LE SUBLIME, LE JOLI ET LE GULT
Revenons au chef-d'œuvre de la nature, à la figure humaine. Eh bien I la figure la plus admirablement proportionnée ne nous dit rien, s'il n'y a pas d'expression. Nous appelons cela une figure régulière, mais fade. De même un homme qui aurait la figure de femme la plus belle, exciterait Tétonnement, la répulsion môme, mais non l'admiration. Cette figure ne serait pas vraie, elle ne porterait pas l'empreinte des caractères qui constituent le type de l'homme. Enfin, une figure fort irrégulière peut nous paraître belle quand elle s'illumine de l'expression de hautes pensées , de nobles sentiments. La grande tragédienne Rachel avait une figure peu régulière : elle était loin d'être jolie; en scène, identifiée avec son rôle, sa figure s'idéalisait et devenait éblouissante de beauté. La laideur de Mirabeau était proverbiale. Quand il occupait la tribune, que sa parole puissante faisait frissonner les assemblées et les soulevait en tempêtes, son visage, presque grotesque, s'illuminait d'une auréole de pensées ardentes et de véhémentes passions : le tribun rayonnait d'une beauté surhumaine. Parlerons-nous de l'Esope antique? Cet être chétif, bossu et rachitique est vraiment beau par Tesprit qui pétille dans ses yeux, par l'àmc qui déborde de ses mouvements. Il y a harmonie entro ce corps souffrant, celte enveloppe, délicate et cet esprit fin, délié, sarcastique qui l'anime; tout vit, tout parle dans celte œuvre, elle est bien belle car elle est vraie, et Esope est un type.
Si nous avons insisté sur la figure humaine, c'est
qu'elle est, h notre avis, le plus bel objet d'art qui
soit sorti des mains du Créateur. Il est des figtires
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vraimenl idéales. Quelquefois cependant elles nous paraissent ainsi, parce que nous les douons d*expres- ^ions qui ne s* y trouvent point, soit que nous lisions mal ou que raflection nous obscurcisse la vue (f). De môme que facteur, par Tintonation ou par Taccentuation d'un mot, met dans une phrase une intention, un sens que Taulei^r n'avait pas soupçonné , ainsi souvent nous faisons dire à h ûgure humaine des choses que nous sentons au fond de notre cœur. .
Toute œuvre d*art n'est pas belle pour tous. Pour en jouir pleinement, il faut avant tout pouvoir comprendre la passion, le sentiment qui la pénètre ou l'idée qui l'anime. Quand celle idée ne peut pas être comprise , parce qu'elle est au-dessus de la portée de notre esprit et qu'elle nous donne le vague sentiment de l'infini, nous disons que Vœuwe esi sublime. Dans ce cas le sentiment éveillé en nous n'est plus celui du beau , il se rapproche du senliment religieux. Nous sommes écrasés, humiliés de noire faiblesse; nous n'admirons plus, nous sommes stupéfaits; l'admiration en effet suppose l'intelligence, et nous ne comprenons plus. Et cependant nous éprouvons un senliment de bonheur et de satisfaction d'avoir, faute de pouvoir nous rendre compte , pu arriver jusqu'à la contemplation (2). Le sublime nous fatigue en peu de temps ;
(1) Témoin la Vénus hottentote.
(2) Le premier effet du sublime est d'accabler I homme, L' s.'conl, de le relever. L'homme en face de l'inflni , force, espace ou temps, se s>nt une énergie intérieure qui peut Taffranchir de toutes ses craintes par la volonté ou la résignation , par l'exercice ou par l'abdication de sa liberté morale, et celte conscience de lui-même le ranira.' et l'encourage. Quani on noos