CHAPITRE
L*art a de tout temps subi Tinfluence des idées et des formes sociales au milieu desquelles il s*est développé, et comme les iiées et les institutious des peuples dérivent logiquement d*une donnée fondamentale, qui est la religion, il convient de les étudier dans leur origine religieuse. Les religions d*ailleurs ont eu constamment recours à Tart. Il a présidé à leur fondation, les a accompagnées dans leurs luttes et leurs développements; il en a reproduit les symboles et exalté l'idéal. Pour se rendre compte de ces manifestations de Fart, il est indispensable d'en comprendre le sens religieux. Il devient donc nécessaire d'esquisser ici , en grands traits, les diverses évolutions religieuses de l'humanité. Cela est d'autant plus opportun . aujourd'hui , que suivant la belle expression de M. de Lamennais (4)
(1) Essai d'un 3 philosophie noarelle.
f le vieux monde se dissout, les vieilles doctrines s'éteignent; mais au milieu d*un travail confus, d*un désordre apparent, on voit poindre les doctrines nouvelles, s'organiser un monde nouveau; la religion de l'avenir projette ses premières lueurs sur le genre humain en attente et sur ses futures destinées; l'art doit en être le prophète. »
Quand on étudie l'histoire au point de vue philosophique, il semble que le caractère môme de l'humanité soit la recherche de Dieu. Dans toutes les conditions, Ftaomme a toujours cherché à s'élever au-dessus de lui-même par la réflexion et la contemplation. L'immensité autour de lui , les puissances naturelles contre lesquelles il avait à lutter d'abord et qu'il a en partie asservies, les manifestations étranges de forces occultes dont la loi lui échappait, l'ont toujours amené à supposer des existences supérieures , plus puissantes et plus parfaites, dont le dernier terme était la notion de l'infini.
L'unité de l'Etre, couronnement final et gloire de la science moderne , qui a trouvé Tidcntitù des lois qui régissent tous les aspects finis de l'existence infinie, a été révélée aux hommes par le sentiment, dès les âges les plus reculés. Llle se retrouve au fond de toutes les religions, comme une lumière primitive qui fait partie de l'instinct même de la race humaine. La recherche de cette unité a donné lieu h cette majestueuse évolution de la raison, qui, appliquant au sentiment religieux la plus gigantesque analyse qui se puisse concevoir, a scruté successivement et mis en pratique religieuse, tous tes aspects de l'infini d^ns l^^
lemps et dans Tespace. Elle a réussi à retrouver, au moyen de la science, ce que la science avait perdu. Cest là le sens profond du royihe biblique de Tarbre de la science, dont le fruit ne peut être mordu sans causer le malheur des hommes. C*est pour avoir voulu comprendre Tincompréhensible , et s'éle\w par la raison aux sublimités du sentiment, que Thuroanité a commencé cette vaste recherche de Tabsolu , dont la synthèse sociale est encore à réaliser. Cette recherche , en brisant Tunité, a déifié successivement la matière , la force et la vie, et soumis à Texpérience sociale des hypothèses successives, qui la rapprochaient de la vérité première que le sentiment, général n'a jamais cessé d'affirmer. Aujourd'hui, ce que nous connaissons des lois de la matière cl des lois de Tesprit , nous prouve qu'elles ne sont qu'une seule et môme loi. L*ablme creusé par l'igfloraoce est comblé par le travail des siècles. La scission n'existe plus , la blessure est guérie par l'arme môme qui Tavait frappée. Une nouvelle aurore se lève à l'horizon de l'humanité; puisse-t-elle ramener les soleils dont, sous le nom d'âge d'or et de paradis, nos pères ont tant regretté la perle I
Toutes les fois qu'une école philosophique avait créé un ensemble de doctrines qui lui paraissait être la vérité, les masses populaires s'en sont emparées comme d'un trésor inaliénable, comme d'une panacée universelle, en dehors de laquelle il n'y avait plus qu'erreur et damnation. Telle a été l'origine de toutes les religions. Mais leur consécration ne pouvait se trouver que dans l'expérience, et l'humanité est essentiellement pratique. Les idées religieuses , résultant de la spéculation phi-
losophique et entourées du prestige de la révélation, se traduisirent par des formes sociales et s*y incarnèrent en quelque sorte. De cet essai pratique devait sortir la glorification de la doptrine, le bonheur et la perfection du croyant.
L'esprit humain , limité dans ses conceptions, nécessairement soumises aux catégories du temps et de i^espace, est incapable de comprendre l'infini» ni de s'en faire une idée; car toute idée, toute conception humaine, est forcément finie. Il n*en est pas de môme d'une notion, à laquelle on peut s'élever par un certain efîort, qu'on peut exprimer par des symboles (1), mais qui reste vague et indéterminée et agit surtout sur le sentiment. La notion de Tinfini appliquée au monde sensible, donne lieu k des abstractions succès* sives qui s'élèvent forcément à celle de l'être, somme, origine et fin de tous les êtres , source de tous les phénomènes, lien de toute perfection, Celte notion de Fétre infini et parfait forme la base commune de toutes les religions; elles en ont envisagé successivement les trois manifestations, la matière, la force et la vie intelligente, comme infinies dans le temps ou dans l'espace, et ce sont ces manières différentes d'en-
(1) Le nombre infini est nn nombre indéterminé, mais t;il qn'il est plus grand qae toat nombre qn'on pourrait Ini comparer ; on le représente par le symbole 1/0, où est la limite don nombre plus petit qne toute quantité atiignable.
visager les aspects divers de Tinfini, qui ont produit l'antagonisme des doctrines religieuses (1).
L*êlre abstrait s*élendant à TinOni dans l'espace, a constitué la donnée fondamentale de la religion de l'Inde. Brahman est l'être parfait, principe de tout, éternellement immuable, l'être qu'on ne conçoit pas et qui n'a pas été révélé. Mais la notion admise de l'existence infinie et inaltérable qui s'imposait à l'esprit, comment combler l'abîme qui existait entre cette notion de l'être métaphysique , absolu , illimité , et sa manifestation finie, révélée par les sens et les phénomènes contingents? La contradiction fut résolue par les émanations. Les trois aspects différents et irréductibles sous lesquels l'être se révèle dans ses manifestations finies, la matière, la force et la vie, donnèrent lieu à trois émanations distinctes et à la création de trois divinités principales, qui se partagèrent l'empire du monde. Brahma, la création première, la matière lumineuse, avait pour emblème le soleil ; Vishnou , le verbe , le conservateur , l'espace , avait pour emblème l'eau ; enfin Çiva, la force, le destructeur , le temps, avait pour emblème lo feu.
Cette doctrine avait sa logique. Les peuples aryens, vivant dans l'intérieur des terres asiatiques, ne pouvaient concevoir l'infini que dans l'espace. La matière, base des phénomènes, n'avait pas de limites d'après les connaissances physiques et géographiques de l'époque,
(1) 11 serait trop long do donner ici tous les développements qae comporterait an sujot aussi vaste ; nous nous bornerons à csqaUssr los tralti principaux de chaque phase religieuse et à en faire ressortir l'inflaenee sor la société contemporaine.
ÏNiaUENCE DES RELIGIONS. 65
pondant que toules les manifestations de la force et de fa vie,^ étaient bornées dans le temps aussi bien que dans l'espace. Le panthéisme hindou est donc à proprement parler le matérialisme de Tinfini.
Une fois Tunité brisée , Tinfini délimité et parlagé en trois, sous prétexte d'émanations, il n'y avait plus de raison pour -s'arrêter. La tendance à Vanthropomorphismo , si naturelle aux homrneset qui tend' à créer des dieux à notre image, n'eut plus de bornes. Les huit directions de rhorizon furent confiées à la garde d'autant de vaçons on dieux inférieurs. Ces vaçous eurent chacun pour serviteurs d'autres divinités, dont les attributs, diminuant toujours avec le rang, fi nièrent par se réduire à tel point, que quelques-unes' devinrent les esclaves des hommes qui savaient les asservir. C'étaient autant d'images des forces naturelles, que l'ignorance générale regarda longtemps comme ennemies et malfaisantes, et que le sceptre de la science a soumises et rendues tributaires.
A l'imitation de l'Être suprême, la société se fractionna en castes perpétuelles dont la fusion était interdite; la hiérarchie sacrée se traduisit par la hiérarchie sociale , et aux besoins sociaux révélés p«ir le temps, répondirent autant d'incarnations divines. L'idéal était le grand, le nombre, l'étendue, la masse^ sans limites, subdivisée dans le détail infini de ses manifestations.
La réforme , au Thibet, réagit contre le matérialisme de ces doctrines. Le peuple, impatient de ne pouvoir concilier leurs affirmations avec les phénomènes contingents et finis qui absorbaient son activité; hanté des
66 LE BEAU ET SON HISTorRÉT.
souvenirs d'une religioji anlérieure qui avait placé Hrifini dans le tenfips; las enfin de se débattre dans de» contradictions qui semblaient insolubles, nia l'existence, déifia la raison pure et immatérielle, et chercha le bonH heur suprême dans le repos absolu, l'anéantissement, le nirvana, qui détruisait à la fois l'espace el le temps. La société, tout utilitaire, se moula sur la forme religieuse; pour elle, le bien fut l'utile et l'agréable; le beau n'exista pas. Le bouddhisme arrêta le progrès en empêchant l'élévation des âmes, où le néant se substitua à la vie; les rites firent l'office des caste» hindoues et la société s'arrêla pétrifiée.
Le besoin religieux inné à l'homme ne permit pas à la philosophie athée de la Chine d'arriver à ses der* nières conséquences : au bout d'un certain temps le prophète devint fétiche et fut adoré comme un dieu: D'ailleurs l'ancienne religion chinoise, restaurée et réformée par Confucius, fit échec à la doctrine du néant et l'empêcha de produire ses effets logiques.
Une autre réforme, antérieure au bouddhisme, avait déjà enlevé au brahmanisme les populations progressives du centre de l'Asie. La loi rhylhmique qui régit ledéveloppemcnt des sociétés aussi bien que celui des hommes et des choses, présentait partout ses deux aspects contradictoires, et se manifestait sous les formes du bien et du mal. On en conclut à deux puissances contraires qui se partageaient le monde. D'ailleurs la divinisation de la matière avait été incapable de produire le bien; au contraire , le mal existait partout el sa conséqqence, la souffrance. Los voyages des astres dans le ciel contredisaient l'immobilité du Dieu -de l'Inde;
leur influence sur les hommes et le monde, constatée par les effets du soleil et de la lune, était incompatible avec l'athéisme chinois. £n conséquence, Thomme devait chercher son appui dans la force inflnie qui domine la matière, et qui, en lutte perpétuelle avec elle-même dans ses deux émanations opposées , devait aboutir h Téquilibre flnal , à la conciliation , Thar* monie. Une nouvelle vérité philosophique se dégagea de cet ensemble et Zoroastre la transforma en dogme religieux (4].
Zervau-akeren , le temps sans bornes , engendre deux fils, Ormuzd et Ahrimane, le bien et le mal. Le premier représentait Tagriculture, base de tout progrès; il était le protecteur de Tlran, de la fraction de la race aryenne représentée par les Perses et) les Hèdes. Le second au contraire était le dieu du désert et des pasteurs nomades et ennemis, représentés par la race Touranienne. En comparant ce mythe aux traditions sémitiques, on le retrouve dans la fable de Caïn et d'Abel , mais il est renversé. Pour les races nomades, ennemies de l'Iran, le mal c'était l'agriculture» le progrès et la science, à l'ascendant desquels ils ne pouvaient résister.
La lutte entre les deux forces ne pouvait durer éternellement : le résultat d'un semblable dogme eût été fatal
(i) D'après le Zeni-Âvosta il paraîtrait qno Zoroastre (Zara-thnstra) n'aurait «té que le réformateur d'une religion réTélée primitivement à Yima par Ahnraroasda (Oromaze), le dieu de la lumière , qol est en opposition perpétaelle arée Agra-Mainyas (Ahrimancs), le dien des ténèbres.
Vendidad-Trad. du Zend-Ayesta par F. Spiegcl.
Leipsic i852.
68 LE BEAU BT SOff^ OISTOIRB.
à la société. Elle devait aboutir à une eoscHiation' finale entre les deux principes opposés , à la résurrection des corps et à une purification .générale par le feu\ opérées par Mithra (4) , Tamour rédempteur. La religion' de Zbroastre n*ad mettait pas de symboles matériels; le feu seul pouvait représenter la divinité, par sa pureté et ses effets bienfaisants. Les mages, ses prêtres, proscrivaient lonte image et détruisaient les idoles, dont aucune ne devait symboliser le dieu fort. Par contre le^ mouvement des astres , effet des fopces divines , et les phénomènes de la nature, dans leurs relations entre eux, furent soigneusement étudiés. Partout on chercha l'influence de la force sur la matière, et il en naquit une science, mère de nos sciences naturelles, qu'oa appela la magie.
Comme résultat social, la nouvelle religion produisit une pureté et une austérité de mœurs inconnues jusqu'alors. Elle a encore ses représentants dans les Goèbres ou Parsis, dont la réputation de probité est proverbiale en Orient.
- Autour de la;grande religion Médo-perse se groupent une série de religions secondaires. Elles semblent issues de Tantique sabéisme, ou Culte des astres, qui a laissé son empreinte à toutes les religions postérieures, au mazdéisme surtout Les Arabes, les Juifs avant leur émigration d'Egypte , les Chaldéens et les Phéniciens adorèrent les dieux forts et crurent à leur lutte
(1) Milhrà est le dieu soleil, d'après Hérodo(3, et en mègie temps la Vénus persane. Le Zend le qualifie souvent de souverain des vastes p2~ tarages.
TNrLtJKNGE DES RE 110)0^$. &
contre te génie du mal. L«s dognoes de la résurrection des corps , de la purificatk)n par le feu et de la rédemptian fi aale, par la grâce d'une intervention divine^ se soat coasenrés jusqu'à nos jours et réps^dus' jusque dans l'extrême Occident (1). Le cu^lfce des astres , aussi antique que le plus primitif des féticbismes^ était devenu peu à peu le culte des forces naturelles. Bâal ou Bel , le dieu du soleil, représentait la force génératrice {%).; Aslarté, la lune, était la déesse de la volupté. On Ic-s adorait sur des hauteurs pour se rapprocher de la divinité. Le feu , symbole du bien chez les mages, rélait aussi en Mésopotamie, et la religion de^oroasti^. peut élre considérée encore comme une réforme du sabéi^me, une protestation contre le culte des images , la pratique des sacrifices humains et des rites 9can<daleux qui favorisaient ta débauche.
Toutes ces religions prenant pour idéal la force in^ finie dans l'espace, se traduisaient par un état social où la violence tenait lieu de loi et od tes bouleversements révolutionnaires devaient être fréquents.
Nous arrivons maintenant à cette imposante et mys*^ térieuse religion égyptienne, qui , façonnant pendant une longue suite de siècles un peuple riche et puissaiit,
(l) Le culte de Milhra , introduit é Rome après les guerres d% Pont (69 ans avant J.-G.) , sa répandit rapidement dans tout l'empire , notamment dans les Gaules, eu il ne disparut qu'au i"* siçcle.
(â) Los aages de la Phénicie , versés dans la connaissàn e des choses divines , nous enseignent que la clarté de la lumière , r^andue dan^ Fnnivers, est lyi acte réel de la pureté de Tâme iatelligente dq soleiU
L'empereur Julien. Discours sur le soleil-roi.
70 LE BEAU ET SON UISTOIhE.
enfanta une des grandes civilisations dont l'histoire de rhumanité peut se glorifier.
Le dogme égyptien se rapportaavant tout à un grand être, non révélé, éternel , et dont lo.utes choses soat issues. A Thèbes on adorait celui « qui n*avait pas eu de commencement et qui ne devait pas avoir de fin. » Dans le temple de Sais la statue voilée d*[sis portait celte inscription : « Je suis tout ce qui fut , est et sera Aucun homme n*a jamais levé le voile qui me couvre » (<). C'est ce même Dieu qui , parlant à Moïse, dit : « Je suis celui qui suis » (2). Dans le livre des morts (3) il est qualifié. d'architecte de Tunivers ^ét dit de lui-môme : «.Je suis le père et la rocredes dieajt, je suis celui qui ai créé les mondes et qui vous délivre de vos souffrances ».
Le premier roi-dieu de l'Egypte, issu du dieu inconnu, fut le soleil (Amoun) , suivant d'autres Vulcain (Ptah , le feu), personnages qui représentent respectivement la lumière et la chaleur solaires. Kronos (Saturne, le teiTips) leur succède et épouse Rhéa (la terre) pour enfanter Osiris (le soleil visible) , Isis (la lune) , Harueris (Horus, Apollon), Typhon (le mal, les ténèbres) et Neplhé (la volupté). Osiris épouse Isis et Typhon s'allie avec Neplhé (4).
A la suite de ces dieux symboliques des forces na-
(1) Hérodote.
(2) Exode III , 14.
(3) Papyrus du masé" de Tu"'» '''^- ■iev*^""'*' ' "''" ***^"*"'rina «ur TaDcienna Égypto.
(ufelles, se placent les sept caméfis représentant la personnification des planètes alors connues et auxquelles on attribuait des vertus . diverses; puis viennent les douze cabires, personniOant les signes célestes du Zodiaque. Une quantité de dieux subalternes., d^cans , compagnons de Typhon, assesseurs du tribunal des enfers, elc, , achevaient de peupler TOlympe égyptien.
Le peuple ignorait le sens mythique de la théogonie; il Tut mainieDU dans rignorance des traditions transmises par. la sagesse antique et livré aux plus grossières su pertitions. Là, comme dans Tlnde , comme plus lard à Rome, la vérité et la science .furent Tapanage. d'une caste, qui s'en servait pour domineriez autres et qui faisait du ciel un instrument pour conquérir la terre.
Dans le mythe d'Osiris , luttant contre Typhon, mis à mort et ressuscité, nous retrouvons la lutte des principes du bien et<lu mal; et, chose curieuse I le mal, c'est encore le désert et la mer, destructeurs de la vie. Mais Tinfini n'est plus dans la puissance comme dans l'Iran, il est dans la durée. La force' n'esX plus une et passagèrement dualisée; elle est indéfiniment fractionnée dans ses manifestations et donne lieu à autant de symboles religieux , dont Tactiviié réelle est représentée par des ôln's vivants, par des bétes. Par contre l'action de la force divine n'est pas limitée dans sa durée, comme en Perse, à douze raille ans , au contraire, elle persiste éternellement. Les ûmes des bons vont se réunir à celle d'Osiris, après le jugement qui termine la vie et leur pesée dans Tenfer; pendant que elles qui n'ont pas mérité la récompense^ suprême er-
rcatdans de nouvelles incarnations , jusqu'à ce qù*eltes auront atteint le degré de pureté oésessaire. Mais comme toutes doivent reuailre un jour avec leur véritable corps^ il faut empêcher la dispersion de ses membres et le conserver par la momification.
Le dogme de Tim mobilisation, de Téteruité de l'^tre-^ force se traduisit dans la société par l'établissement de castes , ou plutôt de corporations , dont la séparation, moins rigide qu'aux Indes , n*était plus déterminée par la nature matérielle des hommes, par leur race, mai» iKir leurs métiers, par leurs manifestations virtuelles.
Saisissant rinllni au point de vue de la durée, la religion égyptienne fut un véritable culte de la mort; Toutefois, elle favorisa l'étude des sciences, envisagéis au point de vue de la succession des faits et de» phénomènes , et de leurs rapports avec les grandeurs abstraites , avec la succession des nombres. La science qui cherchait ainsi Tunité de Tôtre placé au sommet ite l'édifice religieux , portait le nom d'Hermétique. C'est dans son sein que les philosophes grecs, Pylhagore, Thdlès et Platoft, ont puisé leurs noiifons sur tes mathématiques.
La civilisation égyptienne, qui a été la mère des cultures grecques et romarnos, est issue de TEthiapie. Cette dernière semble avoir fait partie ellemême d'une vaste civilisation anté-bistarique, qui aurait élé commune à toutes les nations maritimes de l'Asie et do l'Afrique, depuis les lies delà Malaisieel de rindo-Chine , jusqu'au cap de Bonne-fi'cr'^'"*nr««, La religion officielle dr '«^ ^b*-*' ^P/•r^rnraî•m^. ,^,1 tor'
INPLUtNCE DES UEUùtOM, 73
ûe$ moru, lois que nous retrouvons en Egypte. L*Êtrë suprême aiitjuel sacrifie le chef du Céleste-empire s'ap^ pelle Y« ; il se retrouve en Egypte $olis le nom de Yao, dans le symbolique Jehovsrh des Hébreux et peut-être jusque dans le lu-pater (1) des Latins. L'écriture hié^ roglyphique a d'ailleurs de singuliers rapports avec récriture chinoise.
C'est chez les Egyptiens que les Jaifs acquirent la notion du Dieu éternel, qui leurfut enseignée par Moïse ; jusque-là ils n'avaient connu que les dieirx forts et tout-puissants [ï) , ou pratiqué le fétichisme. Du Mazdéisme primitif (Abraham était Chaldéen} leurs prêtres avaient gardé Thorreur des images.
Livrée, au fétichisme originel, la Grèce reçut ses premiers dieux de la Phénicie et de l'Egypte. Mais la contradiction fondamentale existant entre les religions de ces deux peuples, divinisant la force, Tun dans l'espace, l'autre dans le temps, empêcha les Grecs, d'en adopter aucune. Elles étaient d*ailleurs appropriées au génie des races sémitiques et malaies et répugnaient aux descendants des Pélasges aryens. L'invasion dorienne apporta un idéal nouveau (3). La place occupée en Orient par les dieux inconnus fut prise par la loi éternelle, immuable, inflexible, qui régissait à la fois les dieux et
(1) En sanscrit. Djus^pitir, le père brillant.
(2) G3né30 XVII , 1 ; Etoid Vf , 3.
(3) La mythologie grecque, cet immcDS3 et magnifique tissu de fictions qui onlace l'univers entier , comme an réseau d'or et de lumière. . . est la plus é'Iatmte création de rintjlligence humain3: Qui l'a faitJ?ToTis et personne,
'est l'oBurrj d'un pjupb.
B.ulé. - Cours d'architecture.
les hommes. Le vague mystérieux de Tôtre suprême fut remplacé par une conception claire de la raison, par le Fatum antique, Tinexorable destinée, à la fois éternelle et toute-puissante. Mais la destinée était la loi même de la vie, et la vie se montrait partout dans les phénomènes finis; on combla la lacune qui existait entre le nécessaire et le contingent, en divinisant, la vie dans ses manifestations sensibles. Tout ce qui semblait avoir du mouvement et de la vie fut haaté par des esprits : les fleuves, les sources, les arbres. La religion, descendue des abstractions métaphysiques, et affranchie de leurs symboles bizarres ou monstrueux, s'empara de la réalité et trouva dans le mondé infini des phénomènes, tous attribués h la vie, l'expression finie, Taction constante de son dieu.
Toujours en présence des déilés invisibles, Tliomme s*observa. Ses paroles, ses actions, ses gestes devinrent sobres et mesurés; il se divinisa lui-môme dans le héros, cette expression supérieure de la vie, et chercha la perfection dans l'imitation de son modèle. La loi seule constituait l'unité , et elle so bornait à planer au-dessus de la diversité , qui elle-même était de droit divin. Delà cette absence complète d'idées de prosélytisme qui se rencontre chez les Grecs, et cette variété d'institutions politiques qui .régissaient leurs états. La démocratie était la forme naturelle du gouvernement; le but des institutions ne pouvait être que la perfec-, lion de l'homme au physique et au moral. L'art étant l'expression de la vie , devait s'élever à des hauteurs inconnues, car la religion même n'était autre chose que
le culte du beau, t Besoin de clarté, dit M. laine (1), sentiroeut de la mesure, liaine du vague et de Tabstrait dédain du monstrueux et de i*énormo, goiU pour les contours arrêtés et précis, voilà ce qui conduisit le Grec à enfermer ses conceptions dans des formes ais^V ment perceptibles à Timagination et aux sens, partant à faire des œuvres que toute race et tout siècle puisse comprendre, et qui, étant humaines,, soient éternelles. »
Rome, à proprement parler, n\a pas en de religion nationale; le dogme et le culte restèrent toujours subordonnés à la raison d'État. Procédant de TEgypte par les livres étrusques, elle accueillit les dieux grec», importés par les colonies de ritalio méridronale. La ville par excellence devint un caravansérail de dieux , où les divinités des nations vaincues trouvaient un asile, et vivaient fraternellement sûus Tégide tolérante de Finidifférence gouvernementale. Aussi voyons-nous les castes primitives remplacées' bientôt par des formes plus dén»ocratiques , faisant place à leur tour.'i la monstrueuse autocratie de TOrient, quand les mystères de Miihra, de Cybèle et d'Isis eurent remplacé le culte de Jupiter et de sa famille. Rome n'a pas eu d*art religieux; elle accueillit l'art grec, en le déformant, et resta toujours inférieure à ses maîtres. Si elle a eu un diey et un dogme natifs, ils ne furent pas révélés et restèrent un mystère pour le peuple, comme les doctrines égyptiennes.
Une dernière évolution religieuse restait à faire :
"76 . LE BEAtJ ET SON mSToTRl.
elle s'accomplit dans le christianisme. Kenversanl la donnée grecque et en prenant le conlrepied, il adora la vie dans sa manifestation la plus élevée> Tesprit. La loi fut subordonnée au miracle; on ne pouvait plus annihiler le fini comme Bouddha, on le frappa d*anathème., L'infini n'existait plus que pour Tesprit, conçu
dans rélernilé et en dehors delà nature. Le monde et les phénomènes étaient le domaine du mal, Cetle doctrine isolée, trop absolue, trop contraire à la raison humaine qui fut maudite, était trop contradictoire aussi avec la révélation naturelle, pour être acceptée comnrtè hase unique d'une religion. On imagina une incarnation de rÊlre infini ; on donna à Tesprit un fils né de la femme, et ce fils, homme d*abord, dieu -dans les siècles suivants, (ut doué à la fois des attributs de Vislinou , le verbe, et de Mithra, le rédempteur. Une émanation transforma le Logos platonicien en Saint- Esprit. L'épouse divine se substitua à flsis égyptienne, et finfini dans [fespace, nié à la divinité, fut remplacé par rinlîni de la durée.
Cette religion, venant après toutes les autres, en formait le dernier terme, le complément logique et nécessaire Elle fut à la religion grecque ce que le bouddhisme fut à celle de Brahma, et la doctrine égyptienne à celle de Zoroastre. Désormais la grande investigation religieuse de Thumanité est achevée; une analyse immense a accumulé les preuves et '<*« "^atériaux , il n'y a plus qu'à tirer les conclusions.
La domination supr^f*- '''i^ acoH Ht-i/ .^.
pace et pa' '*on*-'^niipn .- - .r ,a. lr~^
mFLUENGE DES RELIGIONS. 77
suèonfonné uniquement à TËglise, fut déclaré de droit divin. La justice divine fut remplacée par la grâce ; Tordre ef, la loi , dans la société et dans la nature, cédèrent le pas au bon plaisir et au miracle ; la science pé^ rit. Peu à peu la tradition empiéta sur la doctrine; ignorance, préconisée comme moyen de salut, amena la; superstition; la pensée fut mise enchaînes. La conséquence logique fut que la doctrine la plus spiritualiste, l'idéal le plus pur qui eussent jamais paru, aboutirent à une espèce de matérialisme fétichiste et idolâtre.
La raison, le sentiment et la dignité humaine, tous les jours outragés, se révoltèrent à la Cm, La liberlé ée conscience a détaché un rameau de l'œuvre spiritualiste; pendant qu'un autre, comme pour mener Texpérience sociale à bout et en montrer les dernières conséquences, remplaça au quinzième siècle TEglise par la Papauté, et finit, en fabricant des saints et des vierges et en promulguant le dogme de Tinfaillibilité , par donner des attributs divins à des hommes. Tout cela était nécessaire pour réveiller les consciences et relever les caractères; les ténèbres les plus épaisses précèdent toujours l'aube du jour nouveau.
Quelques mots seulement suffiront pour caractériser le mahométisme. C'est un spiritualisme éclectique, tempéré par le dogme de la fatalité et par le mélange de certaines doctrines mazdéennes. Tl est plus tolérant que le christianisme et respecte plus la dignité de ITiomrae, tout en professant la môme barbarie doctrinaire vis-à-vis de la société. Instruit par Tidolâtrie chrétienne î' ^ ^^^ viii^^ment pro<i^rit l'* culte des images ,
mais prohibé absolument la représentation artistique des êtres vivants.
Des débri« des dogmes et des religions du passé, on cherche aujourd'hui à reconstruire l'édifice nouveau et cette fois définitif, où s'abriteroni les destinées de l'humanité. De ces débris il faut tout prendre , ou tout laisser, ou plutôt il faut en déduire une synthèse harmonieuse qui, des erreurs de tous les temps, dégage la vérité. La scission de l'être ne sécortçoit plus; la science Ta retourné sous toutes ses faces, elle Ta regardé à tous ses points de vue, et Ta trouvé un.- L'art déjà a proclamé l'ère nouvelle; le sentiment, instinct infaillible des hommes, a retrouvé la trace de la vérité , que la raison dégage de la science et de l*histoire.