LE BEAU LAI'ZIN
marier, puisque c'était la première fois depuis son retour qu'il l'avait vu rire avec lui (i). »
Les épousailles eurent lieu le 20 mai à minuit chez le maréchal. « M. de Lauîun, raconte encore Saint-Simon, voulut se déshabiller seul avec ses valets de chambre et il n'entra dans celle de sa femme que quand tout le monde en fut sorti, elle couchée et ses rideaux fermés et lui assuré de ne trouver personne sur son passage. Il fit, le lendemain, trophée de ses prouesses (2). » Les présentations faites à Versailles, la duchesse de Laurun reçut toute la Cour sur son lit, mais le mariage ne trouvait que des censeurs et chacun prévoyait une prochaine rupture. « En revenant à Paris, raconte Saint-Simon, nous retrouvâmes au cours presque toutes les filles de qualité à marier, et cette vue consola un peu M™« la maréchale de Lorges, ayant ses filles dans son carrosse, qu'elle venait d'établir en si peu de temps toutes deux (3). » Tout d'abord, Lauzun fut tout à la satisfaction des avantages que lui procurait son mariage. Le roi lui avait donné au château l'appartement qu'avaient le maréchal et la maréchale d'Humières (4). aussi faisait-il bien les choses et offrait à la duchesse un collier de 200000 francs (3). Les déceptions vinrent bien vite. Lauzun, avec son caractère revêche, était hors d'état de vivre chez autrui. En février, sans rime ni raison, prétendait Coulanges, il avait déjà planté sa femme là (6), coup de tête qu'on lui fit rétracter d'autant plus facilement qu'il n'avait aucun grief contre la duchesse. Ses vrais griefs, c'était la perte des illusions qui lui avaient fait faire un mariage si disproportionné avec l'espoir d'être le correspondant du roi et du maréchal de Lorges. Du commandement sur le Rhin, il n'en était plus question pour le maréchal déjà trop malade. Quant au séjour à l'hôtel de Lorges, il lui était.
(1) Saint-Simon, Mémoires, I, 244.
(2) Saint-Simon, Mémoires, 1, 24t.
(3) Saint-Simon, Mémoires, I, 245.
(4) Dangeau, Journal, V, 215.
(5) Lettres de M"" de Sevif^né, X, 282.
(6) Lettres de .W"" de Sévtgné, Coulanges à Pauline de Simiane, •il février 1696.
LA DÉCRÉPITUDE d'iN DON JUAN l63
en horreur. « Ce n'était pas un homme à durer longtemps au pot et au logis d'autrui et la jalousie, qui avait été toute sa vie sa passion dominante, ne se pouvait accommoder d'une maison soir et matin ouverte à Paris et à toute la Cour, et qui fourmillait à toute heure de tout ce qu'il y avait de plus brillant dans l'une et dans l'autre, sans que la cessation du commandement eût en rien diminué cette continuelle et nombreuse compagnie. Il avait surtout en butte les neveux qui étaient sur le pied d'enfants de la maison et il était extrêmement choqué de leur âge et de leur figure, avec une femme de leur âge et de la figure de la sienne. Elle ne sortait pourtant jamais des côtés de sa mère et ni le monde, ni lui-même n'avaient rien pu trouver à reprendre en elle, mais il trouvait le danger continuel et comme les vues d'ambition ne le retenaient plus à ses fantaisies, plaintes vagues, caprices, scènes pour rien, lettres d'avis ou de menaces, humeurs continuelles. Enfin il prit son temps que M. le maréchal de Lorges avait le bâton à Marly pour M. le maréchal de Duras. Il sortit le matin de l'hôtel de Lorges, manda à sa femme de le venir trouver dans la maison qu'il avait gardée, joignant l'Assomption rue Saint- Honoré, et qu'elle aurait un carrosse sur les six heures pour y aller désormais habiter avec lui. Quoique tout eût dû préparer à cette dernière scène, ce furent des cris et des larmes de la tille et de la mère qui écrivit fort inutilement : il fallut obéir. Elle fut reçue chez M. de Laucun par les duchesses de Foix et du Lude, parentes et amies de M. de Lauzun, qui lui donna toute une maison nouvelle, renvoya le soir même tous ses domestiques et lui présenta deux filles, dont il connaissait la vertu et qu'il avait connues à M™e de Guise pour ne la jamais perdre de vue. Il lui défendait tout commerce avec son père et sa mère et tous ses parents, excepté M™« de Saint-Simon, avec qui même il fut rare dans les premiers temps, et l'amusa de ce qu'il put de compagnies qui ne lui étaient point suspectes (i). » Le maréchal et la maréchale furent fort mécontents de ce
(l) Saint-Simon, Mémoire», I, 32.'î-32'i. (Archives nationales E. 1933.
coup d'Etat. Le maréchal de Duras porta leurs plaintes jusqu'aux pieds du trône. Il n'était pas dans les habitudes de Louis XIV d'intervenir dans les querelles de famille. Quant au monde, il prenait parti contre Lauzun et plaignait également la duchesse, son père et sa mère.
A côté de ses griefs artificiels, Lauzun était très mécontent des conséquences du contrat qu'il avait signé. A la mort de M. de Frémont, tous ses enfants avaient renoncé à sa succession et la veuve à la communauté. Seule, une petite-nièce se porta héritière bénéficiaire. Les Saint-Simon conservaient la seule qualité de créanciers et quand il fut question de la distribution de l'actif, Lauzun intenta un procès contre M™« de Frémont et M. d'Auneuil son fils. Ce furent de très longues procédures. Le maréchal et sa femme eurent le tort de prendre parti contre leur gendre qui, pour se revancher, interdit tout commerce à sa femme avec ses parents (i). M""" de Lauzun obéit aux ordres de son mari et se consola par une union plus étroite avec sa sœur M"»*' de Saint-Simon, mais tout cela n'alla pas sans mille difficultés qui n'améliorèrent pas l'humeur du vieux duc. Il déchargeait sa bile en jouant tous les mauvais tours qu'il pouvait à ses contemporains. Le comte de Tessé fut une de ses victimes. Il était colonel général des dragons et Louis XIV devait en passer la revue en septembre 1698 au camp de Compiègne. Lauzun, deux jours auparavant, lui demanda avec cet air de bonté et de douceur simple qu'il prenait chaque fois qu'il préparait une niche, comment il saluerait le roi, à la tête de ses dragons. Tessé entra fort en détail sur le cheval, l'habit, l'équipage. « Mais le chapeau? dit Lauzun qui paraissait boire ses paroles tant il approuvait tous ses dires, je ne vous en entends point parler. — Un chapeau, dit l'autre. Non, je compte avoir un bonnet. — Un bonnet! s'écria Lauzun. Y pensez-vous? Un bonnet! Gela est bon pour les autres, mais le colonel général avoir un bonnet! M. le comte, vous n'y pensez pas. » Tessé, les yeux écarquillés, le pressait de s'expliquer.
(1) Saint-Simon, éd. Boislisle, III, 490-492.