‹ Le beau Lauzun, d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 16 sur 22 · LA DKCRKPITUDE I) UN DON JUAN · texte numérisé non relu

LA DKCRKPITUDE I) UN DON JUAN

« Allons, répliquait Lauzun, vous voule- me faire danser. Vous le savez n^ieux que moi. » Enfin, comme convaincu par les prières de Tessé : « Je ne veux pas, lui dit-il, vous laisser commettre une si lourde faute contre l'étiquette. Cette charge ayant été créé pour moi, j'en connais mieux que personne toutes les distinctions. A l'entendre, la principale était que, lorsque le roi passait les dragonsen revue, leur colonel avait un chapeau gris :

« Bah! » fait Tessé qui remercia Lauzun comme un homme à qui l'on évite une sottise. Lauzun n'insista pas, fit le modeste et laissa là Tessé, bien convaincu qu'il allait se procurer le chapeau gris et qu'il n'aurait garde d'avouer son ignorance à qui que ce fût. a Le matin de la revue, raconte Saint-Simon, j'allai au lever du roi et, contre sa coutume, je vis M. de Lauzun y entrer qui, avec ses grandes entrées, s'en allait toujours quand les courtisans entraient. J'y vis aussi Tessé qui, avec un chapeau gris, une plume noire et une

Guy de Durasfurl, duc de Lur^en, maréchal de France.

(Gravure de Desliayes.)

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grosse cocarde, piaffait et se pavanait de son chapeau. Gela me parut extraordinaire et la couleur du chapeau, que le roi avait en aversion et dont personne ne portait plus depuis longtemps, me le fit regarder, car il était vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun asser près, un peu en arrière. Le roi, après s'être chaussé et parlé aussi à quelqu'un, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il était, il demanda à Tessé où il l'avait pris. L'autre, s'applaudissant, lui répondit qu'il lui était arrivé de Paris. « Et pourquoi faire? dit le roi. — Sire, répondit l'autre, c'est que Votre Majesté nous fait l'honneur de nous voir aujourd'hui. — Eh bien! que fait cela pour un chapeau gris? — Sire, dit Tessé que cette réponse commençait à embarrasser, c'est que le privilège du colonel est d'avoir ce jour-là un chapeau gris. — Un chapeau gris, reprit le roi. Où diable avez-vous pris cela? — M. de Lauzun, sire, pour qui vous avez créé la charge, me l'a dit. » Et à l'instant, le bon duc de pouffer de rire et de s'éclipser. « Lauzun s'est moqué de vous, répondit le roi un peu vivement; croyez-moi, envoyez tout à l'heure ce chapeau-là au général des Prémontrés. » Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé : il demeura les yeux baissés, regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendirent la scène parfaite ( i ). » Il joua aussi un autre mauvais tour à Marsin qui venait d'être fait maréchal de France. C'était un grand parleur, alors fort à la mode et généralement accompagné de beaucoup de gens. Un jour qu'à Versailles il descendait le grand degré, Lauzun s'approcha de lui et lui présenta respectueusement sa main gantée. Marsin le regarde avec étonnement et comme Lauzun continuait à tendre la main, il la prit et continua à babiller. Lauzun se tait toujours. A la dernière marche, il pousse un cri et se retire. « Ah! monsieur le maréchal, je vous demande pardon, je pensais que vous fussiez une dame. » Et il lui tourne le dos (2). Le maréchal

(1) Saint-Simon, Mémoires, V, 361.

(2) Saint-Simon, Ecrits inédits, Vil, 330-331.

LA Dl^lCRKPITL'Di: d'uN DON JL'AN' l'ij

de Tallard n'eut pas non plus à se louer d'un de ses traits. Le roi se promenait habituellement à Marly dans un chariot que traînaient quatre porteurs, deux devant et deux derrière. Un d'eux, d'Aigrement, un grand drôle hardi et point sot, avait pris l'habitude de se mêler de la conversation. Un jour Lauzun surprit Tallard qui causait avec d'Aigremont sur le bord de la terrasse et lui donnait du tabac de sa tabatière. Le lendemain, le salon à causer était plein et Tallard en bonne et nombreuse compagnie. Lauzun s'approche doucement et demande une prise au maréchal. Tallard lui tend sa tabatière avec un mot aimable. « A d'autres, à d'autres, fait Lauzun, c'est là du chasse-cousin. — Comment, dit le maréchal, je n'en ai point d'autre. — Assez, assez, reprit Lauzun très sérieux, ne vous faites point tant tirer l'oreille. Donnez-moi de votre bon, de celui que vous présentiez hier à d'Aigremont. » Le lendemain, le mot courait tout Paris (i). Une autre boutade le fit oublier. Mni« Desmarest, femme du contrôleur général des finances, parlait dans le salon à Marly des tracas où était sans cesse son mari, et adressant la parole à Lauzun : « En vérité, monsieur, lui dit-elle, chacun se plaint et on a raison, car on est bien pressé, mais il n'y en a point de plus embarrassé que celui qui tient la queue de la poêle, n'est-il pas vrai? — Pardonnez-moi, Madame, reprit Lauzun d'un air naïf. Je croyais que c'étaient ceux qui étaient dedans (2). » L'effet fut irrésistible.

Il osa même un jour mettre en cause le roi. Il venait de faire du chancelier Voisin un secrétaire d'Etat à la Guerre tout en lui conservant sa première charge. Voisin, en véritable maître Jacques, portait tour à tour la robe de chancelier, le manteau court et le cordon bleu avec l'écharpe. Ces changements d'habits, selon les heures de la journée et les fonctions, étaient assez ridicules, mais le roi s'en amusait. Un jour que Lauzun était venu de Marly à Paris, on lui en demanda des nouvelles. « Des nouvelles, fait-il,

'1) Saint-Simon, Kcrils inédits, VU, Xn-iol. (2) Saint-Simon, Écrits inédits, Vif, 333.

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il n'y en a point. On joue grand jeu à Marly et le roi habille sa poupée (i). » Seul le comte de Grammont, qui pourtant ne le ménageait pas, demeurait à l'abri de ses épigrammes. « La vérité, dit Saint-Simon, est qu'il avait conservé un attachement de reconnaissance qui se marquait en tout pour ce nom-là. Le comte de Grammont était frère du maréchal, chez qui il avait commencé sa fortune. Il ne l'a jamais oublié avec pas un d'eux, jeunes et vieux, avec un air de déférence et d'attention tout à fait estimables (2). »

Cet homme si rude aux autres courtisans était de la plus charmante politesse avec les étrangers. On remarqua particulièrement, lorsque lord Portland vint en France, comme ambassadeur de Guillaume, après la paix de Ryswick, la parfaite civilité dont il usa avec lui, quoiqu'il fût demeuré le principal conseiller du roi Jacques (3). L'hôtel de Lauzun était toujours plein d'étrangers et il tenait pour eux table ouverte. La réception qu'il fit à l'ambassadeur turc, si à la mode auprès des belles dames en 1723, fut remarquée. Il lui offrit une collation et l'initia aux charmes du biribi (4). En toute occasion, il menait d'ailleurs très grand train, car sa ladrerie, qui était parfois extrême, ne paraissait jamais quand il s'agissait de dépenses d'ostentation ou lorsque quelque ami ou parent faisait appel à sa bourse. La duchesse de Lauzun était une des femmes les plus élégantes de la Cour et jouait gros jeu. Lauzun y tenait beaucoup, car il ne désespérait pas de s'introduire encore à Versailles dans les premiers rangs à la faveur des succès de sa femme. La duchesse de Bourgogne paraissait la prendre en une estime particulière, et en 1702 toute la Cour remarqua l'honneur qu'elle lui faisait en visitant sa maison de Passy. Le duc et la duchesse de Lauzun la reçurent à la porte grillée sur le bord

(1) Saint-Simon, Ecrits inédits, VII, 332.

(2) Saint-Simon, Ecrits inédits, Vil, 333.

(3) Saint-Simon, Mémoires. II, 23.

(4) Saint-Simon, Mémoires, éd. Chéruel, XVII, '2'i'J.

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