‹ Le beau et son histoireChapitre 15 sur 64 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

CLASSiFICATION DES ARTS.

C*est dans les origines mêmes de Thumanité qu'il faut chercher la naissance des arts. Avant Tinvention du langage, rhomme- pensait en images; les objets néces^ saires à sa pensée venaient s*y présenter sous leur forme réelle, et toutes les évolutions, tous les résultats de la réflexion, avaient un véritable corps. Sans doute cette manière de réfléchir (<) avait des inconvénients au point de vue de la rapidité et de la clarté ; mais quand, dans les Ages postérieurs, après la naissance du langage , les hommes traduisirent leurs pensées par des symboles sonores, elle garda quelque chose de la fraîche et vivante réalité qui imprégnait là pensée première. Volontiers, Timage intervenait dans le discours , surtout quand la langue , trop pauvre encore, manquait d'expressions pour représenter toutes*

1) 1.^- Ahje*« éuicnt littéralement réfléchis par la pensée, eomme par un

fes idées. Une intonation musicale donnait du sentiment à la parole , et le rhylhme des mots servait à représenter le mouvement des objets naturels ou des passions. Le premier langage a donc été poétique par excellence , et nous en retrouvons des traces dans la littérature d'âges relativement avancés déjà, ou l'iniage, l'allégorie et la parabole tiennent encore une si grande place (1).

Au fond de toute forme naturelle , il y a un sens. Ge sens , quelquefois conventionnel , se rattache toujours plus ou moins à une manifestation de la vio^ qui nous est révélée par un instinct particulier ou par l'observation : les sons de la voix humaine, les mines, les gestes, les attitudes, ont des significations primitives qui constituent un langage symbolique commun à Thunoanitô tout entière. Un sauvage pas puisqu'un civilisé ne .confondra le cri de la douleur et de l'angoisse avec celui de la joie et du bonheur, ni le geste de la menace avec celui de la bienveil- Icince. Dès le premier développement des sociétés humaines, les idées nouvelles et les sentiments furent représentés, au fur et à mesure de leur naissance, par des gestes et des symboles vocaux correspondants , dérivés évidemment, et par des transformations que nous ne pouvons plus soupçonner, des expressionssimples de l'état primitif. L'ensemble de ces formes, sons, gestes et symboles, constitue le hngage humain ,.

(1) La poésie est précisément la donnée première de notre élre , la donnée^ d>à procéient nos pensées , nos affections , nos déterminations.

MiLSAND. — L'es thé li(^ae inglafs.'.

tians racception la plus générale de ce mot . soit que les besoins, les idées, les sentiments et les passions se révèlent par l'architecture et la poésie, soit qu'ils soient traduits par la musique et la peinture, ou représentés par la sculpture et la dansé.

Mais les arts ne peuvent pas indifféremment servir à exprimer les conceptions humaines; leur domaine l'st limité par la nature des procédés qu'ils niellent «m» œuvre. On ne hâtit pas l'amour maternel, ni la liberté, ni la douleur; on ne fait pas le portrait «le Vénus avec une symphonie; et par la peinlure, on ne représente pas plus les phases successives d'une passion, qu'on ne danse un rayon de soleil ou taille dans le marbre l'obscurité de la nuit. Il est donc naturel de classer les arts d'après les différences les plus générales des procédés qu'ils emploient pour arriver à cette expression fraie de l'unité de l'être, qui caractérise le beau.

Dans les temps antiques, la Grèce ne connaissait que trois muses : Mélété, la réflexion; Mnémé, la mémoire , et Aidé, le chant. L'art par excellence, était ia poésie accompagnée de chant et de danse. Plus tard, l'esprit analytique et le progrès de la société firent porter le nombre des muses à neuf : on en fit des filles de Jupiter et de Mnémosyne. C'étaient Clio la muse de l'histoire, Euterpe celle de la musique, Tlialie celle de la comédie et Melpomène celle de la tragédie. . Terpsichore présidait à la danse, Eralo à la poésie lyrique, Polymnie à l'éloquence , Uranie à l'astronomie et Calliopé à la poésie épique. Aujourd'hui l'astronomie et rhî«ifoirA sont devenues des siences ; quant

î îrrbîfûi»fnrp ■^AÎn'Tr^' '^' ' '*» '^'^'llpture , e'***^

n'îivaieQt point de protection. Il en résulte que (faprêi nos idées sur les arts, la classiOcatloo grecque paraît éniinemnicnl incomplète. • *"

Tout récemment M. Taine a classé les arts en deux séries (1). La première comprend la poésie, la sculp* lure et la peinture, désignées par rindicalion générale d'arts d'imitation ; la seconde embrasse rarchileclure et la musique, qui sont considérées comme ne dérivant pas d'objets naturels, plus ou moins imités. Outre que celte classification n*est pas complète, puisqu'elle omet la danse, dont le rôle était si important dans l'antiquité, elle nous semble défectueuse, en ce sens, que les arts ne sont pas destinés à imiter la nature. Que s'ils empruntent au monde extérieur des matériaux destinés à rendre sensibles et à traduire les expressions de la vie , ces matériaux ne servent pas à imiter des objets naturels, inimitables dans leur perfection dernière, mais à représenter l'œuvre idéale queTaitistea conçue et à communiquer les émotions qu'il a res^senlies.

Pour arriver à une classification rationnelle, nous allons recourir à la méthode des classifications naturelles et réunir, dans le même groupe^ les arts qui dans leurs {procédés les plus généraux ont un. caractère commun, tel, qu'il les différencie complètement de tous les autres et leur soit exclusivement propre.

L'esprit humain est soumis à des règles fixes. Ses conceptions , de quelque nature qu elles soient, sont subordonnées à un certain nombre d'idées premières que

(I) P:nlo9op':id lie l'art, p. 34,

Kant a appelées les catégories de renleodement. Tout ce que nous concevous, dans la aalure et daos' nousmêmes, se range sous la loi souveraine des deux catégories du temps et de l'espace. Les philosophes démontrent que ni le temps ni l'espace n'existent en dehors de nous, mais que ce sont des modes de notre esprit, incapable de concevoir l'infini , et qui ne peul étudier les relations des êtres que dans leurs apparences finies. Ces modes de notre esprit nous sont révélés par le mouvement qui, lui-môme, n'est qu'uQ mode de l'être. Supposons l'immobilité absolue des objets extérieurs et de nous-mêmes, il nous sera impossible d'arriver à saisir les idées d'espace et de temps; tout se bornera à la simple conscience de l'existence, sans que nous puissions même distinguer les impressions du dehors d'avec notre propre être. 11 est bien entendu que par mouvement nous n'entendrons ici que la translation des objets matériels, et que nous ne comprenons pas sous cette dénomination générale la chaleur et la lumière, qui, au fond, ne sont pas autre chose que des vibrations ou des ondulations mouvantes de la substance. De même que toutes les créations humaines, les arts sont assujettis aux catégories de l'espace et du temps et peuvent être classés en deux séries, selon qu'ils se rapportent à l'une ou à l'autre.

Dans l'espace nous voyons régner la forme proprement dite , la surface avec ses couleurs , et les volumes qui affectent à la fois la forme et la couleur. Les trois arts qui y répondent et qu'on peut nommer arts du dessin ou arts objectifs, sont la sculpture, la peinture et Tarchitecture.

A la forme indiquant la pensée et' révélant le sentiment qui ont présidé à Tœuvre, la couleur donne les apparences de la vie, la matière procure rutilité et la durée. La sculpture est le plus simple des arts ; son domaine est celui des formes pures , indépendantes de la matière et des couleurs. Elle se plaît à représenter des individualliés vivantes ou des groupes reliés par une action commune. C'est toujours une pensée simple qui est traduite ; à son expression concourent une série de formes coordonnées par des altitudes. La peinture a pour domarnc ^histoire dans son sens le plusr général^ airssi bien celle de l'individu que celle des nations et de la nature. Elle reproduit tous les faits, tons les aspects de la création, saisis et fixés à un moment donné. Pour un objet aus^ vaste , ses moyens doivent être plus variés que ceux qu'emploie la sculpture. Les formes ne sont plus réelles et palpables , mats fictives et réalisées par les artifices de la perspective et des ombres. L'œuvre tout entièreest revêtue de couleurs harmonieuses, qui lui donnent les apparences de la vie et du mouvement. Mais ni I& sculpture ni la peinture ne sont capables de satisfaire les besoins des hommes et des sociétés et d'en traduire les aspirations collectives. Ces besoins , enfants des idées sociales, philosophiques et religieuses d'une époque , sont exprimés et desservis par un art plus vaste, qui joint l'utilité à l'exposition pure des idées et des faits. Si l'homme isolé est porté à symboliser et a traduire les mouvements do soa âme et les faits principaux qui ont accidenté le cours de sa vie , la société humaine, dans sa vie collective^ est sujette au môme ûnstincL

Ses aspirations et ses besoins, ses triomphes et ses désastres sont écrits dans des n^onutneiïts, qui racontent aux siècles à venir, riiistoire la ptus vraie de ses péripéties.

Les arts du dessin représentent les idées et les sentiments, les faits et les besoins, alors qu'ils se trouvent dans un état déterminé, stable en quelque sorte, et déroulent dans l'espace leur expression, telle qu'elle répond à une phase donnée. Mais le propre de la vie c'est le changement, le développement, le progrès. Par les arts du dessin, les transformations d'un état à un autre ne peuvent s'exprimer que par une série d'œuvres successives, répondant à autant d'étapes parcourues par l'esprit humain-, à autant d'épisodes accomplis par l'histoire. Dan=s la vie, ces transformations se succèdent et s'opèrent d'une manière continue, par des transitions graduelles. Pour rendre sensible cet essor progressif dans le temps, il faut recourir à une nouvelle série d'arts, qui s'^y développent de la n^me manière que leurs corrélatifs se déroulent dans t'espace. Si les arts du dessin expriment l'idéal des phénomènes dans leur détermination immuable, les arts relatifs aux temps doivent en montrer les phases diverses, les variations , les combinaisons. Or le temps ne se mesure et ne se conçoit que par* des mouvements qui se succèdent et .qui, dans les arts, doivent ôtœ réalisés par l'interveniiow de l'être vivant lui-môme. On peut donc déflûir^es arts .par ta dénomination d'arts du mouvement ou subjectifs.

Les trois arts qui répondent à la catégorie du temps sont la mimique ou danse, q^ui correspond à la scuJp^

ture, la musique qui répond à la peinture et l'art de la parole ou poésie, qui répond à Tarchilecture.

Dans ces trois arts ce n'est plus la matière inerte, ses formes et ses couleurs qui produisent les effets; il faut l'intervention active de l'homme lui-môme , qui par les gestes, les sons et la parole, par des actes propres à la nature humaine, produit l'expression et réalise d'une manière sensible les ôveltitions de la pensée et des passions.

Pendant que la sculpture ne peut jamais produire que des formes reHées par une attitude , la fin ou le commencement d'un mouvement, la mimique et la danse présentent une série d"'attitudes successives, reliéci^ par des mouvements rhythmés, qui servent de transitions naturelles. La m.usique dont la mélodie cadencée dessine la pensée, enveloppe ïes idées et les émotions ainsi exprimées , dans les couleurs de l'harmonie qui leur donnent la vie. L'^rt de la parole enfin qui , comme l'architecture, dessert les besoins hes phis humbles àL la fois et ïes fonctions l'es plus élevées de Thomme et des sociétés, fait comme elte, appel* à ses sœurs plus, simples, pour se parer et se compléter. Le débit die là* parote appelle les gestes de la mimique, a recours au rhylhme de ïa danse et même aux intonations musicales „ qu'on retrouve encore en poésie dans tes assonances et les rimes. Dans ce qui devrait ôtre l'a phis haute expression de Tart de l'a parole dans les temps modernes > dans la représentation du drame social sur te théâtre , le poêlé enveloppe ses stances des charmes de ta mélodie et mîmo révolution des idées, par les mouvements varié» de ta danse î rarchiteclure de môme se sert de la sculp-

Inre el de la peinture pour orner et vivifier la nudité de ses murs.

Aux trois arts du dessin correspondent donc trois arts du mouvement. Ils se développent parallèlement, les premiers dans Tespace , les seconds dans le temps. Si notre classification est conforme à la nature des choses, si au fond, il n'y a que deux espèces d*arl, les arts du temps et les arls de l'espace , nous devons trouver dans les faits historiques la confirmation des principes que nous avons établis.

En remontant aux origines, nous rencontrons la sculpture et la peinture confondues en quelque sorte et formant toutes les deux des dépendances de Tarchitecture. Au comm-encemenl Tart était exclusivement religieux. Les le^mples divins et les. palais des roisdieux avaient le même caractère, car avant l'histoire, les princes, qui aujourd'hui se prétendent de droit divin , se réclamaient tous d'une origine divine. Des traits profonds dessinaient les images sacrées sur les murs et des couleurs simples venaient vivifier les dessins. Cette gravure devint si accentuée, qu'elle finit par être l'intermédiaire entre l'entaille et le bas-relief. Mais les figures tenaient toujours au mur ; elles n'en sortirent que peu k peu dans les âges suivants el s'en détachèrent enfin sons forme de statues. Une fois la statuaire séparée de l'architecture , elle continua à rester polychrome pendant de longs siècles, et ce n'est qu'à la fin du développement de l'art grec, qu'eut Wea le divorce proprement dit entre la sculpture et la peinture. 11 en a été de même de l'architecture chrétienne « qm pendant un long espace de temps consi-

lierait ces dernières. comme ses vassales, cl peuplait les neïs des églises d'images de Christs, de Vierges et de Saints, scnlplés sur bois et mis en couleur. Le progrès îi consisté à séparer nettement les trois arts les uns des autres , de façon à ne plus se confondre, malgré le mutuel appui qu'ils continuent à se prêter.

La poë.>ie a suivi une évolution analogue. « Le rhythme dans le discours, le rhythme dans le son et le rhythme dans le mouvement étalent, au commencement» des parties d'une seule et même chose et ne se sont séparés que dans la suite des temps. Chez les tribus barbares nous les trouvons encore réunies. Les sauvages accompagnent leurs danses par des chants monotones, en battant des mains et en frappant sur dés instruments grossiers ; ils mettent de la mesure dans les mouvements, dans les mots, dans le son , et toute la cérémonie qui $e rapporte habituellement à la guerre ou au sacrifice, a un caractère politique. Nous retrouvons dans les plus anciens témoins des races historiques ces trois formes d'action cadencée, unies dans les fêtes religieuses. Noùs^ lisons dans les écrits hébraïques que Ton chantait l'hymne triomphal, composé par Moïse sur la défaite des Egyptiens, avec accompagnement de danses et de svniboles. Les Israélites chantèrent et dansèrent àTinauguration du veau d'or. On admet que le culte du venu d'or était' une réminiscence d*Apis et de ses mystères, et il est probable que la danse devant le veau d'or était la reproduction de celle des Égyptiens dans ces occasions. Il y avait une danse annuelle à Siloë à la fête religieuse, et David dansa devant l'arche. On retrouve partout la môme chose en Grèce; on y voit en effel

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<1 ne le chant el la représenlalioD mimique, qui raccompagnent se rapportent à la vie du dieu et à ses aventures. Il est probable qu^il en était de même dans les autres pays. Les danses de Sparte s'accompagnaient d'hymnes et de chants , el en général les Grecs n'avaient » pas de fêtes, pas d'assemblées religieuses qui ne fussent accompagnées de chants et de danses ». Les unes et les autres étaient les formes du cuite devant les autels. Les Romains avaient aussi des danses sacrées, au nombre desquelles étaient les Salies et les Lupercales. Dans les pays chrétiens et môme dans des temps relativement récents, comme à Limoges, le peuple dansait dans le chœur en Thonneur d'un saint. C'est probablement des danses religieuses , dont celles des Corybants nous offrent un exemple, que proviennent les danses guerrières proprement dites; il y en avait de plusieurs sortes; de là aussi sont sorties les danses profanes. En môme temps la musique et la poésie unies se séparèrent; de la danse. Les premiers poèmes grecs étaient religieux; on ne les récitait pas, on les chantait; d'abord le chant du poète était accompagné des danses du chœur, plus lard il s'en affranchit. Plus tard encore la poésie se divisa en deux genres , l'épique et le lyrique, quand on prit l'habitude de chanter les poèmes lyriques et de réciter les poèmes épiques. C'est alors que naquit la poésie proprement dite » (I).

Nous pourrions trouver d'autres exemples dans le moyen-âge, mais la citation ci-dessus nous paraît suffisante. Il résulte de ce que nous avons dit, qu'à Tori-

(1) Herberl-Spencer. Les premiers principes , trad. par E. Gazelles.

gine il n*y avait que deux arls, se développante respectivement dans le temps et dans Tespace. Tous le& arts de notre temps peuvent être considi^rés commet des dérivations de ces deux arls primitifs et être rangés par conséquent en deux grandes classes, sans confu— sion possible. Cette division se dessinerait plus nettement devant les esprits si une histoire complète des arls était possible. Malheureusement les civilisations éteintes ne nous ont laissé que des débris informes de leurs manifestations. La recherche deTidéal répond à la recherche de Dieu, et les arts ayant toujours été les serviteurs des religions positives ont vu leurs œuvres détruites, chaque fois qu'une nouvelle révélation venait remplacer une religion qui avait fait son temps. Le sentiment religieux et le sentiment artistique découlent d'une même source , l'unité de Têtre. Cette unité incompréhensible à la raison, cherchée par ur^e science imparfaite, a donné lieu à toutes les hypothèses religieuses qui se sont succédées. EHes finiront par aboutir à une conclusion qui conciliera le sentiment avec Tintelligence et mettra fin à la contradition primordiale , .«symbolisée par le dogme de la chute de l'homme.

DEUXIËflE PARTIE.

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