L EXPEDITION D IRLANDE
(Bibliotlioqiie Xalionalc. Estampes.)
A la fin d'octobre, on s'occupait de l'organisation de l'expédition qui devait comporter 7000 honimes d'infanterie. Rosen, qui servait en . Irlande comme lieutenant général, devait en revenir et Laurun avait le titre de capitaine général. Le roi lui donnait dix mille écus pour son équipage et 3o 000 francs d'appointements par an, c'est-àdire plus que ne touchaient ceux qui commandaient en France les armées du roi (i). l.e i5 février 1690, il prenait congé de Louis XIV et partait pour Brest où le marquis d'Amfreville préparait la flottille expéditionnaire. Les contemporains semblaient attendre beaucoup de l'effort qu'on allait tenter en Irlande. Ni Louvois, ni Seignelay,
(1) Dangeau, Journal, III, M.
ni Lauzun ne partageaient ces illusions. Il ne s'agissait pas de faire de l'Irlande le point d'appui d'une conquête de l'Angleterre au profit des Stuarts. C'était ailleurs que le grand effort de Louis XIV devait porter, rirlande n'étant aux yeux de ses ministres qu'une sorte de boulet gênant qu'on jetait dans les jambes de l'usurpateur pour entraver sa marche triomphale et gagner le temps nécessaire à l'exécution d'autres desseins. Ceux qui débarquaient à Brest arrivant d'Irlande, au milieu de mars 1690, parlaient déjà de la situation de l'île comme désespérée et représentaient les Jacobites comme hors d'état de pouvoir résister nia la famine, ni aux préparatifs que faisait le roi Guillaume. Lauzun, qui s'y morfondait, se réjouissait que les nouveaux débarqués n'eussent point été en contact avec se% troupes qu'ils auraient découragées (i). « Toutes ces peintures affreuses, disait-il dans une lettre à Seignelay, ne m'ont point surpris. Vous savez, monsieur, ce que j'en ai dit au roi, pour ma décharge ou pour lui marquer mon sacrifice entier de la vie. Après quoi, ayant reçu les ordres de sa volonté, je marcherai partout sans crainte que de lui déplaire. En m'appliquant autant que je le pourrai, s'il y a un moyen de bien faire, de le trouver et si les choses sont si bien désespérées que rien de bon n'y puisse être fait, d'y chercher un moindre mal, car rien n'est pis que de tomber au désespoir dans une affaire abandonnée. Je marcherai dans cet esprit avec espérance et joie, content de tout, lorsque le roi le veut (2). »
Le 17 mars, la flotte mettait à la voile et se dirigeait sur Cork. Le 22 mars, le débarquement commençait sous les yeux de Lauzun qui ne trouvait point l'état d'Irlande plus satisfaisant que le lui avaient dépeint ses renseignements.
(1) Le corps expéditionnaire comprenait 341 officiers, 6 951 soldats, 61 oflBciers et ouvriers d'artillerie, 6 commissaires des guerres, 27 chirurgiens et officiers d'hôpital. (Camille Rousset, Histoire de Loufois, m, 382.
(2) Dépêche du 14 mars. (Bib. Nat. Mss. Nouv. Acq. fses 9392). Les correspondances adressées à Seignelay sont à la Bibliothèque nationale en copies dues à Pierre Margry; celles adressées à Louvois ont été publiées par Ranke {Englische Geschichte, VII).
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a Jamais royaume, disait une de ses dépêches (i), n'a été à un abandon pareil à celui-ci et le remède me paraît difficile. Car on ne saurait rien proposer pour y porter ordre dans le conseil du roi ou les deux ministres qui le composent ne soient nos parties (adverses) ; car c'est un lord Douvre qui manie les finances et règle la guerre. Jamais homme n'a été si à plaindre que le roi d'Angleterre par la manière dont il est servi, car lui seul se donne de la peine et prend du soin au delà du nécessaire, mais rien de ce qu'il ordonne, quoique bien payé, ne s'exécute, v Et ailleurs : « Je n'ai jamais rien vu d'égal à l'abandon de tout ceci. Vous savez, monsieur, ce que je vous ai dit de l'embarras où je me trouverais ici. Il est mille fois pire que je n'avais cru. C'est un sacrifice entier que j'ai fait au roi avec connaissance, non pas comme un sot, lequel je supporterai avec patience et je vous supplie, monsieur, d'être persuadé que, quoique je vous mande la vérité et que vous en connaissiez l'extrémité, je suis ici sans peur que de mal faire et supporterai tout sans rien abandonner, cherchant le bien si je puis ou le moins mal. » Lauzun s'occupa avec activité d'assurer l'arrivée des blés et des marchandises de toute nature en satisfaisant le mieux qu'on pourrait les marchands. Jusque-là, par une étrange aberration d'esprit, à laquelle il faudrait peut-être donner un autre nom, lord Douvre s'était opiniâtre à charger les marchandises importées ou exportées de droits considérables, si bien que les marchands, dégoûtés autant par les difficultés d'échapper aux Hollandais que par ces charges excessives, avaient renoncé à approvisionner l'Irlande. Lauzun obtint du roi d'Angleterre des ordres contraires. « En vérité, disait-il, il est plus à plaindre qu'à blâmer. Lui seul travaille, mais fort peu de choses s'exécute de ce qui est délibéré dans le Conseil. » Lord Douvre, fort mal disposé à l'égard des Français en général, était particulièrement hostile à Lauzun. Milord Tyrconnel et sa femme avaient
(t) Dépèche du 3 avril à Seignelay.
contre lui les préjugés que leur avait inspirés d'Avaux. Avant de quitter l'Irlande, il les avait persuadés que s'ils laissaient faire Lauzun, ils ne tarderaient pas à tomber dans le mépris, ayant affaire à un homme audacieux qui s'était déjà perdu en France par ses prétentions (r). Mais, tandis que Douvre finissait par passer au parti orangiste, Tyrconnel et les Hamilton ne tardaient pas à marcher la main dans la main avec Lauzun. Les mesures prises sous son influence produisirent bien vite leurs résultats. Jacques II l'avait fait capitaine général de son royaume avec le commandement de toutes les troupes, ce qui lui donnait un pouvoir égal à celui du vice-roi, milord Tyrconnel, sans que cela pût éveiller aucune jalousie. Il était d'autant plus urgent que l'accord régnât parmi les chefs que le roi Guillaume préparait une descente à Dublin où les protestants avaient un parti considérable. Pour ménager ceux-ci, dans un ordre du jour daté du i5 mai, Lauzun défendait aux officiers, sous peine d'être cassés, et aux soldats, sous peine de mort, de prendre ou d'enlever la moindre chose, d'entrer dans les temples, assemblées et lieux de prière des protestants (2). Maintenant, on se battait tous les jours sur ce qu'il appelait la frontière et Lauzun constatait toujours le gaspillage des farines et le mauvais état des régiments irlandais. « Je me tue de représenter les raisons et les nécessités où nous sommes de former promptement une armée pour nous mettre en état de nous défendre ou périr avec honneur. Mais il n'y a que le roi d'Angleterre ou milord Tyrconnel qui m'écoutent. Les autres me regardent comme un importun ou guidé par une affection française qui n'est pas dans leur sens (3). » Aux difficultés de sa tâche s'ajoutait le chagrin de n'avoir pas de nouvelles et de ne recevoir aucune réponse aux lettres qu'il écrivait tant à Louvois qu'à Seignelay. Il en reçut enfin qui lui annonçaient l'envoi d'une flotte considérable
(1) Dépêche du 16 avril à Seignelay.
(2) O'Brien, Studies on irish history. 257.
(3) Dépêche à Louvois, 20 mai (Ranke, op. cit., VII, 4).