C. LA PROSE ÉCRITE
La prose écrite, dépourvue du charme de la vie que le mètre prête à la poésie, et l'action au discours, remplit, iiu point de vue de ta parole , le rôle utilitaire que remplissent, en architecture, la plupart des constructions
i/aHT Dt: LA PAliOMi:. 495
ioduslrielles et particulièros. El cependant c'est (leut-
* élre Tari le plus dillicile de tous. Lord litron prétendait qu'en versificnlion il sullisait que le dernier vers d'une inâine rime Tut bon, et ((ue par ronsé(|uent les vers blancs étaient les plus difliciles , parce qu'il Tallait qu'ils fussent tous parfaits , pendant que la seconde moitié
• seulement, des vers alexandrins, devait répondre à celte condition. Dans Part oratoire l'auditeur est entraîné par le cbarme de l'action , et le sens des paroles vient le trouver avec une si grande rapidité , qu'il n'a pas le temps de vériOer la correction de l'expression et de sa forme : le sens est compris , l'impression est produite, cela sulfit. En prose, il n'en est plus de même. Pour qu'elle soit bonne, il faut que la correction soit absolue, aussi bien quant h l'expression, qu'à la forme grammaticale. L'orateur peut se répéter impunément, retourner une même idée et la montrer dans ditîérentes phases et sous diiïérents aspects , il en facilite ainsi la compréhension. L'écrivain n'a pas la môme latitude. Quand il a clairement exprimé une idée, il doit passer outre, sans cela il risque de devenir fastidieux. Le lecteur qui n'a pas bien compris peut relire la phrase qui paraît obscure ; mais celui qui a compris, n'admet pas que l'écrivain semble ne pas le croire en insistant sur le même point.
Le domaine de la prose est donc exclusivement le vrai, et sous ce rapport, elle est aujourd'hui complètement au service de la science. Cela n'exclut en aucune hcoïi le style, imagé et queh|uefois trés-brillant ; mais ce style doit toujours élre approprié au sujet, y'répondre, et faire en quelque sorte corps avec lui. Les magniG--
cences delà nature, les découvertes de la science, les grandeurs et les décadences des nations, ne doivent évidemment pas être racontées dans le même style qu'une simple histoire, de la vie de tous les jours, quelque intérêt que celle histoire puisse d'ailleurs nous offrir. Aussi Tessai qui s'est produit de nos jours, de raconter des romans en style d'oraison funèbre, n'a-t-il pas eu d'imitateurs. La phrase est une pensée revêtue de la forme symbolique qui la manifeste , un sentiment caché dans une image. La vie est dans la phrase même, dans son fond , et pour arriver au beau il faut qo*etie soit produite avec vérité. Dans cette condition la beauté de la forme dérive de l'idéalisation de la pensée même» et la prose ne peut devenir belle dans sa simplicité, qu'à la condition que l'idée, clairement conçue , participe elle-même d'une des manifestations générales du vrai. 11 faut qu'elle éveille en nous des idées qui rentrent dans les catégories du bien , du juste , de l'utile, ou qu'elle nous fasse éprouver des sentiments qui y correspondent.
L'extension du roman, dans ces derniers temps, répond d'abord au besoin qu'on éprouve de se reposer des travaux du jour et de sortir de la vie habituelle, pour vivre pendant quelques heures d'une vie idéale, dont l'écrivain nous étale successivement les phases, et ensuite, à un besoin d'instruction, resté inassouvi, par suite d'un système d'éducalion défectueux. Dans l'enseignement, dans celui des femmes surtout, la science est presque 'complètement négligée, surtout celle de la nature , pendant que l'imagination est surexcitée par une foule de mots, qu'on grave dans la mémoire et
i/aKT OI: la fAKOLC. 4^^7
dont le s«n!» resU^ obscur. I>;s ronians sf^T^'iit à remplir le vide (les espriu aïmi (oijrrneril(*s par la curioMlé isqaièle du savoir. lU contribuent, le plus souvent , à fmuuer davantage le jujL'ernent [leu e\erc/^ des trop Bombreuses victimes d'un système d*in.struction inepte. La lecture du roman pmcure une récn'^ation a^Téable aax esprits sérieux, et a ser\î gueUjuefois à répandre kft idées nouvelles et à le» faire discuter (I,. Mais riasIrucUon générale eî^t U'aucoup trop \Htu avana^e et pféftmlede trop regrelt;jbles lacunes , [>our que les mauvais romans ne fassent un mal inimen^^ en ifcnertiasaol les consciences p^ir des sentiments outrés et lea esprits par de?» idées fausses. La fiction du roman annque trop s^iuvent du caractère du t^'au et du bien : elle n'est pas vraie.
L'histoire et le roman , les arts industriels et la science en général, appartiennent à la prose, fiardienne des eeonaissances accumuhk'S par le travail des hommes , die est l'art du vrai par excellence : l'art h la foi^ te plus utile, le plus vul;zaire et, cependant, le plu^ difficile à pratiquer avec quelque (lerfection.