‹ Le beau Lauzun, d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 19 sur 22 · LA DKCRKPITIDE D I N DON JI AN · texte numérisé non relu

LA DKCRKPITIDE D I N DON JI AN

le bâton do maréchal au Régent, sous le prétexte qu'il était le plus ancien lieutenant général. Lauiun, ayant eu bruit de la prétention, se présenta au duc d'Orléans et lui dit, qu'au cas où il y eût une promotion de maréchaux de P>ance, comme le souhaitait le public, et qu'il y en eût d'inutiles, il voulût bien se souvenir qu'il était depuis des années le premier des lieutenants généraux. Le Régent, qui savait apprécier le sel et la malignité,- lui répliqua qu'au cas qu'il exposait, il ne serait pas oublié et, quand Broglie fit à son tour une démarche, mais sérieuse, cette fois, il lui rappela, avec une gravité de pince-sans-rire, qu'il ne pouvait passer qu'après Lauzun (i).

A mesure que le duc vieillissait, son humeur devenait plus sombre. Il avait toujours eu des crises où il avait besoin de solitude, passant de longues heures de sa journée dans son fauteuil ou à genoux, appuyé contre le dossier, plongé dans une triste rêverie. La lecture était un plaisir qui lui avait toujours été inconnu. Souvent aussi, il se mettait en robe de chambre, un bonnet de nuit sur sa perruque, un chapeau sur son bonnet de nuit et se promenait dans sa chambre d'un air soupçonneux, en regardant ses gens jusque dans l'âme. S'il en surprenait quelqu'un souriant, il le chassait sans miséricorde. Une autre de ses manies, c'était de jouer le malade. A le voir, il était sourd, il avait une extinction de voix, il avait perdu la vue. Mais il entendait à merveille, y voyait encore mieux et parfois, s'oubliant, il avait des éclats et des cris de stentor. Sa santé était aussi singulière que tout le reste. D'un appétit égal, il mangeait de tout sans réserve, le matin comme le soir. Il prenait du chocolat le matin à son lever, paraissait cher le roi à huit heures. L'après-midi, il dévorait des fruits ou des pâtisseries qu'il arrosait d'un coup ou deux de cidre ou de boissons glacées. Le soir, il quittait la compagnie à l'entremets et s'allait coucher. En 1720, il eut une maladie grave au mois de février. Tout le monde le crut perdu, vu son

(1) Dangeau, Journal, XVII, 'i58; Saint-Simon, Mémoires, XVI, 18-2.

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âge. Le4,il reçut tous les sacrements et perdit corxnaissance. Le lendemain, il était mieux, mais les médecins ne promettaient point de le tirer d'affaire (i). Le curé de Saint- Sulpice, sur la paroisse duquel il habitait alors, quai Malaquais, à Tancien hôtel de Créquy, le visitait souvent. Quant à sa famille, elle n'était guère admise auprès de lui. Un jour, cependatit, il fit appeler le duc de La Force, qui s'était toujours dit l'aîné de la famille. Lauzun contestait cette prétention. Il n'aimait pas le duc et s'en moquait souvent. Quant La Force se présenta à sa chambre, Lau::un était en conférence avec l'abbé Languet de Gergy. Il reçut asse; bien le nouvel arrivant et continua à causer avec le curé, le remerciant de sa visite. Soudain, lui disant qu'il n'avait rien de plus cher à lui donner que sa bénédiction, il tira son bras hors du lit et bénit le confesseur. Tout de suite, il se tourna vers le duc de La Force, protestant qu'il l'avait toujours respecté comme le chef de sa maison et il lui demanda de le bénir en cette qualité. La Force crut qu'il rêvait, mais Lauzun insista et ne le laissa point sortir qu'il ne l'ait béni -,2). Un autre jour, comme on le disait très bas, Biron et sa femme se hasardèrent à entrer sur la pointe du pied. Placés derrière les rideaux, hors de sa vue, ils semblaient guetter sur son visage la marche du mal. Lui les aperçut dans la glace de la cheminée. Il croyait sa nièce très intéressée. Il la détestait comme son héritière et ne pouvait prendre sa visite en bonne part. Le voilà donc qui se met à leur jouer un tour de sa gibecière. Il conamence à faire tout haut, comme se croyant seul, une oraison jaculatoire. Il demandait pardon à Dieu de sa vie passée, comme un homme persuadé que sa mort était prochaine, il disait sa douleur de ne pouvoir faire pénitence, mais du moins il voulait se servir de tous les biens que Dieu lui avait donnés pour en racheter ses péchés. Tous, sans aucune réserve, il les léguerait aux hôpitaux, puisque c'était l'unique voie qui lui restât de

(1) Dangeau, Journal, XVIII, 224-231.

(2) Saint-Simon, Mémoires, XIX, 167; Écrits inédits, Vit, 341.

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faire son salut, alors qu'il avait gaspillé une si longue vie sans jamais penser à Dieu. Derrière le rideau, Biron et sa femme l'écoutaient, l'âme navrée. Gomme le mourant demandait qu'on envoie chercher des notaires, ils vinrent, éperdus, rapporter à M™« de Laurun le cruel arrêt qu'ils venaient d'entendre. Les notaires arrivés, après avoir pris son temps, Lauzun les fit entrer dans sa chambre et leur dicta un testament propre à accabler I\l""' de Biron. Au moment de signer, seulement, il remit le parachèvement au lendemain, pour se donner le temps de songer s'il n'avait rien oublié.

Quelques jours plus tard, quand il fut rétabli, il rit avec des amis du bon tour qu'il avait joué à sa

nièce et peut-être la joie qu'il en ressentit activa-t-elle sa guérison (i).

Le fait est que bientôt il fut aussi vivace, aussi alerte que par le passé. La mort même de sa sœur, M>"« de Nogent, qui expira cette année-là à quatre-vingt-huit

Le président de Mesmcs.

Portrait <lo Nanteuil (1CG8.)

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) Saint-Simon, Mémoires, .\IX, 167.

iSf) LE BEAf LAL'ZUN

ans (i), ne le frappa pas comme tout le monde s'y attendait. Au moment du mariage du duc de Lorges avec la fille du président de Mesmes, il s'entremit avec bon sens pour réconcilier l'irascible duc de Saint-Simon et le président qui ne frayaient plus ensemble depuis la fameuse affaire des « Bonnets ». M™« de Saint-Simon était aux larmes de l'attitude qu'avait prise son mari et ce fut une concession qu'il fit à sa santé profondément altérée que d'oublier sa morgue et de consentir à voir la nouvelle duchesse de Lorges à l'hôtel de Lauzun, à recevoir la visite du Premier Président et du duc de Lorges. Cette division « atroce » se termina par un repas et un rendu de noces où Saint-Simon se donna la torture pour paraître aimable (2). Malgré son grand âge, Lauzun n'avait pas désarmé, car cette même année 1720, un jour qu'il recevait M™« Law à sa maison de Passy, il se plut à la torturer de l'impopularité de son mari. « Mon Dieu, madame, lui disait-il, que nous vous avons d'obligation de cette visite. Nous savons les risques que vous courez en vous exposant à une populace qui est mutinée contre vous sans raison. Mon Dieu, madame, ne vous est-il rien arrivé en venant? » Et comme M™« Law, ainsi turlupinée, abrégeait sa visite, Lauzun, en la raccompagnant, reprit son thème: « Je crains bien qu'il ne vous arrive quelque chose, en vous en retournant, disait-il. Je veux vous donner mes gens, mon carrosse (3). »

Sa santé de fer s'était maintenue jusqu'à la fin de 1722. Alors, pour la première fois de sa vie, il éprouva un mal aux dents qui l'obligea à se faire arracher une molaire. L'opérateur constata un ulcère qui se changea bientôt en cancer. Longtemps il voulut ignorer son mal et le traiter

(1) Il avait déjà perdu le vicomte de Lauzun, capitaine des galères en 1692 et le chevalier en 1707. Ce deriiiei' etail un homme de beaucoup d'esprit et de lecture, « aussi méchant et aussi extraordinaire que son Irere, mais qui n'en avait pas le bon, obscur, farouche, débauché et qui avait achevé de se perdre à la Cour par son voyage avec le» princes de Conti en Hongrie. )> (Saint-Simon, Mémoires, V, 364.)

(2) Saint-Simon, Mémoires, XYII. 158-1.59.

(3) Marais, Journal, I, 441.

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par le dédain. iMais enfin il lui fallut bien coniprendre le péril. Avec un courage et une fermeté qui l'accompagnèrent jusqu'à la fin, il fit tête au mal jusqu'au jour où, comprenant qu'il était à charge à tous ceux qui l'entouraient, il sortit à pied de sa maison du quai Malaquais et s'en alla aux Petits-Augustins, où il s'était fait préparer, le mois précédent, un logement. Il ne voulait point, disait-il, mourir en spectacle ni que son cadavre fut promené par les rues. Mais sa vraie raison, c'est qu'il ne se souciait de voir personne. Sitôt installé aux Petits-Augustins, il envoya chercher Dillon, qui faisait les affaires du roi Jacques, et lui remit le collier de la Jarretière et le beau Georges de pierreries qu'il tenait du feu roi d'Angleterre (i). Il fit appeler Biron et lui dit : « Faites donner quelque chose à M. de Marseille qui s'est ruiné à la Peste (2), sinon, je serai obligé de lui léguer la moitié de mon bien, car c'est celui de mes parents qui est le moins riche. » Biron, poussé par sa femme, se démena tant et si bien qu'il obtint pour Belsunce l'évéché de Laon qui le faisait duc et pair (3). Le testament resta tel qu'il était Belsunce, qui était venu à Paris, à l'occasion de la maladie de son oncle, lui rendit visite au couvent. Dans le cloître, Saint-Simon le rencontra. Il se rangeait pour le laisser passer. L'évêque sourit en le regardant et le poussant de la main : « Allez, monsieur, lui dit-il, ce n'est pas la peine p, et il le força à passer devant lui. « A ce mot, dit Saint-Simon, je compris qu'il n'accepterait point Laon' et qu'il demeurerait à Marseille, mais qu'il n'osait refuser du vivant de son oncle qui l'aurait dévoré et qui n'avait que quelques semaines à vivre.

(1) Saint-Simon, Ecrits inédits, \ll,'-i't'2 ; .Marais, Journal, III, 31t.

['Ij On sait l'admirable conduite de 13elsunce lors de la peste de Marseille. Pour soulager sa réelle détresse, Lauzun demanda pour lui une abbaye au Retient. Celui-ci l'oublia dans sa distribution de bénéfices. Luuzun, l'ignorant volontairement, vjnt demander au duc d'Orléans s il avait eu la bonté de se souvenir de son neveu. Voilà le Régent bien embarrassé. Alors d'un ton respectueux, Lauzun lui dit : « Monsieur, il fera mieux une autre fois », et il sortit sur ce sarcasme. (Saint-Simon, Mémoires, XIX. 167.)

(3) Marais, Journal, HT, .3'.».

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En effet, dès qu'il fut mort, il refusa Laon avec un attachement pour son premier siège qui n'était plus connu mais qui lui fit le plus grand honneur (i). »

Aux Petits-Augustins, ne recevant d'autres visites de femme que celle de la duchesse, qui avait obtenu de l'archevêque de Paris de pénétrer dans le couvent à toute heure, Lauzun ne songea plus qu'à mettre à profit les quelques semaines qui lui restaient pour se préparer à la mort. Il avait endossé l'habit de moine. Il était servi par des moineS et passait tout son temps en pieux exercices, en lectures dévotes, en entretiens édifiants. « Quand nous le voyions, a écrit Saint-Simon, rien de malpropre, rien de lugubre, rien de souffrant : politesse, tranquillité, conversation peu animée, fort indifférente à ce qui se passait dans le monde, en parlant peu et difficilement toutefois, pour parler de quelque chose, peu ou point de morale, encore moins de son état, et cette uniformité, si courageuse et si paisible, se soutint égale quatre mois durant, jusqu'à la fin ; mais les dix ou douze derniers jours, il ne voulut voir ni beaux-frères, ni neveux, et sa femme il la renvoyait promptement. Il reçut tous les sacrements avec beaucoup d'édification et conserva sa tête entière jusqu'au dernier moment. Il envoya chercher Biron, lui dit « qu'il avait fait pour lui tout ce que M™" de Lauzun avait voulu, que par son testament il lui donnait tout son bien, excepté un legs assez médiocre à Castelmoron, fils de son autre sœur, et des récompenses à ses domestiques, que tout ce qu'il avait fait pour lui depuis son mariage et qu'il faisait en ce moment, Biron le devait en entier à M™« de Lauzun, qu'il n'en devait jamais oublier la reconnaissance, qu'il lui défendait, par autorité d'oncle et de testateur, de lui faire jamais peine, ni trouble, ni obstacle et d'avoir jamais un procès contre elle sur quoi

(1) Saint-Simon, Mémoires, XIX, 157. Marais cite un autre mot de Lauzun. « Ma nièce, at-il dit à M"^ de Biron, voilà un reliquaire où il y a de la vraie croix. Je la tiens de mon père qui la tenait de mon grand-père. J'y ai toujours eu une grande dévotion. Ne connaîtriez-vous pas quelque évèque catholique à qui je puisse le laisser ? » [Journal. 111,41.)

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