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CHAPITRE A

Lorsque le cœur de T^nfant déborde de joie el qu*il semble trop étroit pour contenir ses allégresses, les élans de son âme se traduisent par les mouvements de son corps; Punité de son petit être se maniTeslc et reproduit la vivacité des impressions par la vvivacité des gestes. Il saute, il gambade, il chante, il gesticule. Tout cela est désordonné ou se rhythme sur des battements de mains , et pourtant fait un pJaisir extrême, parce que cela est vrai. Il en est de môme chez les peuples enfants. Chaque fois qu'une forte émotion les anime , que ce soit le succès de la chasse ou de la. pêche, une heureuse moisson , la guerre, une victoire ou la mort d'un chef, les sentiments de la foule s'expriment par des fêles ou des cérémonies, et chez les sauvages, pas plus que chez les civilisés, il n'est de fête véritable sans danse. La danse est donc la satisfaction donnée à un besoin inhérent à la nature humaine.

foO - LE BEAU ET SON HISTOIRE.

Par des gestes , des altitudes et des mouvements variés, elle exprime les impressions de l'âme, et par la vérité de l'expression elle arrive an beau.

Mais ce n'est pas tout. La vie de l'homme n'est pas seulement individuelle et exclusivement subjective; elle participe à la vie collective de la famille, delà commune et de la société en général, dont il reçoit constamment les empreintes, et sur laquelle il réagit à son tour. Quand un certain nombre d'hommes s'occupent du même objet, pendant un certain temps, on dirait que chaque individualité particulière est absorbée dans une individualiic collective, où se fondent les ' intelligences elles consciences, pour constituer une unité supérieure. Qui ne connaît les enthousiasmes , les transports et les paniques des foules? l'homme le mieux trempé, aux convictions sûres, au caractère ferme , est comme enivre par une atmosphère d'entraînements, auxquels il s'efforce en vain de résister. Il y a du bonheur à vivre en quelque sorte hors de soi , de la vie des autres; à se sentir entraîné par le tourbillon d'une action commune, à renoncer à son individualité, pour se transformer en organe d'une individualité composite. C'est ce qui explique le plaisir extrême que procure la danse, où le même rhylhme entraîne tous les acteurs, dans un même tourbillon de mouvements. Le mélange des sexes n'est qu'un attrait de plus et n'est nullement indispensable. On s'amuse fort bien entre filles et entre garçons, et leur rapprochement dans le mouvement rhythmé, est une invention toute moderne, qui n'était pas plus connue des anciens, qu'elle ne l'est encore aujourd'hui des Orientaux.

LA DANSE. loi

Or, pour que cette unité collective dont nous avons parlé puisse s'établir, il faut que toutes les personnes qui la composent soient unies par le même sentiment; que leur âme ait la môme forme, que celle qui atïecterait l'âme collective. Dans les foules rassemblées par le hasard, il faudrait beaucoup de temps pour mettre tout le monde au même diapason de sentiment, si on l'essayait parla parole, et cela serait presque toujours impossible. 11 n'en est plus de même quand on fait appel à une loi commune à la fois à l'esprit et à la matière, faisant vibrer à l'unisson les libres de lacliair et les fibres de l'âme, et qui, dans chaque personne, trouve un instrument toujours d'accord , ne demandant qu'à résonner. Cette chose, dont la loi s'impose à nous comme une condition générale de l'existence , à laquelltj nous obéissons instinctivement et qui souvent nous entraîne malgré nous, c'est le mouvement rhythmé. Le sentiment de bonheur, que nous éprouvons alors, est analogue à celui qui nous impressionne en face du beau et s'empare de notre âme, chaque fois que la loi d'unité de l'être se présente sous une forme sensible.

Des danses d'.allégresse qui soulevaient les foules lors des fêles dos dieux , il n'y avait qu'un pas pour arriver aux danses symboliques. Aux fêtes des morts, la'danse mimait les actes de leur vie et peut-être l'espoir diî l'immortalité; aux fêles des vivants et aux danses guerrières, elle reproduisait les motifs qui en étaient la cause. Pille des sentiments intimes et des émotions des peuples, «lie en réfléchit constamment les mœuis, les habitudes 61 le caractère.

Dès les premiers âges, et de no^ j^np« chez les sau-

i'ii? LE BEAU ET SO.V iriSTOinB.

vagcs , chaque acteur de la danse exprime ses senfiments^ par les mouvements quf lur semblenl le mieux appropriés h la circonstance. Il improvise ses pas, ses attitudes et ses gestes, selon ses forces et ses faculté» nvifurelfes, et toujours de la manière la plus expressive. Mars comme Faction est collective, le lien naturel, qur relie tous ces mouvements , a été spontanément trou\é (tans le riiythnne. If y a eu sans doute des chefs de danse, arnsi qu*rt a toujours existé des chefs de guerre et des chefs de cérémonie* religieuses , et puisque, darl» les vives émotioiîs popularre», la voix a toujours son rôle, c'est la voix du chef de clause qui COTnmandall la répétition des moiTvemenrs généraux. De» fntoDSrtion» de cette vorx , cadencée par le rhylhnje des baltenf>enl» de mains, it s'est formé de» airs qui répondaient au sens de la danse, airs répétés plus !ard en chœur par tous tes danseurs.

Mais rhonime n'est pas toujours jeuae. II arrive un âge où la sensation s'émousse, ou la source des én^olîoff* commence à lartr. D'acteur a!ors il devient spectateur. De l'ensemble des attitudes et de» mouvement» il dégage les parties les plu3f vraie»; il r«?marque que le» belles proportions du corps sont la promesse de motivemenls gracieux , et il réalise la formation d'une troupe de danseurs choisis, jeunes, beaux et agiles, pourles- ((uels la danse deviendra un art, qui lui rappellera le» énotions d'autrefois et lui en procurera de nouvelle» •l'un tout autre genre. En^ effet, le ballet agit dîrecCernonl sur le sentiment , sans que nous en puissions comprendre la raison. Même en faisant abstraction du rliylhme, telle attitude nous plaît, tel inonvcmenl nous

ravit (l*aise , el leur ensemble nous donne dos éinolion* délicieuses , sans que nous puissions trouver aucun sens raisonnable h ces altitudes , ni à ces mouvements. On dirait que dans ces apparitions, tout extérieures et matérielles, notre âme retrouve quelque chose qui se trouve aussi en elle, et dont elle reconnaît la parenté. Si l'impression est vive et la jouir^sance profonde à Taspect d'un ballet , c'est que dans les évolutions de la danse notre sentiment rencontre la manifestation de la loi d'unité, qui le lie à tons les élres finis.

Dâiw fonctions distinctes aie manifestent dès lors dans la danse. La première est celle du plaisir qu'elle procure h l'acteur lui-môme , par l'expression de ses émotions personnelles et par le sentiment de la vie collective; elle est la propriété de chaque citoyen , du peuple tout entier. La seconde est destinée è exciter le plaisir et l'émotion du spectateur immobile, h éveiller en lui h* sentiment du beau par Tordre , la convenance et la grftce des mouvements el des altitudes ; elle est l'apanage d'artistes spéciaux qui sollicitent les acclamations de la foule. La première représente le côté utile, la seconde le côté artistique du mouvement rhythmé. • Mais \h ne se bornent pas les fonctions de l'art des mouvements et des attitudes ; il comprend la mimique toute entière. N'est-ce pas le geste el la pantomime qui relèvent les expressions de la parole? Sans doute le naturel et la vôrilé sont encore ici les premières conditions du succès (1) , el un sentiment pur et élevé des

(0 J'ai vu la j-un^ Ida Brunn , encore enfant, ri?pré3'nter Althée prêt.à brûler le tison auquel est attarhéi la vie de Méléagre : elle exprimait.. «ans paroles . la douk-ur. les combats et la to ribl.» résolution d'une mèri ;

loi LE BEAU ET SON HISTOIKE.

convenances est le guide le plus sûr pour y atleindre; mais dans la mimique, Tétude joue un rôle si grand qu'elle en a fait presque une science. D'ailleurs son importance est (elle, que Démoslhône, à qui on demandait quelle était la première qualité de l'orateur? répondit : — L'action — Et la seconde? — L'action. —Et la troisième? — L'action. « L'action est en effet l'élément sensible de l'éloquence, ce qui frappe l'oreille <'l les yeux, ce qui émeut organiquement, l'expression directe de la passion , le lien qui unit sympalhiqueinent l'orateur et ceux qui l'écoulent (1). »

La danse populaire s'est développée avec l'histoire des peuples. Instinctive et désordonnée d'abord , elle s'est do plus en plus pliée à la mesure et au rhylhme, variables chacun avec les idées attachées à la manifestation. Il y eut des danses guerrières, des danses funéraires, des danses religieuses et des danses de fêtes pariiculières. Nous ne savons pas trop en quoi consistait la danse chez les anciens , malgré le rôle important {|u'elle remplissait dans la société. Les Grecs avaient rangé les différentes danses sacrées et profanes en trois classes principales. I/orchestique, danse noble et régulière, sans mouvements ni gestes violents; la sphcristlque, danse bondissante, comme une balle élastique;

s.;s reganls animes servaient sanstloute à faire compromlrti ro qui s) passail tians son cœur ; mais l'art do varior les gestes , et ile draper en arlistJ le )nant?aa de pourpre dont elle était revélue , produisait au moins aulanl d\>(T(it quo sa physionomie méine ; souvent clic s'arrêtait longtemps dans iJ même altitude, et le peintre n'aurait pu rien inventer de mieux que le tableau qu'elle improvisait.

Madame de Stael. Lettres sur l'AUetnafine.

(1) I^amrnnais. Essai d'une philosophie nouvelle.

enfin la cybistique, qui consistait en tours de force et déhanchements violents , ressemblant aux exercices acrobatiques. Platon dit que la danse doit rechercher les attitudes aobles et les mouvements dignes, qui maintiennent entre les parties du corps des rapports harmonieux, et fuir l'agitation désordonnée, ainsi que Timitation des êtres contrefaits et ridicules. Dans cette prescription se révèle encore le goût délicat du peuple grec qui estimait si haut la décence , la sobriété et la convenance en toutes choses, vv Dans l'action oratoire etdranmtique, dit M. Boutmy (1), le Grec n*a pas besoin de grands mouvements; Périclès parlait la main enveloppée dans les plis de son manteau ; jusqu'à Cléon , tons les orateurs gardèrent cette môme altitude; le célèbre démagogue fut le premier « à tenir la main dehors » (c'est le mot de l'historien) ; et le peuple flétrit du nom de singe le premier acteur qui s'avisa de faire des gestes imitatifs. »

Les danses varient de peuple à peuple selon le caractère national. En Espagne, les danses populaires respirent la fougue des passions d'un peuple sombre et concentré; en Italie et en Grèce elles sont joyeuses et vives comme la lumière de leur ciel bleu ; en France, ce sont des rondes gaies, mais ordonnées, pendant qu'eu Allemagne la vivacité des mouvements se noie dans un balancement sensuel. Les danses des classes supérieures de la société étaient le reflet des formes gouvernementales, aussi longtemps que Téliquette des cours déteignait des habitués des palais , sur ce qu'on est

(i) Philosophie de rarchilecture en Grèce.

convenu d'appeler le monde. Libre et gaie sous Henri l la danse devint raide et mesurée sous Louis XIV el lini par perdre tout sens de nos jours ; elle s'est m térialisée complètement, en ne retenant des pas gracie de nos pères, que le rhythme et le déplacement du cor| Les bals aujourd'hui sont devenus des orgies de mo vement, où la décence est à peine maintenue. Pour qu' soient indispensables aux plaisirs de la jeunesse ei procurent un enivrement si grand, il faut que la dar soit UQ besoin bien vif de la nature humaine, u fonction indispensable de la vie sociate.

Envisageant la danse sous le point de vue arlisliqu nous voyuns dès la plus haute antiquité, des corporatic spéciales chargées du soin de donner des représen lions publiques et particulières, de danses figurées symboliques. Les prêtres de toutes les religions, si e perts quant à la connaissance des besoins et des f; blesses de l'homme, n'ont pas manqué de donner la ('anse un caractère religieux. Aux Indes, les ba; dères, en Egypte, les aimées, sont les restes de ( institutions , dont les programmes comprenaient lou les grandes évolutions de la nature. Le cours des astre le retour des saisons , les attributs mythologiques c dieux et leur histoire, étaient successivement représen par des évolutions de groupes symboliques, des figui expressives et des pas merveilleux.

Mais c'est surtout en Grèce que le culte tira parti la danse. Les dieux , nous dit Apulée , aiment qu' les honore par des chœurs de danse. C'est par ( danses que Thésée à son retour de Crète rend grâi ù Apollon; c'est avec des danses qu'Achille sacrifie a

mânes de Patrocle et qu*on célébrail aussi bien les mystères que les fêles des Panathénées. Les processions et les danses semblent résumer tout le culte grec. D*ailleurs un climat riant, des muscles développés par la gymnastique, des esprits ouverts à toutes les impressions artistiques, une religion gaie et heureuse enfin, semblaient inviter le peuple à fôier les dieux par l'expression la plus vive des sentiments d'allégresse de la vie.

« La strophe et l'antistrophe des chœurs de la tragédie grecque, dil M. de Lamennais (1), correspondaient probablement à certaines danses déterminées. Des collèges de prêtres, les Salions , exécutaient à Romo des danses accompagnées d'hymnes consacrées au dieu de la guerre. La Bible nous peint le roi-ppophèle dansant une harpe à la main , devant l'arche du Seigneur. De véritables danses ont été anciennement introduites dans le culte chrétien et s'y conservent encore dans (juelques pays (2). Les rites accomplis autour de l'autel ne sont eux-mêmes, au fond, que des danses symboliques, non plus que les processions parmi lesquelles il en est de si touchantes. Celles qui ont lieu dans la cîimpagnc , au retour du printemps , pour appeler sur les travaux de l'homme la bénédiction de celui qui fait naître et mûrir les fruits, rappellent les Arvalia des Romains. »

La danse diffère de la sculpture en ce qu'elle montre les altitudes dans toutes leurs phases^ Le sculpteur doit se préoccuper à la fois de la forme et de ratlitudi'.

(l) Essai d'une plUlosophiu nouvelle.

(f) En Ahyssinif et en Esikvhu* à Sévi lit»,

Dans la danse , la forme est donnée , elle est subjective et fournie parle danseur; Tattitude est le résultat du sentiment et de l'étude, comme dans la sculpture, mais ce qui la différencie compléletTieot, c*est qu^elle se développe. Dans la sculpture, l'idée exprimée persiste et reste toujours la même , dans là danse on voit naître et grandir Tidée ; puis elle décline 6t se relie grâcieusenient à une autre qui vient la remplacer. Si à ce dernier point de vue la sculpture est inférieure à la danse, ses œuvres ont un caractère de persistance et de durte que n*a pas celle du danseur. L'art des altitudes dans l'espace conquiert le temps et la durée dans SOS œuvres , pendant que celui des attitudes qui se meuvent dans le temps, se produit dans l'espace et ne laisse derrière lui qu'un souvenir. On a beau noter un pas , l'artiste qui le danse produit une œuvre puiement éplièmère ; ses travaux et ses études sont pour la génération présente, pour l'actualité; son nom peut lui survivre, mais sa gloire ne sera plus dans l'avenir qu'un écho qui va s'afïaiblissant , pendant que celle A\^ sculpteur peut grandir avec les âges et vivre aussi lùngtonips qne riuimanité.

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