L'IDEAL
En étudiant la nature , les artistes se sont aperçu bientôt que dans l'ensemble des phénomènes, formes eu sons , couleurs ou mouvements , il en est d'accessoires, de variables et qui peuvent changer sans que Fœuvre change d'expression ; pendant que d'autres sont nécessaires, indispensables^, et tels que leur modification entraîne la modification de Texpression même.
Prenons pour exemple la colère. Pour reproduire celte^ passion sur un visage, pour Ty modeler, Ty inscrire en quelque sorte en caractères véridiques et intelligibles pour tous, l'artiste se rappellera les particularités communes à' toutes les figures d'hommes en colère qu'il a pu observer. Le froncement des sourcils , l'éclat el la fixité du regard, le gonflement des lobes du nez^ le rictus convulsif de la bouche , sont autant de particularités qui se présenf'^''^nt*à sa "^'^moire et qiïdevront se retrouver c " ion ^v^^^ iVnf |e rest< pourrf^ "arîpp : '*^ççp v i r . •■ .a . it-
LIDEAL. SI
geste. Ce ne sont que des phénomènes accessoires, qui, tout en faisant ressortir Texpression générale de la colère et la particnlarisaat , ne peuvent en aucune façon la (nodiOer.
D*une série de réalités diverses on peut donc abstraire un certain nombre de faits, dont la réunion, quand elle est complète , constitue Texpression la plus vraie ^' un caractère, d'une passion, d'une idée, d'un besoin, fondue en ^asemble harmonieux, cette réunion s'appelle Vidéal (\),
On -en <;onciut que plus une expression aitislique s'éloigne du réel, du vulgaire, du trivial, pour se rapprocher de Tâdéal , plus ee môme temps elle devient vraie (2). Sans douté l'idéal absolu est dans la lialure, mais il est réparti daes rinfim de la création sur rinfittité de^ êtres. Il est le type nécessaire déduit de leur ensemble, et chacun d'eux, en partioulier, dét^ve de ce type comme la couleur de chaque
(1) L'idéal c'est le beau , considéré non pas comme la réunion ^t Timi'^ tation de ce qu'il y a do mieux dans la nature, mais comme Timage réalisée de ce que notre àme se représente. Les matérialistes ne voient le beaa que dans l'impressioa agréable qu'il produit-, ils le font dépendre des 'sensations , c'est-à-dire qu'il est soumis aux goûts de chacun et varie avec leur différence. l\ ne pourrait donc mériter cet assentiment universel qui est le véritable caractère de la beauté. Les spiritual! stes voient dans le beau le parfait, et lui trouvent quelque analogie avec l'Utile et le bon. Dans ce cas, le beau exigerait une sorte de jugement pareil à cehii qui fonde restime. L'enthousiasme cependant ne tient ni aux sensations ni au jugement ; nous reconnaissons la beauté quand nous la voyons , elle est l'image extérieure de l'idéal dont le type est dans notre intelligence. -— (Madame de Staël. Lettres sur l'Allemagne.)
(2) L'art ne devient vrai qu'en abandonnant complètement le réel pour c^evenir purement idéal. ;<Schiller-. Fiancée dc^ifessine. Préface).
objet dérive de la lumière du soleil. Colliger par Tobservation et l'analyse les différentes manifestations de l'idéal dans la nature, les réunir par une synthèse harmonieuse et en former un être abstrait , plus parfait que toutes les réalités concrètes, chercher ensuite à donner un corps à cet être , à le réaliser par Tari , • c'est là la véritable mission de tous ceux qui veulent atteindre la beauté.
Voici comment M. Ch. Blanc , dans un article intitulé « Ingres », s'exprime au sujet de Tldéal :
« C'est lui (Ingres) qui nous a appris, par ses ouvrages plus encore que par ses paroles, qiv'on idéalise la nature en la puritlanide tous les détails sans importance, pottr n'en prendre qiie les traits significatifs, essentiels. C*estlui qui nous a appris à découvrir daos le modèle tout ce qu'il contient pour en extraire ce qui convieiit. C'est lui qui nous a enseigné que si l'on veut ne pas refroidir les forme§ en les généralisant, il faut racheter. la simplification des grands morceaux par quelques accents caractéristiques pris sur le fait de la vie; que le dessin qui parle à là pensée est au-dessus de la couleur qui plaît aux yeux ; que les figures nues sont supérieures aux figures habillées; que la draperie est supérieure au costume; que la peinlure des passions humaines en ce qu'elles ont d'éternel , est supérieure à la description ethnographique des mœurs variables. « En un mot qu'il est un art premier et un art second. »
« II fut le premier qui entrevit la vérité vraie, i savoir que l'idéal est la quintessence du réel; que te style doit être puisé non dans r^rniiuion , mais dan?
Ja via; iy*il ])Ant dAlra. f\&ffi\ç[{ ,p< n- . n'^aîr^e T)^dè' --
l'idéal. 23
elqu'll doitëtreA?4mâi7i, àla maniôro des dieux antiques et des héros grecs (1). »
L*idéal se compose donc de Tensemble exclusif des caractères nécessaires à la vérilé de Texpression; de ces caractères qui en fonnent en quelque sorte Tcssence intimé, et sans lesquels elle ne serait plus ce qu'elle est. L'idéal est éterpel , mais peu d'Iiommes sont capables de- le contempler de près. Chacun de nous peut en approcher plus ou moins par. le travail, par l'abstraction et surtout parle sentiment, mais il n'apparaît dans toute sa splendeur qu'à des prganisalims supérieures et privilégiées. Ce qui le caractérise, c'est que tous les hommes le reconnaissent, l'aiment et l'admirent, c'est qu'il est l'œuvre de l'homme, qu'il en est l'enfant parfait, humain à la fois et éternel; c'est qu'il reste immuable pendant que tout change, et que sa réalisation provoque l'enthousiasme de tous les siècles. Créé par l'esprit humain, il semble affirmer l'étincelle divine qui anime la matière pour former l'homme. D'accord avec Platon , nous dirons que le beau est le reflet de l'idéal.
Tout art passe pir trois époques.
La première se donne pour but uniquement la fixation, l'imitation des objets que l'artiste rencontre dans la nature ou qu'il invente. C'est ta reproduction des formes ou des idées telles qu'elles se présentent dans leur existence réelle, une espèce de préparation, d'école, où l'artiste primitif, comme un enfant, apprend les pro-
(1) L'idéal doit saisir Tosprit de riofiai et le lier à ane forme corporeile. ^Schiil.r, lettres suç r£sthétiquc.),
cédés de son a»^ Pour son œuvre il ne fait appel qu'à sa mémoire el à son imagination, et ne cherche à obtenir que la copie littérale des images qu'elles lui apportent. De ces copies le sens se dégage avec peine; ce sont des œuvres d'industrie artistique, des voies ouvertes qui n'ont pas encore conduit au but- C'esl le Réalisn.a^u berceau.
Nous sommes frappés avant tout , à celle époque première de l'art, par la naïveté de Texpression, ja simplicité' des moyens, la crudité des formes. Incapable de s'élever au-dessus des idées, des conventions, des mœurs de son temps, l'artiste s'en fait le servilcup' fidèle el les reproduit d'une manière ou pédante ou servjle. Quand il donne essor à sa fantaisie, il fait grimacer des bizarreries ou des monstres.
Bienlôl l'idéal se révèle. Les caractères se déflnisseni et se fixent; ils se dégagent des gangues dont la nature les a enveloppés, et se présentent comme des élres dislincls : les propriétés des objets naturels s'isoLcni et prennent un sens. En en reproduisant les aspects spéciaux, on s'aperçoit qu'ils expriment d'autant plus vivement la pensée qu'ils sont moins entourés d'accessoires , que leur vérité est plus apparente , leur forme moins habillée : chaque caractère représente une qualité distincle et invariable. D'un autre côté, l'imagination a présenté à l'artiste des êtres fictifs, différents de ceux qu'il a rencontrés dans la vie et qu'il s'est plu d'entourer d'attributs divers. En opposition avec les caractères abstraits de la nalu^-e. les créations de son esprit présentent une unité lans «'nn'^lle l'idée rosit' «nvariaMe i M'^^'inn» - .iIîp* ,.- ^firi|Mii«
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divers, persistant loujours la rnôme, '^ujours elle. H a ainsi créé les ty^pes, (jui sont autant de « moi » dilîérents. 11 a placé ces œuvres de sa création à côté des caractères qu'il a étudiés dans la réalHé de la nature, comme des ôlres pleins de vie à côté de qualités et de modes abstraits, des substantifs à côlé de leurs adjectifs. Quand le type alteitlt'^la perfection, il devient la vériié méme^ ^n f appelle un idéal.
La recherche des types et des caractères constitue la période religieuse de Tard. La création des premiers est une œuvre toute spirituali&te(1). « G*est un effort incessant à la reclierche dé Tunité de Têlre par la pensée. C'est par la création successive de € moi » ou de types de plus en plus élevés, qu'on arrive à la conception de ce moi parfait et absolu , qui constitue l'inflni dans la doanée chrétienne. i>'
A La détermination des caractères est tout aussi propre à conduire l'homme à l'adoration de la divinité de la nature ; nous ne distinguons en effet les phénomènes naturels que par leurs qualifications. Arriver à comprendre dans ces phénomènes ce qu'il y a d'élernel et de nécessaire, tel est le terme le plus élevé de Tari; ainsi compris, tel est aussi le but du culte et tel est Je caractère qu'il a revêtu pendant toute la période païenne. »
Les génies des religions de l'Orient et les anges chrétiens qui en dérivent sont des types , des êtres définis et complets , dont l'action limitée s'exerce dans tous les sens. Les fées des traditions germaniques et les dieux
de la Grèce sont autant de caractères; leur âctioQ est illimitée, mais ne s*exerceque dans un seul sens; ils représentent des qualités, des attributs.
Pendant cette deuxième période de Tart, la sculpture est la langue des formes et des attitudes , la poésie celle des passions et des idées; la musique exprime des émotions et des sentiments et la peinture représente le mouvement et la vie. La danse, la musique et la poésie servaient alors à exprimer surtout Tâme, la pensée, le moi, pendant que les arts du dessin étaient exclusivement appelés à représenter la nature idéalisée et à desservir des besoins.
Mais eoi chercha&t à exprimer des caractères, en réunissant les attributs nècessa'u*es et invariables , on s'aperçut bientôt qu'on créait de véritables êtres. Les abstractions prenaient un corps réel et barmônieux„ ce corps possédait une âme et devint une unité, un type; de môme , quand le type était réalisé , l'ensemble des' attributs par lesquels la pensée se révélait aux sens, enveloppait le type d'un véritable caractère , qui devenait l'expression môme de sa nature et revotait une incomparable beauté. Désormais les types et les caractères n'avaient plus rien de^ contradictoire, les lois de l'esprit se trouvaient identiques aux lois de la création extérieure. Le type abstrait épousait la nature, et de leur union résultait l'expression vraie à son point de' vue le plus élevé, naissait cet enfant divin que tout véritable artiste porte dans son sein : l'Idéal. Perfection dernière de l'ôlre, l'homme le contemple sans jamais pouvoir le saisir, et ses œuvres en approchent sans cesse, sans jamais pouvoir ' le réaliser.