault (1862), la TÎtesse de la lumière est de 298,000 kilomèlrcs ou 298 iDiUtons de mètres par seconde.

l'imagination. 5^

pendant que notre âme s'élève et se remplit de ce sentiment de profonde admiration et de bonheur, que nous nommons le sentiment religieux. .L'image môme de ces espaces devient impossible et fait place à, la vague notion de l'infini.

Les enfants, qu'ils soient peuples ou hommes, pensent en images. L'habitude des symboles abstraits de la parole rend plus tard la pensée plus rapide, plus claire et plus concise, mais elle enlève du charme à son expression. C'est pour cela que la poésie est naturelle aux peuples primitifs. Leur langage est figuré quoique simple, et il nous donne ces fraîches impressions de jeunesse et dé vérité, que les apprêts et les artifices de la langue ne peuvent remplacer chez les peuples vieillis. La faculté de traduire les sentiments et les pensées par des images vraies, se nomme iimaginaiion. Elle est aussi précieuse que la mémoire et plus noble : sœur de la raison , elle est guidée par elle, et lui fournit toutes les pensées nouvelles et les hypothèses, qui servent de repère à la science. L'imagination est mère de toutes les belles œuvres et de la plupart des belles actions. Bafouée par les modernes, qui ne la comprenaient pas et dédaignaient de la comprendre, elle a été appréciée des Anciens, qui sous le nom d'inspiration lui attribuaient une origine divine. C'est la plus modeste de nos facultés , car elle s'ignore elle-même. Incessamment ses créations se succèdent dans notre esprit, sans qu'il s'en rende compte, car elles ne sont autre chose que l'expression de l'être pensant lui-même, de sa forme, de son essence en soi. Les sentiments imaginés se déroulent devant rintelligence en séries magiques, mais elle ne voit pas que

c'est son propre principe qu'elle contemple, et les confond avec les impressions arrivant du dehors. £Ue ne sait pas distinguer, le .plus souvent, celles qui sont Teffet spontané du sentiment de celles qui nous viennent par les sens, et les attribue à la mémoire inconsciente, jouant ainsi un rôle actif qui n'existe pas. Dans ces séries, cependant, il se présente des formes ravissantes qui n'ont jamais été'vues, il s'y dérouie des accords de sons et de couleurs que la nature ne produit pas, et il se formule de hautes et de majestueuses pensées, que personne n'avait pensées avant. C'est le sentiment individuel qui se traduit par des images<et des symboles 'et qui a attendu des siècles pour obtenir justice.

Pour produire une belle œuvre , il faut que l*artiste s'approprie d'abord son sujet, qu'il le laisse agir sur son sentiment et élaborer par lui. Toutes les conceptions de la raison disparaissent bientôt; l'homme ne semble plus matlre de son œuvre , c'est elle qui s'empare do lui. Une image harmonieuse et vraie se forme tout d'un jet, confuse d'abord et produisant peu à peu ses détails, à mesure que l'intelligence la contemple et la saisit. Cette image devient tous les jours plus claire et plus distincte, jusqu'à ce que, mûre pour la vie , elle obsède Tarliste et demande sa réalisation. Elle est devenue un véritable ôtre vivant et toute vie tend à s'incarner. Dans la réalisation de l'œuvre tout alors est joie, tout est bonheur; c'est le travail de la mère qui sent naître son enfant (I).

(1) Sachcz-Ie, c'est le cœur qui parle et qui soapire Lorsque la main écrit , — c'est le cœur qai se fond ;

l'imagination. 57

Une œuvre ainsi conçue agit sur nous d'une manière imn)édiate et spontanée. Ce n'est pas à la suite d'une étude intellectuelle que nous éprouvons le sentiment du beau^ il n'est pas la conséquence logique d'un raisouBement. Il nous saisit, nous empoigne, pour me servir de ce mot, et agit directement, comme s'il y avait une parenté secrète entre l'image qui se présente à nos yeux, et celles que. notre propre élre peut enfanter lui-même. Entre Fàme de l'artiste et la nôtre il s'établit une certaine unité déforme, une solidarité mystérieuse; nous sommes émus , quelquefois malgré nous, par une émotion étrangère qui nous gagne. La vérité de l'œuvre nous saisit et s'impose à notre esprit comme un axiome ; plus nous étudions les formes, plus nous les trouvons parfaites, et plus le sentiment initial s'élargit, grandit et acquiert de vivacité. On aime à revoir la beauté. Avant de la juger en critique , la raison juge notre sentiment, et souvent, comme dans la musique, elle est incapable de décider par autre chose que par l'impression que nous avons ressentie. C'est l'émotion (1) dé l'artiste qui nous est traduite par son imagination ,

C'est le cœur qui s'étend , se déeenvre et respire Gomme un gai pèieria sur le sommet d'an mont. Et paissiez-voQS troaver quand vous en voudrez lire, A dépecer ces vers, le plaisir qu'ils nous font.

A. DE Musset-Namouna.

(1) Ut ridentibns arride.nt , ita flentibns adflent Humani vultus : si Trs me flere , dolendum est Primuoi ipsi tlb«. (Horace. — Art poétique.)

58 LE BEAU ET SON iilSTOIRE,

et toute oeuvre exécutée sans cette, intervention relève de rindustrie et non de l'art.

Si pendant les derniers siècles on a semblé bannir rimagination de Tart et chercher le beau exclusivement dans les propriétés extérieures des œuvres , c*est qu'alors la philosophie, éminemment rationaliste, a été Texpres^ sion d'une réaction contre le grand mouvement des sentiments, qui a caractérisé Tépoque de la Renaissance. La raison humaine s'est prise de vanité , après l'orgueil de ses triomphes , et n'a plus considéré qu'elle-même. Le sentiment dont on avait tant abusé dans la religion et que la société féodale avait complètement méconnu, avait eu sa réaction peut-être exagérée , et des cours d'amour avait abouti au grand art du seizième siècle. Analysant le beau au moment où sa source s'épuisait, on l'a cherché partout où il ne pouvait pas se trouver. Il en résulta cette décadence de l'art, qui, commencée sous Richelieu et ses académiciens, s'est prolongée jusqu'à nos jours , où des audaces nouvelles ont retrouvé les anciennes voies, et restitué au sentiment son véritable domaine.

De toutes les branches de la philosophie, l'esthétique est la plus arriérée. Les philosophes ont des habitudes d'abstraction, qui ne leur permettent guère de comprendre ce qui se passe dans les âmes d'enfants et d'artistes; ils sont incapables pour la plupart de l'éprouver, et prennent le parti commode de nier ou de dédaigner. Ils ont ainsi confondu l'art avec le savoir-faire. De toutes les facultés de l'homme, celle de sentir est la principale et la moins étudiée. Elle se développe la première et persiste la dernière ; elle détermine souverainement les actions, et juge en dernier ressort les arguments de

L IMAGINATION. o9

Torgueilleuse raison (4). C'est le sentiment q^ui guide l'humanité vers ses destinées inconnues et qui révèle aux simples, par sa forme religieuse, celte unité de Têtre infini, que la raison a mis des milliers d^années à reconnaître. L'imagination , cette faculté de traduire les sentiments et de tes faire éprouver aux autres , a eu ses égarements, comme la raison a eu ses erreurs; elle n'en est pas moins précieuse, et les habiles, qui s'en servent constamment, ont tort de vouloir la flétrir. Sans elle, il n*y a plus ni art , ni industrie , ni science ; l'artiste n'est plus qu'un faiseur, Tinvention industrielle s'arrête et le savant se réduit au rôle de dictionnaire

(1) Dieu a donné à l'homme de» instincts qui portent d'abord et sans raisonne» ment à quelque chose que la raison ordonne, (Leibnitz. Nouveaax essais sur r«ileiidement hamain.)

£t qood nunc ratio est impetns aDle fuit (Ovidb).

Page 1