CHAPITRE
Avunt la naissance du langage, nous l'avons dit, les hommes pensaient en images, comme pensent les peliU enfants el comme nous pensons encore, quand nous faisons ce qu'on appelle rêver : les symboles phonétiques, qui expriment les idées,^ n'existaient pas, Tabshacliou était inconnue. Tout ce que l'esprit pouvait concevoir se présentait sous une forme concrète, avec tous les attributs de sa réalité objective. Les conceptions ne pouvaient se communiquer que par le geste, par des intonations pius ou moins articulées et toujours variables , ou par la manipulation de l'objet à qui elles se rapportaient. Parmi ces objets, quelques-uns, d'un usage plus familier et plus usuel, furent désignés peu • à peu par des mots , presque toujours monosyllabiques, . (|ui formèrent un petit vocabulaire particulier à chaque tribu. A côté de ces vocabulaires particuliers il s'en forma de plus généraux, comprenant des mots qui représentaient, non plus seulement les objets, mais leurs rela-
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lions exprimées par des agglutinations de mots, dont Tuo qualifiait l'autre. Peu à peu les langues devinrent plus analytiques, elles distinguèrent l'objet de son attribut, et rangèrent, sous ane même qualification, les phénomènes qni suivaient une même loi. En même temps que les radicaux (nominaux ou verbaux) , il s'introduisit des flexions pronominales, qui distinguèrent les personnes et les choses, et des prépositions, qui modifiaient les relations et leur donnaient un caractère plus fixe. Les grands empires eurent pour résultat d'entraver le ■développement des langues, qui ne pouvaient se modifier facilement et se perfectionner que dans des agglomérations d'hommes relativement peu nombreuses. 11 est difficile, sinon impossible, de faire concorder dans un grand état, les modifications qui se produisent au langage dans chaque province et en quelque sorte dans chaque ville. La langue primilive et non modifiée reste donc le type commun pour desservir tes relations générales, et les dialectes en sont les rejetons particuliers. On en conclut que plus une langue est objective et synthétique, plus la dvilisalion, à laquelle elle se rapporte, est ancienne. La langue basque possède plus de vingt mots différents pour exprimer l'action de laver, «elon qu'elle se rapporte à des objets différents. « La langue chinoise est très-incohérente; si au lieu de dire : je vais à Londres, les figues viennent de Turquie , le «oleil bnWe à travers l'air, nous disons : je vais fin Londres, les figues origine Turquie, le soleil brille . passage air, nous parlons à la manière des Chinois » (t).
(i) Herbert Spencer. Les premiers principes-
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« Dans la langue des Chinois, remarque M. Lalham, les mots séparés, les plus employés pour exprimer la relation, peuvent devenir des préfixes ou des aOSxes. * Nous en concluons que fa société basque est plus antique que la société chinoise et cette dernière plus an-* cienne que la société primitive de Tlnde, caractérisée par le sanscrit , souche des langues européennes. En cela , nous supposons égales les facultés des races qui ont formé les langues. Il est évident, cependant, que Tesprit analytique des races supérieures, distingua de bonne heure le fait primitif de son mode, et qualiGa la manière spéciale dont ce fait se produisait dans le temps et dans Tespacc II exprima le fait primitif par un radical et le mode par une forme, ou par un autre mot, exprimant un fait accessoire ou une qualité. Le progrès des langues a donc consisté à s'éloigner de plus en plus de l'image delà pensée primitive, du mot qui représentait Tobjct réel , pour les remplacer par des symboles exprimant non plus les objets tels que la nature nous les présenle, mais tels que nous les envisageons, du poinfde vue auquel nous somrfies placés. De concrètes, les langues sont devenues de plus en plus abstraites, d'objectives qu'elles étaient à l'origine, elles sont devenues de plus en plus subjectives. Aujourd'hui la parole . sait reproduire par des symboles de sons articulés, toutes les impressions que reçoit l'esprit humain et toutes les modlGcalions dont il est capable.
Nous avons vu qu'au commencement, la parole ne faisait qu'un avec la musique et la mimique. Le rhythtne et le chant qui , plus tard , se sont transformés en mètre , rime et assonnance, caractérisèrent les œuvres premières
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des langues humaines : la parole, musicale en quelque sorte, et surtout rhythmique et imagée, constitue en*eore aujourd'hui la poésie. Moins les langues étaient analytiques, plus rinlonalion qui communiquait le sentîmiUit , et l'image qui déterminait le sens , étaient nécessaires À la transmission vraie de l'expression Chei^ les peuples primitifs, organisés en corps sociaux d'après ane base religieuse commune, le vers ou la forme poétique servaient d'enveloppe à toutes les traditions de Tesprit humain : Religion, science, histoire, jus^ qu'aux prescriptions de la médecine et de l'hygiène , étaient confiés aux muses de la parole musicale et rliythmée.
Bien longtemps après que les sociétés se fussent constituées, rinfluence immense de la parole, révélée par les hymnes, les chants orphiques et l'épopée, donna naissance à l'art oratoire. Cet art, poétique d'abord, comme les discours funèbres des anciens Égyptiens , ne se sépara nettement de la poésie qu'à une époque relativement civilisée. Issu du langage poétique , il donna naissance & la prose; mais celle qu'il débita dans ses harangues, tenait encore de la musique par l'harmonie des périodes , tant recherchées par Cicéron , et de la mimique surtout, par l'action.
La prose est née le jour où l'art oratoire a rompu avec la poésie; les harangues, les discours non ver* sifiés et confiés à l'écriture, en furent la souche. Elle étendit son domaine aux sciences et à l'histoire et donna aux langues leur forme dernière et définitive. Elle remplaça l'emploi constant de l'image , toujours un peu "■agup ef o*»"*roi? incomprise ^^f "an^ivap pxarie de^^
faits et de leurs modes , symbolysés uniquement par la parole. Dépourvue de Tentrainement de l'action mimique et de l'impression produite sur le sentiment par le charme musical, elle a cependant gardé quelque chose de Tart poétique dans le rbythme des périodes , et sait, quand il lui plaît, revêtir la splendeur des images. Qu'il s'agisse d'agir sur le sentiment et de remuer les passions, de peindre exactement les fastes de l'histoire et d'en donner une fidèle reproduction , elle quitte volontiers la sécheresse du symbole pour y substituer une vivante réalité.
Le progrès général a donc consisté à distinguer de plus en plus l'art de la parole, de ceux de la musique el de la danse; à le rendre de plus en plus analytique et subjectif, capable, ainsi, de reproduire aussi bien les élans sublimes du sentiment religieux, que les froides déductions de l'algèbre el de la géométrie.