LK BEAU LAUZUN
souvent qu'elle se prit à craindre qu'on ne le remarquât (il. Elle redoutait si fort qu'il ne couchât au camp sans équipage et mal abrité, si les troupes campaient, qu'elle osa ouvrir un avis avec son expérience de générale de la Fronde : « Sire, Votre Majesté devrait avoir la bonté de faire rentrer les troupes dans la ville. Tous les chevaux mourront s'ils ne sont à couvert et cette journée ruinera plus les troupes qu'une grande marche par le beau temps. » La raison fut goûtée et le souci, que la Grande Mademoiselle avait de Lauzun, valut à l'armée une nuit de repos au sec (2).
Elle le vit le soir à Avesnes. Il entra che^ la reine, avec le comte d'Ayen, un peu à la hâte, car il promenait Morosini, ambassadeur de Venise, avec qui il s'était lié pendant ce voyage d'Italie qui avait tant fait jaser quelques années avant. Devant le comte d'Ayen, il s'excusa de n'avoir pu s'habiller faute de bagages et d'avoir dû poudrer ses cheveux qui étaient mouillés, mais ajouta-t-il, les gens sans desseins comme moi et aussi vieux ne s'ajustent plus. » D'Ayen ne comprenait rien à tous ces propos. Comme Lauzun ajoutait que c'était le hasard qui l'avait fait entrer chez la reine, chez qui il n'avait que faire : « Vous en repentez-vous, demanda Mademoiselle, puisque vous m'êtes bon à quelque chose? — Non, dit-il, mais je ne le serai pas longtemps, car je m'en vais. » Alors d'Ayen, qui comprenait de moins en moins ces propos pour lui sans suite, interrompit : « Je pense que vous êtes fou de parler de cette manière à Mademoiselle. — Moi, je ne suis point flatteur, je dis ce que je pense. Mademoiselle commence à me connaître assez pour .savoir comme je suis fait. » Elle riait à tous ces beaux discours qu'elle entendait fort bien. Lauzun voulait évidemment la rassurer sur le faux bruit qui courait de son prochain mariage avec la duchesse de La VaUière. Aussi, ce fâcheux d'Ayen parti, au lieu de la laisser le complimenter de la façon dont il faisait le gé-
(1) M"" de Montpensier, Mémoires, IV, 116.
LE RO.MAN de la grande MADEMOISELLE 55^
néral, il lui coupa la parole : « Ce que vous dites fait pitié, s'écria-t-il. Vous en devriez avoir de moi de n'erx pas faire un autre personnage. Ce n'est pas que ce ne soit au-dessus de moi, quelque commandement que ce puisse être, par la manière dont le roi me l'a donné; mais comme il faut marchera ses troupes, y être les soirs, les matins, comme cela m'ôte mille moments que je voudrais mieux employer, j'enrage d'y être. Mais à quoi les mieux employer?— Dites à quoi.'' > demanda Mademoiselle. Il ne répondit rien. Un moment après, il reprit : « En l'état où je;suis, je suis plus prêt à aller me jeter dans quelque ermitage qu'à demeurer dans le monde. J'y entrevois de si belles et de si grandes espérances que, si elles me manquent, je mourrai de douleur. Je ferais mieux de les prévenir par la retraite. Tout le monde dirait que je suis fou, et moi je trouverais bien que je ne le suis pas. — Moi qui vous confie toutes mes affaires, faites-moi un peu part des vôtres, riposta Mademoiselle. — Je n'en ai point. — Mais ne songerez-vous point à vous marier et n'ave:-vùus point eu de vue dans votre vie pour cela? — Non, répondit-il, quand on a voulu m'en donner, je m'en suis toujours éloigné. La seule chose à quoi je songerais, si je voulais me marier, ce serait à la vertu de la demoiselle, car s'il y avait la moindre faute, je n'en voudrais pas, fût-ce vous, qui êtes au-dessus de tout. Si je vous pouvais épouser et que l'on m'eût dit quelque chose de votre réputation, et que vous ne me plussiez pas par votre personne, je ne voudrais jamais. » Elle était aux anges de l'entendre parler de la sorte. « Dites-vous bien vrai? demanda-t-elle, car si cela était je vous aimerais encore mieux. — Oui, je vous le dis et rien ne me choquerait davantage que d'entendre dire que je voulusse de quelque personne dont la vie ne serait pas telle que la doit avoir une honnête fille. J'aimerais mieux épouser votre femme de chambre, si je l'aimais. Je ne verrais plus le monda, je m'enfermerais dans mon logis et y vivrais avec honneur. — Et vous voudriez bien de moi? dit Mademoiselle, car je suis sage et je n'ai rien qui vous déplaise. — Ne faisons point de conte de Peau d'Ane, quand nous parlons
sérieusement. — Mais revenons donc à moi. Quand me permettrez-vous de prendre une résolution et de sortir de l'état que vous me dites tous les jours qui vous fait pitié. — Vous ne songez: pas que mon ambassadeur m'attend. » Et quoique l'ambassadeur l'attendît, il demeura encore une heure à causer avec Rochefort qui venait d'arriver.
Lui parti, Rochefort demanda : « Y a-t-il longtemps que vous êtes avec M. de Lauzun? — Il y a une heure, répondit Mademoiselle. » Elle mentait, car ils avaient causé deux ou trois heures ensemble. « Il ne vous a pas ennuyé, reprit Rochefort, car vous tirez parti de toute sorte de gens. Quand il veut, il a de l'esprit. Ce n'est que belle malice qui lui fait conter des fagots que l'on n'entend point... Que vous a-t-il dit aujourd'hui? Il m'a conté qu'il quitterait un de ces jours la Cour pour se faire ermite et ce chapitre a quasi toujours duré. J'admire cet homme de vous conter de telles choses. » Et, ainsi lancé sur le fait de Lauzun, Rochefort se mit à raconter que le général avait renoncé à la galanterie, qu'il ne voyait plus de femmes, qu'il n'était occupé que de faire sa cour au roi et que s'il visitait parfois M™*^ de La Sablière, ce n'était pas en galant, mais pour quelque intrigue en quoi elle lui servait. Tout ce récit enchanta Mademoiselle qui se coucha de la meilleure humeur du monde (i).
Le 8 mai, la Cour était au Quesnoy. De là on alla à Cateau-Cambrésis puis au Catelet. Là, chez la reine, ils eurent une longue conversation. « Je suis toute résolue de me marier, lui dit Mademoiselle. Toutes les difficultés que vous m'avez fait voir sont surmontées dans ma tête et j'ai quasi trouvé cet heureux. Il ne lui manque plus que votre approbation. — Vous me faites trembler de vouloir aller si vite en une pareille affaire. Il faut des siècles pour y songer. — Hélas, quand on a quarante ans, que l'on veut faire une folie, il n'y faut pas penser si longtemps. On n'a qu'à voir si celui que l'on prend n'en fait pas une. Je suis si déterminée que le premier séjour que nous ferons, j'en
(1) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 117-122.
veux parler au roi et me marier en Flandre. Ça fera moins do bruit qu'à Paris. — Ah! gardec-vous en bien. Je ne le vou.x pas, moi qui suis le chef de votre conseil. Je m'y oppose. — Vous êtes plaisant, vous qui ne voulez pas vous marier d'en empêcher les autres. — Si je voulais croire au.\ horoscopes, j'y songerais, car une personne que j'ai connue m'a dit qu'elle avait jait tirer mon horoscope et que je ferais la plus grande fortune qu'un homme ait jamais faite par un mariage.
VA\e en était au désespoir. — Elle n'était donc pas votre amie? — Elle m'aimait asser, mais elle était fâchée de n'être pas celle qui la ferait. Ce n'était pas une marque qu'elle ne m'aimât point. »
Mademoiselle demeura un instant silencieuse (i), puis elle reprit : « Mais moi qui suis votre amie et qui suis vos conseils, il faut que vous suiviez les miens. Au nom de Dieu,
La comtesse de Fietque.
Portrait-frontispice de Bérénice.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Le nom de cette amie la préoccupait et elle le lui demanda sans qu'il voulût le lui dire. C'était .M"" de Nemours, devenue depuis reine de Portugal et qui jadis ne l'avait pas épousé faute de dot. (M"'' de Montpensier, Mémoires, IV, 199.)
songez à ce qu'on vous a dit : mettez-vous dans la tête le plus grand dessein que l'on puisse avoir et suivez cette affaire. Sans être astrologue, je suis persuadée que vous pouvez prétendre à tout. Songez donc à quelque chose et ne perdez point de temps [i). » Les propos en restèrent là, mais le lendemain Lauzun et Guitry étaient dans l'antichambre de la reine et causaient d'un maréchal des logis mort à Saint-Quentin en trois jours. Mademoiselle entra. Lauzun lui dit : « Nous parlions de la mort de Catanes. Il est bon de vous parler quelquefois là-dessus. Vous craignez la mort et vous n'y songez point. Je vous en veux faire souvenir. » Et plusieurs fois, comme elle entrait chez la reine ou en sortait, Lauzun, par allusion à leur conversation de la veille, lui disait à son passage dans l'antichambre : « Souvenez-vous que vous êtes mortelle! — Je ne comprends pas pourquoi il dit cela, observa Rochefort, et à quoi est bonne cette plaisanterie (2). »
Toute la Cour avait plus de flair que Rochefort. Colbert de Groissy, frère du contrôleur général et ambassadeur du roi en Angleterre, vint à Galais présenter ses devoirs à Louis XIV. Gette visite suffit pour que toutes sortes de bruits courussent. Le matin que l'on partait, à peine étaiton dans les carrosses, Monsieur dit : « Si je voulais, je dirais une nouvelle que l'on m'a dite. » Le roi se mit à rire et dit à Monsieur : « Je m'étonnais que vous ne l'eussiez pas encore dite. » On se regarda. Le roi ajouta : « Je parie que ma cousine le sait à la mine qu'elle fait? » Mademoiselle ne répondit rien. Monsieur répliqua : « On ne parle d'autre chose depuis hier soir. — Il faut que je le lui dise, reprit le roi, mais ce n'est pas une chose certaine, ni que l'on ait eu ordre de me dire. Mais Golbert, mon ambassadeur en Angleterre qui arriva hier soir, affirme qu'il est public en Angleterre, et même que toutes les personnes de qualité les plus considérables disent que le roi se va démarier, que la reine y consent, qu'elle s'en re-
(1) M"" de Montpensier, Mémoires, IV, 125-12G.
(2) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 120.
tourne dans un couvent et que le roi d'Angleterre épousera ma cousine. Voilà ce que je sais. » La reine dit : « C'est que cela serait horrible. Quoi! ma cousine, le voudriezvour, ? » Mademoiselle ne répondit pas. « Mais répondes, dit le roi. Que pensez-vous, là-dessus? — Je n'ai point de volonté que celle de Votre Majesté, mais je crois qu'elle ne voudrait pas que je fisse rien contre ma conscience. — Quoi ! vous vous en rapporteriez au roi? fit la reine. — Elle le pourrait, dit le roi. Je ne me voudrais pas damner pour los autres. » Mademoiselle se mit à pleurer. « Pour moi, reprit Monsieur, je trouverais cela fort beau. Le roi d'Angleterre est si honnête homme. — Vous vous connaissez tant, dit M™"^ de Montespan. Il a été si amoureux de vous. Cela serait fort joli. Vous écririez au roi, vous nous feriez mille présents de ce qu'il y aurait de joli et de nouveau. » Mademoiselle pleurait doucement. « Pleurer d'un bruit! dit le roi. — Le seul bruit de quitter Votre Majesté, m'attendrit, répliqua Mademoiselle (i). » Quand on arriva à Boulogne et qu'elle vit Lauzun, elle lui rapporta cette conversation. Il en avait déjà entendu parler et savait même qu'elle avait pleuré.
Le lendemain, à Hesdin, les troupes se disloquèrent. Lauzun, au jeu de la reine, la voyant causer avec Colbert de Maulevrier, s'approcha d'elle. « Vous lui demandiez si son frère l'ambassadeur lui avait dit bien des nouvelles d'Angleterre ; car à l'heure qu'il est vous en êtes entêtée : Les nouveautés vous plaisent, et celle-ci vous doit plaire. Pour moi, j'approuve fort que vous ayez du goût pour être une grande reine, dans un pays où vous pouvez servir le roi, et il n'y a rien que je ne fisse pour y contribuer. J'honore fort le roi d'Angleterre. C'est un parfait honnête homme, des amis du roi. Après cela pourriez-vous douter que je ne souhaitasse passionnément cette affaire? » Il ne croyait pas uii mot de ce qu'il disait et battait les buissons pour la faire parler. Elle répondit : « Si j'en avais tant d'envie, je n'aurais pas fait ce que je fis hier. Mais vous
(t) M"» de Montpensicr, Mémoires, IV, i:32-l.'Î.S.
6o LE BEAU LAUZUN
savez si bien le contraire de ce que vous dites que je ne veux pas me donner la peine de vous répondre. » Alors ils s'approchèrent de la fenêtre et se mirent àexaniinerles gens qui passaient. Elle les jugeait tous d'un mot. « A ce que je vois, ce n'est pas un de ceux-là que vous choisirez. » dit Lauzun. — Non assurément. Je voudrais qu'il passât et vous le pouvoir montrer. — Cherchons tout ce qui reste ici et qui n'a pas passé. Charost qui est auprès du roi? dit-il. j» A ce moment le comte d'Ayen entrait. « En voilà encore un qui ne passera pas, répliqua Mademoiselle. Il faut chercher, il y en a encore quelque autre. » Sur cela, il sourit (i).
La Cour rentrait à Versailles. Un dimanche de la fin de juin, chez la reine. Mademoiselle causa avec M™« de Nogent. Elle la voyait très rarement autrefois. Mais, pendant le voyage des Flandres, elles s'étaient liées et c'était par elle qu'elle avait appris combien Lauzun était au désespoir, et elle aussi, du bruit que l'on faisait courir de son mariage avec la duchesse de La Vallière (2). Ce jour-là, elle lui dit que le lendemain, elle demanderait la permission au roi de se marier et que l'affaire serait faite en vingtquatre heures. « Devinez à qui? » ajouta-t-elle. M™« de Nogent, fine mouche, qui avait eu sûrement les confidences de son frère, n'eut garde de nommer un autre que M. de Longueville. « Non, répliqua-t-elle, c'est un homme de fort grandes qualités et d'un mérite infini qui me plaît. Regardez tout ce qui se passera, et, si vous le nommez, je vous le dirai. » Puis, au bout d'un moment, elle ajouta : « Il est allé à Paris. Il ne viendra que ce soir. » Quelques instants après, Mademoiselle apprenait de la bouche du comte d'Ayen que Madame se mourait à Saint-Cloud. Il fallut y courir (3). Après les adieux, on retourna à Versailles. Au sortir de la table de la reine, Lauzun arriva.
(1) Histoire de Mademoiselle et de M. de Lauzun. — M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 134-136.
(3) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 142-143.
LE ROMAN DE LA GRANDE MADEMOISKLLE 6l
Mademoiselle lui dit : « Voilà qui nous déconcerte. — Beaucoup, répondit Lauzun, et j'ai peur que ceci ne rompe tous nos projets. — Ah! non, s'écria-t-elle, quoi qu'il puisse arriver (i). » Le lendemain soir, elle le revit chez la reine. « Je crois bien que le destin, jaloux de mon bonheur, s'est déclaré contre moi. La mort de Madame va entièrement faire avorter tous les glorieu.x desseins que Votre Altesse Royale avait conçus pour moi. La mort de cette princesse vous a laissé une place plus digne de vous et plus favorable à votre condition que celle que vous vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais il fallait que dans ce cadet vous trouvassiez un grand prince et votre attente ne pouvait jamais être mieux remplie que par la royale personne de Monsieur, frère unique du roi. » Mademoiselle répliqua en protestant que rien ne changerait ses intentions (2). Elle ne lui dit pas que dans la journée, le roi l'avait menée dans la ruelle de la reine et, après avoir réglé avec elle le cérémonial des funérailles, lui avait dit : « Ma cousine, voilà une place vacante. La voulez-vous remplir: » et que, prenant ses réponses d'étiquette comme une acceptation, il avait conclu : « J'y travaillerai et je vous en rendrai compte. » Pour toute la Cour, et, on peut le dire, pour toute la France, Monsieur était d'ores et déjà remarié avec la Grande Mademoiselle (3). Louis XIV n'avait pas perdu de temps pour entretenir son frère des ouvertures qu'il avait faites à leur cousine. Monsieur avait simplement répondu qu'il n'était pas encore temps de songer à se marier (4). Le dimanche suivant, à la messe, Lauzun dit à Mademoiselle : « Eh bien! vous épousez Monsieur. Il le faut, le roi le veut. — Cela ne se fera point, répliqua-t-elle. — Ah ! si, et j'en serai bien aise, car je préfère votre grandeur à ma joie et à ma fortune (5). » Et après dîner, l'ayant rejointe chez la reine,
(1) M"'' de Montpensier, Mémoires, IV, 148.
(2) Le Perroquet ou les Amours de Mademoiselle.
(3) M"° de Montpensier, Mémoires, IV, iôO. (4j M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 155. (5) M"* de Montpensier, Mémoires, IV, 155.
quand le roi fut au Conseil, il reprit le même thème : « Il faut oublier le passé. Pour moi, je ne sais plus rien de ce que vous m'avez conté. Depuis quelque temps, j'ai tout oublié (i). » Le soir des funérailles, comme Mademoiselle avait conduit le corps à Saint-Denis et qu'après s'être reposée quelques heures à Paris, elle retournait à Saint- Germain, Lauîun vint encore lui parler chez, la reine pour la supplier de ne plus l'appeler, de ne plus lui écrire, de ne plus envoyer chez lui. Il était, disait-il, assez malheureux pour déplaire à Monsieur, car il était très obéissant serviteur de feu Madame. Et comme elle répliquait qu'elle ne voulait absolument pas épouser Monsieur, il l'invita à partir pour Forges le plus tôt possible, ce qui était le seul moyen d'oublier (2). Seulement, même à Forges, il eut soin que le chevalier de La Hillière, lieutenant de sa compagnie, lui répétât une fois de plus qu'il n'épouserait pas M'"<^ de La Vallière. « Le roi, avait-il dit, n'a jamais déshonoré personne, il ne voudrait pas commencer par moi (3}. »
Comme elle comprenait bien que tant qu'il serait question du projet de mariage avec Monsieur, elle ne pouvait énoncer ses réelles intentions, elle tenait à couper court au plus tôt. Elle n'avait garde de paraître résister aux désirs du roi, mais elle faisait en sorte que ces désirs s'éteignissent d'eux-mêmes. Elle savait bien d'ailleurs que le chevalier de Lorraine avait grand peur de ce mariage et ferait tout pour le rompre. D'ailleurs, parler- mariage lui permettait certaines avancées. « Est-il vrai, lui dit un jour le roi, que lorsque Madame mourut, vous me deviez déclarer le lendemain que vous vouliez vous marier et m'en demander mon agrément? — Si on l'a dit à Votre Majesté, cela est vrai. Si l'on ne vous l'a pas dit, cela n'est point. —
(1) M^'' de Montpensier, Mémoires, IV, 156.
(2) M"' de Montpensier, Mémoires, lY, 157-158.
(3) M'i' de Montpensier, Mémoires, IV, 159. « La Hillière, dit Dangeaii, était un des plus droits, des plus braves, des plus honnêtes g-entilshoinmes de France..., confident de M. de Lauzun.» (Dangeau, Journal, VI, 112.) La Hillière mourut en mai 1697.
Qu'est-ce que cela veut dire ? » demanda la reine. Le roi riait : « Je n'en sais rien, dit-il. Est-ce à M. de Longueville? — A qui pourrait-ce être, car vous n'épouserier qu'un prince ? » continua la reine, tandis que le roi se taisait. « J'ai de quoi faire un plus grand seigneur, quand il me plaira, qu'un cadet de Lorraine, répondit Mademoiselle, et donnerais un plus honnête homme, et qui servirait mieux le roi, que M, de Guise. Puisqu'il a consenti au mariage de ma sœur avec lui, j'ose espérer que je ferai ce que je voudrai et qu'il ne me contraindra pas. — Non, assurément, repartit le roi. Je vous laisserai faire tout ce que vous voudrez et je ne contraindrai jamais personne. — Mais à quoi bon tout ceci? demanda la reine. Et l'affaire de Monsieur? — Votre Majesté voit bien que le roi s'amuse, qu'il fait des contes pour embarrasser Votre Majesté et moi, à quoi nous n'entendons rien (i). » Quelques jours plus tard, comme Mademoiselle entrait chez la reine pour la chercher pour aller à la messe, elle rencontra Lauzun. « Vous êtes bien hardi de m'oser parler. Il est vrai que personne ne nous voit, lui dit-elle. Dites-moi des nouvelles de mon affaire. Me marierai-je bientôt avec Monsieur.' — Je n'en entends pas parler, dit-il, mais je le crois. Tout le monde dit que vous en êtes fort entêtée et que vous en pressez le roi tous les jours, —r Je le veux, lui dit-elle, comme le premier jour. — Mais vous me parlez, quand vous venez de confesse, que vous allez communier? Cela est-il bien? — Ohl pour vous, il n'y a aucun temps où je ne vous parle. Je n'aurai jamais de scrupules de la manière dont vous êtes pour moi. — Je n'entends point cela, ditil. — Je l'entends fort bien, moi. J'espère que bientôt vous l'entendrez mieux, car je suis fort lasse de tout ceci. » Alors, il s'en alla de son côté (2). En effet, quelques jours plus tard, la rupture avec Monsieur était officielle.
Mademoiselle avait dit au roi chez la reine qu'elle ne voulait pas se marier avec Monsieur, qu'il fallait lui dire
(1) M"" de Montpensier, Mémoires, IV, 163-104.
(2) M"^ de Montpensier, Mémoires, IV, 165.
qu'ils seraient fort bien ensemble cousins germains, comme Dieu les avait fait naître, et qu'il fallait en demeurer là. Monsieur fat assez dépité du refus. « Je sais bien, dit-il au roi, qui a rompu cette aj'faire. Il y a trois hommes à la Cour, qui sont de ses amis et qui ne sont pas des miens. » Quand Louis XIV rapporta le propos à Mademoiselle, il ajouta qu'il n'avait pas voulu demander à Monsieur quels étaient ces trois hommes, ne voulant faire d'affaires à personne. « Je ne sais, répliqua-t-elle, ceux qu'il accuse de m'avoir conseillée, car, depuis la mort de Madame, je n'ai parlé en particulier à pas un homme qu'à M. de Reims, à Rochefort et à Roquelaure. Je ne sais pas s'il les accuse. » Le roi sourit et dit : « Je ne sais pas si c'est eux (i). »
Il avait sans doute quelque idée de la vraie cause de ce refus. On a raconté qu'un peu avant la mort de Madame, le roi avait dit un jour en riant à Lauzun : « Mais, Lauzun, il me semble que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine et que tu as près d'elle plus d'accès que beaucoup d'autres. — Sire, avait répondu Lauzun comme par badinerie, je suis en effet assez heureux pour n'y être pas mal et cette princesse me fait l'honneur de me traiter d'une manière à me faire croire que si Votre Majesté m'est favorable, je puis prétendre... — Comment! avait repris le roi continuant à rire, tu pourrais bien aspirer à devenir mon cousin? — Ah! sire, repartit Lauzun, à Dieu ne plaise, que j'eusse une pensée au-dessus de ma position et qui me rendrait criminel si j'osais la mettre au jour de moi-même. Je sais que je suis un gueux de cadet, qui n'a rien qu'il ne tienne des libéralités toutes royales de Votre Majesté. Je sais que sans elle, je ne serai rien, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir quelque chose ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne pas vous être indifférent. » Alors, M^^^ de Montespan avait interrompu : « Eh pourquoi, sire, vous opposeriez-vous à sa fortune? Laissez-le faire, il n'y a pas de prince qui ait plus de mérite que lui. — Eh bien!
(l) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 168-169.
La duchesse de Montpensier.
Portrait non signé.
(Vers 1670.)
(liibliollioqiie Nationale. Estampes.)
Laurun, avait conclu Louis XIV, pousse ta fortune. Je t'assure, ma foi, que je t'aiderai de tout ce que je pourrai (i). »
Enfin, pendant un voyage à \''ersailles, furieuse de voir que Lau-un la fuyait à son ordinaire, Mademoiselle l'arrêta et lui donna rendes-vous pour le lendemain chez la reine. Là, elle lui conta tout ce qui s'était passé et il approuva en tous points sa conduite. Elle lui dit alors que puisque. Dieu merci, le mariage avec Monsieur était rompu, elle était résolue à reprendre son premier dessein. Il lui conseilla fort de ne pas se hâter et de bien examiner toute chose. De nouveau, leurs entretiens reprirent. Au cours de l'un d'eux, elle voulait lui nommer celui qu'elle avait choisi. « Ce choix me fait trembler, lui dit-il, car si je ne l'approuve pas, résolue comme je vous vois, vous ne me voudrez jamais voir, et ce me serait la plus rude chose du monde de perdre l'honneur de vos bonnes grâces. Je suis si troublé de tout ceci que j'ai quasi envie de vous supplier de ne plus m'en parler. » Et plus il se défendait et plus elle le priait de la conseiller (2).
Un jeudi soir qu'il était chez la reine, après souper, il traversait l'antichambre pour aller chez le roi. Elle l'appela. «Je veux absolument vous dire qui c'est. — Attendez à demain. — Gela ne se peut pas, ce serait vendredi. Si j'avais une écritoire je vous l'écrirais. Je ne peux vous le dire en face. Je m'en vais souffler contre le miroir et je l'écrirai. » A ce badinage, minuit sonna « Il n'y a plus moyen de le dire, reprit Mademoiselle, ce serait vendredi. » Le lendemain, elle écrivit tout en haut d'une grande feuille de papier : « C'est vous. » Elle la cacheta et la mit dans sa poche. Mais elle ne le vit qu'au moment du souper. « J'ai le nom dans ma poche, lui dit-elle, mais je ne veux pas vous le donner le vendredi. — Remettez-le moi, répondit-il, je vous promets que je le mettrai sous le chevet de mon
[\) Le Perroquet ou les Amours de Mademoiselle, réimpression Garnier, II, 16L
(2) M""^ de Monlpeasier, Mémoires, IV, 172.
LE ROMAN DE LA i.RANDE MADEMOISELLE 67
lu cl que je ne l'ouvrirai pas avant minuit sonné. Vous pense- bien que je ne dormirai pas et que j'attendrai cette heure avec beaucoup d'impatience. Demain je vais à Paris et je n'en reviendrai que fort tard. — Eh bien ! j'attendrai à dimanche (i\ »
Le dimanche, quand Lauzun vint après diner cher la reine, ils causèrent un certain temps dans le cercle. Puis la reine étant allée faire ses dévotions, ils s'isolèrent près de la cheminée. Alors, elle s'amusa à lui montrer la feuille cachetée, la tirant de sa poche et l'y remettant alternativement, il la priait de la lui donner, lui disant que le cœur lui battait, qu'il ne savait ce que cela signifiait. Enfin, elle s'y décida. « Vous répondrez, lui dit-elle, dans la même feuille ce que vous trouverez à propos et ce soir, chez la reine, nous parlerons ensemble. » Il faisait grand froid ce jour-là. Au retour des Récollets, Mademoiselle s'était jetée à genoux près de la cheminée pour se chauffer. Lauzun entra et s'approcha d'elle. « Je suis transie de froid, lui dit-elle. — Moi, je suis bien plus transi de ce que j'ai vu. Mais je ne suis pas assez sot pour y donner, je vois bien que vous vous moquez de moi. — Rien n'est plus sérieux ni plus résolu, répliqua-t-elle. » Après le souper, il se rapprocha deux ou trois fois, mais sans oser l'aborder, ni elle aller à lui. Pourtant, il lui remit le papier et elle alla lire ce qu'il avait écrit dans un cabinet de la maréchale de Lamothe. Il feignait de croire à une raillerie. Il disait ne pouvoir penser qu!elle songeât sérieusement à cela et il n'osait répondre d'une autre manière, mais il avait un tel dévouement à ses volontés qu'elle l'y trouverait toujours fort soumis (2\
Le lendemain, la Cour allait à Versailles. Au moment du départ, sur la porte de la chambre de la reine, Charost et le comte d'Ayen vinrent parler à Mademoiselle. Lauzun demeurait à l'écart. Elle l'appela : « Vous êtes bien sauvage de ne pas approcher des gens. — Je ne savais pas,
(1) M"" de Monipensier, Mémoires, IV, 172-173.
(2) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 174.
répondit-il froidement, si vous n'aviez pas d'affaires avec ces messieurs. » D'Ayen et Charost prirent congé. Alors ce fut elle qui s'approcha de Lausun. « Est-ce que nous ne parlerons point ensemble à Versailles? lui dit-elle. — Le moyen de parler aux gens qui se moquent des autres. — C'est vous qui vous moquer de moi. Vous voyez très bien que je parle sérieusement. » Pendant toute la journée à Versailles, elle ne le vit pas. Elle avait peine à contenir son secret. En promenant dans l'Orangerie, le maréchal de Luxembourg lui dit, en manière de plaisanterie, en regardant des souliers neufs qu'elle portait : « On pourrait dire de vous que vous êtes une demoiselle bien chaussée, sans vous offenser, qui serait toute propre à faire la fortune d'un cadet de bonne maison. — Ne paraissez pas en rire, répondit-elle. Si je la faisais un de ces jours, vous seriez bien étonné. — Point du tout, répliqua-t-il, j'aime la noblesse française, moi qui suis le premier baron chrétien de la nation (i).» Lauzun ne parut que le soir chez la reine et là ils causèrent devant Dangeau admirant comment le capitaine des gardes pouvait dire à Mademoiselle tant de choses qui ne signifiaient rien et comment elle y répondait.
Ce ne fut que le jour suivant, qu'ils eurent la première conversation où ils envisageaient un avenir commun. Elle commença par lui parler de ses sentiments pour lui et Lauzun, protestant qu'il n'était pas assez fat pour oser se flatter de croire que ce pût être une chose possible, lui demanda si elle avait vraiment le courage d'épouser un domestique de son cousin germain. « J'aime tant le roi, lui dit-il, et j'y suis si attaché par mon inclination que je ne le quitterais pas pour l'honneur que vous voulez me faire. » Puis, il lui parla des bizarreries de son caractère, de son goût pour le silence et la solitude. « Je suis l'homme
(1) M"" de Montpensier, Mémoires, IV, 175-176. On sait que le niaréchal de Luxembourg (Henri de JIontmorency-Bouteville) était d'une maison qui avait la prétention d'être les premiers barons de France.
LE ROMAN nr. LA CRANDE M ADEMOISELI.l
du monde qui aime le moins à parler, et il me semble que vous aimec fort la conversation. Je suis des trois ou quatre heures enfermé seul dans ma chambre. Si mon valet entrait je crois que je le tuerais et je sens qu'il me serait impossible de parler le reste du temps. J'ai une si grande sujétion auprès du roi qu'il ne me resterait guère de temps pour voir ma femme si j'en avais. Ainsi je serais un mari que l'on ne verrait guère et quand on le verrait qui ne sérail pas divertissant.»
Tout cela ne l'arrêtait pas, même sa protestation qu'il ne se souciait pas d'avoir une plus grande charge. Et tandis qu'ils causaient de la sorte, le froid pénétrait par la fenêtre grande ouverte où les filles de Mademoiselle s'étaient isolées.
Lui était si fort
à sa démonstration qu'il ne sentait pas le froid, mais Mademoiselle finit par en être saisie. Quant aux jeunes filles, elles grelottaient. « Mesdemoiselles, aves-vous chaud? » interrogea Laurun avec son air de pince-sans-rire, au
Anne-Marie-Louise d' Orléans, duchesse de Montpensier.
Porlrait do Reornesson, 16GL (nil)liolh(jqiic Xationale. Estampes.)
JO LE BEAT" LAUZl'N
moment où il sortait (i). Elles durent trouver la plaisanterie mauvaise, mais il se souciait fort peu de l'avis des gens de Mademoiselle, .il était trop inquiet de ce qu'on penserait en haut lieu de la partie qu'il avait liée ce soir-là.
Dans les premières conversations qu'ils eurent à Paris, où la Cour était rentrée pour passer l'hiver et entendre le premier sermon de l'A vent, il lui fît quelques concessions, car, au fond, il avait été assez ennuyé d'être pris au mot. Par amour pour elle, il consentirait à prendre un gouvernement si on voulait lui en donner un et même, il le demanderait peut-être. Elle s'appesantit longuement sur ses grands domaines, la beauté de son château d'Eu, les grandes améliorations qu'elle voulait y faire (2). Et chaque fois, il avait soin de lui répéter d'y bien songer, qu'elle pourrait s'en repentir et qu'il n'y avait encore rien de fait puisqu'on n'en avait pas parlé au roi. Il ajoutait : « Peutêtre que le roi ne le voudra pas. — Il le sait, réponditelle. » Alors, il certifiait qu'il ne lui en avait pas parlé et il lui faisait des frayeurs de ce consentement que le roi pourrait bien refuser [3i.
D'autres fois, il parlait de sa compagnie qui serait si belle à la revue de mars. « Il faut que les quatre brigades soient montées sur des chevaux d'Espagne, des barbes, des hongres, des cravates, que tous les gardes aient des buffles neufs avec les manches chamarréesd'oret d'argent. » Et elle enchérissait. « Il faut qu'ils aient tous des plumes blanches et vertes et des rubans couleur de feu. » Alors, il était ravi de la voir si pleine d'ardeur. « Le roi dira : « Ma cousine y prend autant de plaisir que vous. » — L'année qui vient, votre équipage sera encore plus beau que cette année, car vos couvertures de mulets et les caparaçons seront couverts de fleurs de lis. Vous serez bien aise de prendre mes armes et d'avoir mes livrées qui sont celles
(1) M"" de Monlpensier, Mémoires, lY, 177-179.
(2) M"' de Montpensior, Mémoires, IV, 179-180.
(3) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 182.
LE ROMAN Di: LA GRANDE MADEMOISELLE 71
de feu Monsieur (i). » Mais tous ces beaux rêves ne devaient pas détourner de songer au consentement du roi. Tous les jours. Mademoiselle pressait Lauzun de consentir à ce qu'elle écrivît, car, la première fois, elle ne voulait pas parler. Il résistait, attendant peut-être un signe de M™" de Montespan qui n'ignorait rien de ses projets. Il correspondait avec elle, lui communiquant les lettres de Mademoiselle (2) et elle lui servait réellement d'avocat auprès du roi (3). A la fin, il céda. Ce fut par Bontemps, qu'elle fit passer sa lettre. Elle était longue, dans des termes pressants, et elle suppliait le roi de lui faire réponse par écrit et d'attendre, pour lui en parler, qu'elle commençât. Louis XIV lui fit une réponse « fort honnête ». Il lui marquait son étonnement, la priait de ne rien faire à la légère, l'assurait qu'il l'aimait et qu'il ne la contrarierait jamais. C'était une manière de consentement. Elle avait, la veille, supplié Lauzun de venir la voir au Luxembourg. Au milieu d'une véritable cohue, elle devait recevoir les ambassadeurs de Hollande. Quand Lauzun entra, accompagné de M. de Longueville, elle ne put se contenir.- Elle l'entraina dans sa petite chambre et lui fit lire la réponse du roi. « Que voulez-vous qu'il vous dise de mieux? dit Lauzun. Vous voulez faire une chose que vous ne devez pas. Il vous le représente, vous prie d'y songer, et puis vous assure de son amitié et qu'il ne vous contraindra en rien. Pour moi, je trouve cela admirable. » Elle voulait lui montrer son cabinet. Il refusa. « J'aurai le temps de le voir
(1) M"' de Monlpcnsiei-, Mémoires, IV, 183.
(2) « Comme vous croyez que .Mademoiselle vous redemandera vos lettres, je vous les l'envoie; mais si vous pouvez les ravoir ou les garder, il serait bon que vous me les renvoyassiez demain pour que je les y puisse montrer. » Pierre Clément, Madame de Monte.ymn, 218-219 (la lettre est datée par lui KiTO sans mois ni quanlième).
(3) a J'ai fait voir votre lettre et j'en ai parlé dès hier, de la part de Mademoiselle, pour avoir un ordre du roi. Il in'a dit qu'il ne comprenait pas quelle sorte d'ordre on voulait qu'il donnât parce qu'il fallait un lieu ou une raison, .l'ai écrit à .Mademoiselle la même chose. Je vous en avertis afin que vous la déterminiez h ce que vous voudrez. » (Pierre Clément, Madame de Montespan, 21il.) Egalement non datée.
72 LE BEAU LAi;ZUN
et il faut que je m'en aille. Je ne veux pas qu'on me voie si longtemps avec vous (i). »
Le lendemain, Mademoiselle se rendit aux Tuileries et causa avec Laucun devant le roi. Il le? regardait en souriant, mais il ne dit rien à Mademoiselle de sa lettre. Elle se tenait sur la réserve, méfiante à l'égard de tous ses gens, persuadée qu'ils seraient au désespoir de la voir se marier. Enfin, le soir de Notre-Dame de décembre, comme elle sortait du sermon des Tuileries, Lauzun lui dit : « Guilloire (le médecin de Mademoiselle) a découvert l'affaire et en est venu donner avis à M. de Louvois. » Il avait l'air tout troublé. Mademoiselle était obligée de suivre la reine aux Carmélites du Bouloi, mais ensuite elle irait oti il voudrait. Ils se retrouvèrent cher le duc d'Anjou et là Lauzun lui fit comprendre comment Louvois, son grand ennemi, étant avisé, il ne fallait plus tarder à parler au roi. « Demeurez ce soir au coucher de la reine pour cela.
— Si vous me vouliez dire ce que je lui dirai. — Si vous me croyez, vous lui direz : Sire, comme les plus courtes folies sont les meilleures, j'ai fait réflexion sur ce que Votre Majesté m'a fait l'honneur de me dire et j'ai changé d'avis.
— Quoi! vous voudriez que je lui dise cela? — Ne me faites rien dire; car je ne veux pas parler; mais pour vous, parlez selon votre cœur {2). » Le roi joua très tard, ce soirlà. Il était près de deux heures, quand il entra chez la reine qui ne cessait de répéter à Mademoiselle : « Il faut que vous ayez bien affaire au roi, pour l'attendre si tard. » Il causa avec elle entre deux portes. Il l'écouta et lui dit sa surprise. « Ce n'est pas, ajouta-t-il, que je trouve qu'il y ait de différence entre un grand seigneur de mon royaume et un prince étranger. Je ne vous donne point de conseil, car on croirait que ce serait moi qui vous le ferais faire. Vous êtes en âge de voir ce qui vous est bon. Je serais fort fâché de vous contraindre en rien. Je ne voudrais ni contribuer à la fortune de M. de Lauzun à votre détriment, ni
(1) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 185-180.
(2) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 188-189.
lui nuire. Ainsi dans quelque condition que vous soyez, je vous aimerai, je vous considérerai toujours à mon ordinaire et ne changerai jamais pour vous. Je ne vous le conseille pas, je ne vous le défends point, mais je vous prie d"y songer. L'avis que j'ai à vous donner est que personne ne le sache. Beaucoup de gens s'en doutent : les ministres m"en ont parlé. Bien des gens n'aiment pas M. de Lau- 2un. Prenez là-dessus vos mesures. — Sire, si Votre Majesté est pour nous, personne ne nous saurait nuire. » Là-dessus, comme elle voulait lui baiser les mains, il l'embrassa (i).
Peu de jours après, la Cour partait pour Versailles. Elle y demeura jusqu'au samedi où l'on devait retourner à Paris à cause du sermon. Le vendredi soir, Mademoiselle fit appeler Lauzun chez elle où, pour la première fois, il vint dans sa chambre. Le roi, pour expliquer son consentement aux yeux du monde, avait fait indirectement entendre qu'il serait bon que la noblesse fît auprès de lui une sorte de démarche collective. Il n'y avait pas de précédent à un mariage semblable à celui que prétendait contracter Mademoiselle. Les princesses entraient au couvent, épousaient des princes étrangers, ou languissaient dans un célibat « apparent ». Dans d'autres cours, les usages n'étaient pas les mêmes. En Espagne, par exemple, les grands étaient presque les pairs du roi. Toute la haute aristocratie française jalousait les princes étrangers et l'on considérait comme telle la maison de Lorraine à un cadet de laquelle on avait songé à marier Mademoiselle. Pour suivre les indications royales, Lauzun s'était adressé aux plus qualifiés de la noblesse. Le lundi i5 décembre, les ducs de Créquy et de Montausier, le maréchal d'Albret et le marquis de Guitry devaient aller trouver le roi, le supplier de trouver bon que le mariage s'achevât et le remercier aussi de l'hon-
(1) M"'' de Montpensier, Mémoires, IV, 188-189. Dans sa note diplomatique, Louis XIV passe sous silence «-et entretien, mais il y a dans cet écrit un effort visible pour retirer le plus possible du consentement indiscutablement donné au mariage et le transformer en simple « consentement tacite ».
LE ROMAN DE LA GRANOE MADEMOISELLE jS
neur qu'il faisait à Lau:un (i). Tel était le plan du capitaine des gardes et il comptait sur le concours de tous ceux qu'il nommait. Mademoiselle aurait préféré une démarche directe, mais à Lauzun il paraissait utile de se couvrir de l'appui de toute la noblesse. Le lundi, au sortir de l'audience du roi, le duc de iNIontausier vint trouver Mademoiselle aux Récollets où elle entendait le sermon. Elle le reçut au parloir et il lui rendit compte de l'accueil que le roi leur avait fait. Il fallait compter sur la plus vive opposition de Monsieur, qui soutenait avec zèle les intérêts de la maison de Lorraine. Quant aux ministres, ils n'avaient rien dit. Somme toute, les choses s'étaient bien passées. Cependant M. de Montausier ajouta : « Je vous conseille de laisser cette affaire traîner, le moins que vous pourrez, et si vous m'en croyez, vous vous marierez cette nuit. » Mademoiselle, qui savait déjà la reine hostile, était toute acquise à cet avis. Elle le pria de le renouveler à Lauzun s'il le voyait avant elle (2). Mais Lauzun, au milieu de toutes les félicitations qui l'enivraient, sentant le vent en poupe et croyant tout orage impossible, n'avait souci que de la splendeur de la noce. On eût dit que, peu content d'épouser Mademoiselle, Lauzun voulait encore que le mariage se fit de couronne à couronne (3). « Monsieur et la reine, disait-il, ne gouvernent pas le roi. » Et il se laissait embrasser par le maréchal de Bellefond, par La Feuillade (4), par Gharost, par Guitry, berner parles révérences hypocrites de l'archevêque de Reims, fils de Letellier, et de l'archevêque de Paris, qui feignaient de se disputer l'honneur de célébrer le mariage (51. Mademoiselle recevait des visites et parmi elles beaucoup de dames et de demoi-
(1) Mii« de Monlpensier, Mémoires, IV, 193.
(2) M»' de Monlpensier, il/e/Hoj>es, IV, 203-205.
(3) M"' de Caylus, Souvenirs, 75.
(i) Ils étaient i-avis. Le maréchal de Bellefonds dit à Mademoiselle que toute la noblesse du royaume devait baiser les pas où elle passait. La Feuillade alla dire au roi qu'il le remerciait pour toute la noblesse de France de l'honneur qu'il leur faisait.
76 LE BEAI' LAUZUN
selles qui avaient aimé Lauzun et qui prétendaient être remerciées de choses dont elle « serait très fâchée ». M™** de Gesvres lui parlait de Lauzun comme s'il eût été son fils. Il y avait, cependant, quelques avis sages, celui de Rochefort par exemple, qui leur disait : « Au nom de Dieu, mariez-vous plutôt aujourd'hui que demain. Au comble du bonheur où vous êtes vous devez tout craindre (i). » La reine faisait la mine la plus sévère, ce qui était de peu d'importance, mais pour empêcher que la cérémonie fût faite à la chapelle de Versailles, M™<' de Montespan s'était fait saigner au pied. C'était là, malgré les politesses dont elle accablait Lauzun, un symptôme grave. D'autant que la maison de Lorraine tenait conseil, s'attroupait, s'agitait. Le mariage, d'abord fixé au mercredi dans la petite chapelle de la reine, avait été retardé au jeudi à Conflans, puis à Éponne et enfin à Charenton. Cependant, les avis se multipliaient, M™« Colbert faisait engager Lauzun à ne pas aller seul et à se garder, et un temps précieux se perdait à des riens et à la préparation du contrat. Mademoiselle avait tenu, par une donation préalable, à pourvoir Lauzun « de la duché de Montpensier et de la principauté de Dombes » afin que l'on en mît les titres au contrat et dans la publication des bans. C'était Boucherai, le conseiller d'État qui avait été chargé de la publication des actes (2). Il appartenait à ce monde parlementaire qui, interm.édiaire en quelque sorte entre la bourgeoisie et la noblesse, unissait la hauteur de l'une à l'envie de l'autre. Il mettait peu d'ardeur à l'accomplissement de sa tâche. A chaque heure du jour, il croyait devoir faire observer à Mademoiselle que le contrat était d'une forme bien imprudente, puisqu'il lui enlevait la disposition de tout son bien, même à l'heure de sa mort (3). C'est que,
(1) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 218.
(2) M"° de Montpensier, Mémoires, IV, 220-22;i. C'est le conseiller d'Etat, parent de Fouquet mais mal avec lui, qui avait été chargé de mettre les scellés à l'hôtel de Rougé en Kiiil. [Fouquet, surintendant général des Finances, 13Ô-141.)
dans le monde parlementaire, on ne pouvait voir avec satisfaction une sorte de confusion s'établir entre la haute aristocratie et la famille royale (i). Les ministres d'ailleurs, Louvois principalement, avaient donné le ton à l'opinion et les frondeurs n'avaient pas attendu pour jeter au vent des rues ce couplet :
Qui la croira cette étrange nouvelle?
On dit que Lau£un,
Qui n'est qu'un homme du commun,
Kpouse dans deux jours Mademoiselle.
Plutôt que de conclure un tel mariage
{)ui fait à la Cour un murmure si grand,
Il valait mieux garder son intendant
Et prendre au moins deux nouveaux pages (2).
En|m, la conjuration de la maison de Lorraine avait réussi. D'abord, la vieille princesse de Carignan,sous couleur de visite amicale à une malade, s'était rendue chez M™« de Montespan, et, d'un ton doux, insinuant et affectueux, lui avait représenté combien il était imprudent, en soutenant Laucun et en se mêlant de ce mariage qui mécontentait tant de gens, d'attirer sur elle des haines qui ne pardonneraient pas. Après le départ de la grande dame, M™« Scarron, l'humble suivante dont le dévouement de caniche se faisait toujours entendre, av.iit repris en sourdine, souj'jlée par Louvois, les arguments dont l'importance aurait pu échapper à la favorite (3). Les avenues du roi, ainsi débarrassées de tout ce qui pouvait gêner l'action de la maison de Lorraine, l'on avait dressé la grosse batterie. Dans la soirée du 17, Madante douairière, veuve de Gaston d'Orléans, avait fait tenir sa protestation au roi, rédigée en ces termes : a Monseigneur, l'honneur que j'ai d'appartenir à Votre Majesté et ce que je suis à feu ^lonsieur,
(1) Le Journal d'Olivier d'Ormesson est très caractéiistique de cet i-lat d opinion. « L'on sut aussitôt partout cette nouvelle avec bien de la joie et de la sui-prise en mènie temps », écrit-il le l'J décembre à propos de la rupture du mariag'e.
(2) Cité par Raunié, Souvenirs de M"' de Caylus, 11 .
(3) La Fare (.1/6">/i0jres, éd. Michaud et Poujoulat, XXX, 270) raconte l'intorvention de M"" Scarron; Ghoisy, [Mémoires, même édition, XXVIII, 693j, celle de M°" de Gariynan.
78 LE UEAII LAUZUN
m'obligent à lui représenter en toute humilité qu'il est de sa gloire d'empêcher les desseins de Mademoiselle. Si elle oublie ce qu'elle doit à Votre Majesté, à sa naissance et aux principaux princes de l'Europe, elle ne doit pas ignorer que la loi de l'État fait que Votre Majesté est en tous temps le père et le tuteur, aussi bien que le maître des princes de son sang, qu'ils sont toujours mineurs et plus à l'État qu'à eux-mêmes et qu'enfin, ils ne peuvent contracter valablement aucun mariage, sans l'approbation expresse de Votre Majesté. C'est, Monseigneur, toute ma confiance pour empêcher le malheur extrême où cette pauvre princesse veut se précipiter, car, si elle exécute son dessein, je ne vois que trop, avec tous les gens de bien, que, pour peu que sa passion diminue, elle la jettera dans le désespoir. Votre Majesté seule a l'autorité de l'empêcher et d'attirer par sa prudence l'admiration de tout le monde, pendant son règne et dans tous les siècles 'à l'avenir. Pour éviter l'éclat, j'ai cru que Votre Majesté approuverait la liberté que je prends de satisfaire à mon devoir par ces lignes, après quoi, je ne m'adresserai plus qu'au Ciel pour continuer mes prières pour la prospérité de Votre Majesté et pour me rendre digne de la qualité très respectueuse, avec laquelle je suis, etc. (i). » Le poulet de la belle-mère aux mains du roi, la question du mariage devenait affaire d'État et, comme telle, le conseil devait en délibérer. Là Louvois pouvait compter sur le concours de son père Michel Le Tellier et sur celui de de Lyonne qui, secrétaire des Affaires étrangères, ne pourrait dissimuler au roi le mécontentement des princes étrangers et d'autre part sur l'impuissance de Colbert.
Cependant, Mademoiselle et Laurun reposaient dans la plus parfaite sécurité. Ils avaient arrêté tous leurs plans pour la journée du vendredi. Le matin, Mademoiselle allait à confesse. A quatre heures, elle se rendait à Charenton che- la maréchale de Créquy dans la maison de qui le ma-
(1) Bibl. Nat. Note manuscrite adjointe à un exemplaire de l'édition originale du Perroquet.
LK ROMAN DE LA GRANDE MaDEMOISELLK 79
riage serait célébré. Lauzun devait aller à confesse aux Pères de la Doctrine Chrétienne. Pendant ce temps, Colbert porterait le contrat de mariage à signer au roi, à la reine et au dauphin. A cinq heures et demie Lauzun serait à Charcnton, et le curé du lieu ferait le mariage. Ils passèrent leur soirée auprès du feu, en compagnie de M"'" de Nogent, de M^e de Guitry, de M'"*' de Rambure et de la comtesse de Fiesque. A six heures, Tabbé de Choisy était chez Mademoiselle et elle le conduisait à la chambre qu'elle avait fait préparer pour Lauzun. Elle était magnifiquement meublée, a Ne trouvez-vous pas, lui dit-elle, qu'un cadet de Gascogne sera assez bien logé (i)? » Lauzun, qui avait mal aux yeux et qui était fort enrhumé, avait été fort gai. La séparation seule fut triste aux grands rires des dames. Elles quittèrent un peu après sept heures et M""^ de Nogent seule resta (2). A huit heures, on vint dire à Mademoiselle qu'un courrier du roi demandait à lui parler. Il la mandait au Louvre sur l'heure. « Joue-t-il? demanda-t-elle. — Non, il est chez M"»« de Montespan. — J'y vais. » xMademoiselle éprouvait une sensation pénible de cet appel. Elle dit à ^jme Je Nogent : « Je suis au désespoir. Mon affaire est rompue. — Ah! M. de Lauzun le saurait, répondit-elle. » Mademoiselle monta en carrosse. A la Croix du Trahoir, elle trouva le courrier qui retournait lui dire de monter droit à la chambre du roi et de passer par la garde-robe. Cet avis ajouta à sa consternation. M"'" de Nogent demeura dans le carrosse. Ce fut Rochefort qui^ de service, introduisit Mademoiselle.
Le roi était seul, triste, ému. « Je suis au désespoir de ce que j'ai à vous dire, commença-t-il. On m'a dit que l'on disait dans le monde que je vous sacrifiais pour faire la fortune de M. de Lauzun, que cela me nuirait dans les pays étrangers et que je ne devais point souffrir que cette affaire s'achevât. Vous avez raison de vous plaindre de moi.
(1) Abbé de Choisy, Mémoires (éd. Michaud et Pouioulat, XXVIII, «72).
(2) M''« de Montpensier, Mémoires, IV, 230-233.
8o LE BEAU LAUZUN
Battez-moi si vous voulez. Il n'y a emportement que vous puissiez avoir que je ne souffre et que je ne mérite. — Ah! sire, s'écria-t-elle, en se jetant aux pieds du roi, quelle cruauté! Il vaudrait mieux me tuer que de me mettre en l'état où vous me mettez. Quand j'ai dit la chose à Votre Majesté, si elle me l'eût défendue, jamais je n'y aurais songé ; mais l'affaire ayant été au point où elle est venue, la rompre, quelle apparence! Que deviendrai-je? Où est-il sire, M. de Lauzun? — Ne vous mettez point en peine, on ne lui fera rien. — Ah! sire, je dois tout craindre pour lui et pour moi, puisque nos ennemis ont prévalu sur la bonté que vous aviez pour lui. » Le roi se jeta à genoux en même temps qu'elle et l'embrassa. Ils demeurèrent ainsi, joue contre joue. Il pleurait aussi fort qu'elle. « Ah! pourquoi avez-vous donné le temps de faire des réflexions? Que ne vous hâtiez-vous? — Hélas! sire, qui se serait méfié de la parole de Votre Majesté? Vous n'en avez jamais manqué à personne et vous commencez par moi et M. de Lauzun! Je mourrai et je serai trop heureuse de mourir. Je n'avais jamais rien aimé de ma vie; j'aime et aime passionnément, de bonne foi, le plus honnête homme de votre royaume. Je faisais mon plaisir et la joie de ma vie de son élévation. Je croyais passer ce qui m'en reste agréablement avec lui, à vous honorer, à vous aimer autant que lui. Vous me l'aviez donné, vous me rôtez,vous m'arrachez le cœur. Cependant cela ne fera pas que je vous en aime moins, mais cela me rendra ma douleur plus cruelle de me venir de ce que j'aime le mieux au monde. » Et comme elle présentait le plaidoyer le plus passionné pour Lauzun, elle entendit tousser à la porte des appartements de la reine. C'était Gondé, qui, caché, écoutait tout ce qui se dirait chez le roi. Alors Louis XIV éleva la voix a|in qu'on entendit mieux, « Les rois, dit-il, doivent satisfaire le public. — Assurément, vous nous y sacrifiez bien, car ceux qui vous font faire ceci se moqueront de vous. Je demande pardon à Votre Majesté si je dis cela, mais c'est très vrai. — Il est très tard, conclut Louis XIV. Je n'en dirais pas davantage, ni autrement, quand vous seriez ici plus longtemps. » Et l'embras-
Le château de i>aiiit-Furgeau : cour inteiieure.
Dessin de Victor Petit.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
sant, il la mena vers la porte (i). Elle essaya de parlera M. de Montausier qu'elle ne trouva pas et rentra au Luxembourg en poussant des cris.
Elle était encore dans le premier feu de sa douleur, quand elle vit entrer les ducs de Montausier et de Créquy et le marquis de Guitry qui accompagnaient Lauzun- M. de Montausier lui exposa que le roi leur avait commandé d'amener Lauzun pour la remercier très humblement de l'honneur qu'elle avait voulu faire à son capitaine des gardes et lui dire qu'il était très content d'elle et de lui. « La manière avec laquelle vous lui avez parlé, ne vous étant pas emportée et ayant conservé dans votre douleur beaucoup de respect, l'obligera à avoir à l'avenir plus de considération pour vous qu'il n'a jamais eu, et pour M. de Lauzun, il fera pour lui des choses si considérables que vous aurez sujet d'en être contente. » Alors, elle leur dit en pleurant qu'elle ne serait jamais contente séparée de Lauzun. Elle le mena dans sa ruelle et là, ils pleurèrent tous les deux, ce qui lui fit plaisir (2).
Elle se coucha et demeura vingt-quatre heures sans parler. Le roi s'étant fait annoncer chez elle, elle le reçut avec des cris. Il l'embrassa, mettant sa joue contre la sienne, et elle lui disait : « Votre Majesté me fait comme les singes qui étouffent leurs enfants en les embrassant. » Et elle lui représentait qu'elle ne changerait jamais, qu'elle ne pouvait lui parler incessamment de Lauzun, mais qu'elle le suppliait d'être persuadé que toutes les fois qu'elle se présenterait devant lui et qu'elle le regarderait, ce serait pour le lui redemander, comme un bien qui était à elle et qu'on lui avait ravi (3). Ensuite, ce fut la corvée des visites de condoléances. Elle demanda celle de M™« de Montespan qui lui fit des amitiés. M^^"^ de La Vallière vint aussi. « M. de Lauzun, dit-elle, n'est point à plaindre. Le roi lui donnera plus de dignités et de biens que vous ne
(1) M"* de Montpensier, Mémoires, IV, 233-23r).
(2) M"'' de Montpensier, Mémoires, IV, 238-23'J.
(3) M"" de Montpensier, Mémoires, IV, 240.
lui en donneriez et quand il ne se mariera pas, il n'en sera que plus heureux. » Elle trouva ce discours fort sot. Kllc était au désespoir, ne mangeait ni ne dormait. Klle ne reparut à la Cour que huit jours plus tard. Elle avait demandé au roi comment elle devait être avec Lauzun. « Je ne vous défends pas de le voir, avait-il répondu. Il doit, parla reconnaissance de Thonneurque vous lui avez voulu faire, avoir un grand attachement à vos intérêts et assurément vous ne sauriez prendre avis d'un plus honnête homme, ni plus habile (i). » Elle revit, en effet, Lauzun au Luxembourg. Il arriva la mine riante et passa avec elle, deux heures, la veille de Noël, l'exhortant et la réconfortant. Comme il sortait, elle lui demanda : « Ne reviendrezvous pas bientôt ici? — Non, si vous faites ainsi. Le moyen de me voir, c'est de ne plus pleurer. » Il la traitait comme une enfant (2). Il exigea d'elle, quelques jours plus lard, qu'elle allât à Vincennes où le roi donnait bal, comédie et chasse. Lui-même y parut, mais fort en négligé. Klle lui dit : « Je suis au désespoir de vous voir fait comme vous êtes. Quand on vous aura vu tout crasseux, on aura trouvé que j'avais un méchant goût {'^]. »
Cependant, les gens de Mademoiselle, qui avaient enduré de fort mauvais gré le projet de mariage, n'avaient pu se retenir de témoigner leur joie de la rupture. Guilloire particulièrement, voyant Lauzun continuer à fréquenter le Luxembourg, se permit d'en faire reproche à Mademoiselle : « Vous êtes, lui dit-il, la risée et l'opprobre de tous les vôtres (4). » Après cet éclat, il était impossible qu'elle le conservât dans sa maison. Lauzun s'opposa d'abord à ce qu'il fut congédié; puis il y consentit, à la condition que la chose se fit sans fracas. Segrais, lui, voulait plus que jamais marier Mademoiselle avec M. de Longuevillc. Il
(1) M"' de Moiilpcnsicr, Me/nuires, IV, 240-248.
(2) M"" de Monipensier, Mémoires, IV, 248.
(3) M"" de Montpensier, Mémoires, IV, 2b'.i.
(4) Scffraisiana, 107. Les Segraisiana nient le mari;ij,'e secret, mais leur rédacteur a accumulé tous les trails propres à ruiner sa thèse et même à faire croire au pire.
04 LE BEAI' LAUZUN
lui semblait que cela mettrait un terme à tout et surtout aux propos qui se tenaient dans le public. Ces sentiments étaient ceux de sa maison tout entière, car si nul de ses serviteurs ne pouvait dire comme Condé qu'au sortir de la messe, il aurait cassé d'un coup de pistolet la tête du cadet Lauzun, tous s'étonnaient de voir leur maîtresse, condamnée à ne pas être sa femme, continuer à le recevoir familièrement (i).
Ils intriguaient contre M™» de Nogent. Ils parlaient d'un mariage secret dont ils prétendaient avoir connaissance. Leurs manigances dépassaient le seuil du Luxembourg. Ils portèrent leurs doléances jusqu'à l'archevêque de Paris. Il vint un jour trouver Mademoiselle à Saint- Germain et, en ami, il informa la princesse d'une démarche faite auprès de lui par Guilloire et par Segrais, Ils étaient venus le prier d'user de son autorité sur leur maîtresse pour l'engager à ne plus recevoir Lauzun. Pourquoi n'oblicndrait-il pas du roi pour Lauzun une ambassade ou un gouvernement qui l'éloignerait? Cette fois c'en était trop, pour que l'amoureuse ne prît une décision énergique. Elle chassa Guilloire et Segrais (aaars 167 1) (2). Guilloire répandit dans le public qu'il était la victime de Laucun qui avait fait agir l'archevêque. Il n'avait pas perdu tout espoir de rentrer en grâce et il faisait ainsi tout ce qu'il pouvait pour se perdre définitivement.
Le roi tenait à la lettre ses promesses. Non seulement Lauzun n'avait rien perdu de son crédit, mais les faveurs s'accumulaient sur sa tête. Le 25 mars, quelques jours avant la naissance du duc du Maiae, le roi lui donnait un brevet d'entrée dans sa chambre « de la même manière et aux mêmes heures que les premiers gentilshommes » (3). Pour Pâques, il était fait gouverneur du Berry, ce gouver-
(1) Brédif, Segrais, 59-60.
(2) Brédif, Segrais, 60-62. — M"' de Montpensier, Mémoires, 257-
(3) Pierre Clément, Madame de Monlespan, 35.
nement étant vacant par la mort du maréchal de Schulen^berg i).
Les félicitations de Lagravete étaient moins chaudes, cependant, que celles de Bussy (2), moins tendres que celles de Mademoiselle. Le soir du lundi de Pâques, elle trouva Lauzun chez la reine et lui fit son compliment, ajoutant tout bas : « Je ne suis contente de rien de ce que le roi vous donne. Je voudrais qu'il me donnât à vous. Jusque-là je ne me réjouirai de rien. » Il lui répondit qu'il était de son avis et que tout lui faisait déplaisir (3). Laucun se donnait alors les gants d'avoir refusé le bâton de maréchal en disant à Louis XIV qu'avant de l'obtenir, il voulait le gagner. Au fond, s'il avait fait bonne figure contre mauvaise fortune, s'il avait paru saisir avec empressement l'occasion de donner au roi la plus grande marque de soumission à ses volontés, il n'en conservait pas moins une terrible rancune contre ceux qui ne l'avaient pas aidé à mener son navire au port. La trahison de M'"" de Montespan l'avait outré. Peut-être ;ivait-il espéré un revirement de cette capricieuse beauté. Quand en juillet il prit son quartier à son retour de Hollande, Guitry et lui eurent pour premier soin de suspendre dans le cabinet de la dame cinq ou six tableau.x des meilleurs maîtres que Lauzun avait achetés pour elle. On les crut réconciliés {4). Cependant il faisait en toutes occasions valoir les immenses services qu'il lui avait rendus. De sa langue impitoyable, il satirisait ses défauts, tournait en ridicule ses gestes et ses
(1) Lauzun (à la cour bien chéri) Est fait gouverneur du Berry.
Par ce don, le roi magnanime Témoigne comliien il l'estime.
Lettre tn fers et en prose au roi, avril 1()71 (au temps du jubilé).
(2) « Mille gens, lui écrivait-il le 11 avril, vous feront compliment sur la grâce que le roi vient de vous faire, mais je vous assure que personne ne vous en fera un plus sincère que le mien, qui est que j'en ai la plus grande joie du monde et que je souhaite que Sa Majesté ne mette jamais de bornes à l'amitié qu'elle a pour vous. » {Correspondance, I, ;{91.) Bussy ne devait pas tarder à renier cette amitié si vive.
(3) M"" de Montpensier, Mémoires, IV, 267.
(4) Choisy, Mémoires, XXVIII, 67.1
86 LE BEAU LAtZUN
manies, rappelait les heures scabreuses de son passé. Malgré les spéciales latitudes dont il avait toujours joui, ses incartades de langage le rendaient gênant dans les milieux qu'il fréquentait (i). Elles appelaient d'ailleurs une contrepartie et suivant la justice ordinaire des choses, ce n'était pas tant contre Lau-un que contre Mademoiselle que la malignité s'exerçait. La forte secousse qu'elle avait subie, un grand rhume qu'elle eut vers cette époque, l'avaient portée à s'isoler et à s'abstenir de paraître à la Cour. Elle avait rompu avec son confesseur qu'elle avait trouvé indiscret, au moment de la mort de Madame et plus encore quand Guilloire, à la fin de novembre 1670, colportait le bruit du mariage (2). Enfin, le congé donné aux domestiques du Luxembourg, à son médecin, et même à Madelon, la femme de chambre favorite de Mademoiselle, avaient confirmé la croyance à un mariage secret. Aussi, quand, après le voyage de Flandre, pendant le séjour à Chantilly, Mademoiselle s'y trouva mal, les moins malicieux attribuèrent son visage bouffi, ses jambes et ses mains enflées à Thydropisie, tandis que les méchants, comme Monsieur, s'amusaient à la mettre à la question sur tous les changements opérés dans la maison (3). Pour
(1) « Je me souviens, rapporte La Fare, qu'étant de retour de Languedoc, peu de jours après la rupture de ce mariage, je trouvai M. de Lauzun à Saint-Germain chez une de mes parentes avec qui il était fort bien et, après m avoir demandé si je ne l'avais pas bien plaint dans le malheur qui lui était arrivé, il parla de M"" de Montespan avec tant d'indignation et de mépris, et comme un homme qui se possédait si peu, qu'étant retourné à Paris voir une femme des amies de Lauzun, dont j'étais éperdùment amoureux, je lui dis : <( Votre ami Lauzun est un homme perdu qui ne sera pas encore six mois à la Cour. » {Mémoires, édit. citée, XXX, 270.)
(2) C'était un religieux de Sainte-Geneviève à qui elle avait fait donner l'abbaye de Saint-Léger de Soissons. Elle se confessait à lui depuis son exil à Saint-Fargeau.
(3) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 274. L'intervention du roi seule imposa silence à Monsieur. Mademoiselle attribue ses malaises à « des vapeurs de rate causées par la mélancolie ». Elle dit que le voyage de Dunkerque la guérit : la Cour y arriva le 3 mai. La Fare signale le bruit d'après lequel l'arrestation de Lauzun était « pour avoir consommé son mariage avec Mademoiselle » (XXX, 271). Choisy estime qu'il n'y a pas d apparence au mariage secret (XXVIII, 373). En 1744, on montra à Anquetil à Eu une vieille fille de soixante-qua-
ceux qui ne craignaient pas le propos leste, ils disaient tout uniment que iMademoiselle était grosse. Dès lors, elle eut beau se montrer à Versailles, à Mons, à Saint-Germain, rien n'y fit. Tout ce qu'on lui concédait, c'est qu'elle était unie par un mariage de conscience à Laurun. « Mademoiselle, disait iM"^" de Nemours, n'a pas cru qu'elle pût s'en donner à cœur joie, si le sacrement n'y avait pas passé. »
Louis XIV, certes, ne paraissait croire ni au mariage, ni moins encore à la grossesse. A aucune époque, il ne fit d'observation à Mademoiselle sur les visites qu'elle recevait de Laurun. A la fin de septembre, le capitaine des gardes avait incontestablement toute la confiance du roi (i). Lauzun, qui était de quartier, jusqu'au i^r octobre, termina son service, rentra à Paris, faisant de fréquents voyages à Versailles. C'était le moment du mariage de Monsieur et de la Palatine. La Cour, aussitôt après, se rendit à Saint-Germain au début de novembre. Le comte d'Ayen vint alors un soir che:; Mademoiselle. « J'arrive de Paris, lui dit-il. On m'a demandé si M. de Lauzun était arrêté. » Cela lui était étrange et l'avait inquiété. Mademoiselle envoya chercher le capitaine des gardes pour lui raconter le propos, mais il n'était pas au château. Elle chargea donc Barailh — un des officiers des gardes du corps tout dévoué à Lauzun (2) — de le lui faire savoir.
Le 23 novembre, ils avaient passé la journée sans pou-
torze à soixante-quinze ans qui passait pour fille de Mademoiselle à qui elle ressemblait. Elle vivait d'une pension de 1 .500 livres et habitait une maison dont elle ne payqit pas le loyer.
(1) Le 27, Louis XIV écrivait à Colbert à propos d'une affaire mystérieuse : n Je vous envoie les lettres et le mémoire que Lauzun a lait de ce que cette femme a dit. Vous vous en servirez comme vous le jugerez à propos, mais ne désirant pas de rendre cette affaire publique et ne voulant que tirer d'elle ce qui l'a obligé à faire ce qu elle a fait, il me semble que M. Pussort pourrait l'interroger et après qu'il m'aura rendu compte de ses réponses, je ferai ce qui sera estimé à propos. » (Ghampollion-Figeac, Documents inédits, W. 520.)
(2) Cet exempt des gardes du corps avait été sept années durant un des officiers de la Bastille où on l'appelait le bon major. (Archives nationales, G"? 938 et 'Jfll.)
voir causer, le roi ayant pris médecine. En ces occasions, ni Mademoiselle ni les familiers ne le quittaient. Un caprice inexplicable portait la princesse à vouloir aller à Paris. Elle n'ignorait pas que le bruit était courant à Paris qu'ils étaient mariés et s'y rencontraient. Même leurs amis particuliers en parlaient (i). Le lendemain, Lauzun l'y rejoignit, chargé par M™« de Montespan de lui choisir des pierreries auxquelles il se connaissait fort (2), et il s'en retourna le mercredi matin. « Je m'en devais aller le jeudi, raconte Mademoiselle. Comme j'étais à table le mercredi, on vint dire quelque chose tout bas à M™« de Nogent. Elle sortit de table avec les autres. Je m'amusai un peu. En rentrant dans ma chambre, la comtesse de Fiesque me dit : « M. de Lauzun... » Je crus qu'il était entré dans ma petite chambre par la garde-robe. J'entrai vite en disant : « Voilà de ses manières. Je le croyais à Saint-Germain. » Je m'y en allais en riant. La comtesse de Fiesque me dit : « C'est qu'il est arrêté. — Quoi! lui dis-je. M. de Lauzun est arrêté? » Je fus saisie au dernier point; je trouvai M™^ de Nogent quasi évanouie. Je fus longtemps sans parler; puis, je demandai comment. RoUinde me dit qu'il avait été arrêté une heure après être arrivé à Saint-Germain, que Rochefort l'avait trouvé dans sa chambre (3).
Sur la cause de l'arrestation, ni Mademoiselle, ni aucun des contemporains ne donnent une explication qui satisfasse. « Il avait perdu la faveur du roi, disent-ils. M^e de Montespan, en butte à sa haine implacable, s'était effrayée de demeurer en proie à ses mauvais offices, pendant que le roi ferait la guerre en Hollande. Elle ne se croyait pas en sûreté de la vie tant qu'il serait en liberté et Lauzun aurait
(1) « Nous ne disions rien ni lui ni moi... et on leur riait au nez sans en dire davantage : « Le roi sait ce qui en est » (IV, 307). Les
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moi eussions rien lait contre ses ordres. » C'est accentuer le dire de la Grande Mademoiselle.
(2) Elle l'y employait souvent. (Saint-Simon, Mémoires, XIX, 167.)
{:i) iM"-' de Montpensier, Mémoires, IV, 308.
été arrêté sur ses plaintes. » La vérité est que personne n'a su les mobiles de Louis XI\'. Il faut donc faire appel à l'hypothèse, la dangereuse et séduisante hypothèse. Louis XIV n'a jamais frappé personne sans cause, surtout ceux qui étaient ses amis : ni Guiches, ni Vardes, ni Bussy-Rabutin, ni M™« de Soissons. Le sentiment qu'il avait de ses droits et de ses devoirs royaux l'en empêchait. La balance de justice de son absolutisme pouvait avoir des poids qui sont hors d'usage, mais elle n'en était pas moins réglée. Le terrible châtiment infligé à Fouquet, si démesuré fùt-il à la faute constatée par l'histoire, fut proportionné à l'indignation d'un roi jeune et amoureux et, d'autre part, égaré par les avis intéressés de Colbert. Il en fut sans doute de même pour Lauzun. Tout ce que sa fortune trop rapide avait accumulé d'envie et de haine contre lui, fit masse au cours de cette année 1671. La rançon d'honneur, promise et soldée par le roi pour le rachat de sa parole, avait fait déborder la coupe. Le mariage, extraordinaire quand il avait été publié, ridicule dès qu'il eut été ronapu, l'avait fait tomber dans le mépris (i). Il était mûr pour être fauché, pour peu qu'au milieu des terreurs de M'^" de Montespan, l'on fît briller à ses yeux un intérêt capable de dicter un acte tel que la disgrâce du favori. Au moment où Mademoiselle avait annoncé son mariage à la reine, celle-ci n'avait pu s'empêcher de lui reprocher de ne pas conserver sa fortune pour le duc d'Anjou, le cadet des enfants royaux (2). Le premier duc d'Anjou était mort (3). Mais il était un autre enfant royal dont il fallait assurer l'avenir, et cela d'autant plus impérieusement qu'il n'avait aucuns droits (4). C'était le duc du Maine, fils de M'"«de Montespan et élevé par M™*^ de Maintenon dont l'influence grandissait
(1) « Si ce mariage avait paru extraordinaire lorsqu'il fut publié, aussitôt qu'il fut rompu, il devint ridicule, » (La Fare, Mémoires, XXX, 270.)
(2) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 20.5-206.
(3) Le 18 juillet 1671.
(4) Né le 31 mars 1670, le duc du Maine ne fut légitimé qu'en novembre 1673.
go LE BEAU LAUZUN
déjà. Si l'on permettait à Mademoiselle, dont Lauzun absorbait partie de la fortune, soit par le moyen d'un mariage secret, soit d'une liaison clandestine, de se procurer des héritiers, les immenses trésors, accumulés par la maison d'Orléans, allaient échapper aux convoitises des deux mères du duc du Maine ^i). C'était là une considération qu'un homme comme Louvois pouvait faire entrer facilement dans l'esprit des deux femmes, pour les employer ensuite comme instruments contre un homme qu'il détestait et qui l'avait bravé. Briser Lauzun, à qui il n'avait jamais pardonné sa passion pour sa sœur, M">e de Villequier, et les injures plus cuisantes encore qui avaient suivi la rupture des deux amants, ce lui fut une joie. Quant à Louis XIV, à qui l'on ne pouvait faire valoir les considérations d'argent, que la reine seule avait jusque-là mises en avant, on dut lui représenter le bruit d'un mariage secret, et surtout sa réalité, comme un outrage fait à la majesté royale. Après que la rupture du mariage officiel avait été consacrée par lui sous la forme d'une note diplomatique, c'était un crime et c'était en outre une faute. La naissance possible d'un enfant de Mademoiselle eût été un scandale public puisqu'elle eût dévoilé pire qu'une liaison. Les rois pouvaient avoir des bâtards, mais les princesses ne pouvaient contracter aucun mariage sans le consentement du roi. Louis XIV avait repris sa parole pour que les résistances faites à Mademoiselle ne passassent pas pour « une feinte et une comédie (2). » Cette fois l'interdiction du mariage, contredite parla tolérance d'un mariage secret, eût paru une feinte et une comédie encore moins excusable, encore moins compatible avec « sa gloire ». Telle est l'hypothèse qui semble tout concilier, l'hypothèse qui explique le « crime » de Lau2un.
(1) L'expression est de Saint-Simon.
(2) Expressions de la note diplomatique. (Bib. de l'Arsenal, mss. Gonrart, XI.)
Le Ppisonniep de Pignerol.
jCHEFORT avait remis son prisonnier pour la nuit à de Chaieron, officier des gardes du corps. Au naatin, il fut confié à d'Artagnan (i) qui, avec son neveu et Maupertuis, le conduisit à Pignerol sous l'escorte de cent mousquetaires. Le Tellier avait prévenu, le jour même de l'arrestation, Saint-Mars (2) qu'il aurait à tenir le prisonnier sous bonne et sûre garde jusqu'à nouvel ordre, sans permettre qu'il eût communication avec qui que ce soit, de vive voix ou par écrit. Louvois envoyait d'ailleurs en même temps Nallot porteur d'une instruction spéciale extrêmement détaillée. « Le roi, disait-il, voulait que Lauzun fût gardé avec toutes les précautions imaginables, qu'il ne sorte jamais de sa chambre, non plus que le valet qui lui sera donné; qu'il n'ait ni papier, ni encre, qu'on n'ouvre jamais sa porte pour lui donner aucune des choses dont il aura besoin, que M. de Saint-Mars ne soit présent, et quoique Sa Majesté ne souhaite pas que le sieur de Saint-Mars se relâche des précautions qu'il prend pour la sûreté de M. Fouquet, il faut qu'il soit beaucoup plus alerte pour la garde de ce prisonnier-ci qu'il n'a été besoin qu'il ne le fût pour l'autre, parce qu'il est capable de tout autre chose pour se sauver par force ou par adresse ou pour corrompre
(1) Sur d'Arlagnan, voir Fouquet, surintendant général des Finances (les trois derniers chapitres).
(2) On trouvera sur Saint-Mars des renseignements détaillés dans Fouquet, surintendant général des Finances et surtout dans la Vie à la Bastille, 27, 47, 53 et 54.
quelqu'un que M. Fouquet (i). » Les instructions réglaient tout ce qui constituait la vie du prisonnier. Saint-Mars devait lui faire entendre la messe les fêtes et dimanches à une autre heure que Fouquet, en sorte qu'ils n'aient aucune communication et qu'ils ignorent leur présence respective. Il devait faire confesser Lauzun à Pâques, s'il le désirait, par le même confesseur que Fouquet. S'il était malade, il devait être vu par les mêmes médecin et chirurgien. La nourriture, aux frais du roi, devait être la même que pour Fouquet. Il devait être fourni de linge et d'habits, en ayant soin que les habits soient propres sans superfluités. La chambre du prisonnier serait meublée d'un bon lit, de sièges, table, chenets, ustensiles de feu et d'une tapisserie de Bergame « propre et honnête ». Saint-Mars ne devait rien négliger pour savoir à quoi s'occupait Lau2un et en rendre compte par tous les ordinaires. Enfin il était invité à indiquer de quel nombre d'hommes sa compagnie devait être augmentée pour subvenir à la garde de son nouveau prisonnier et dire s'il désirait que l'on changeât quelqu'un de ses lieutenants ou qu'on en mît d'autres.
Le 9 décembre, Saint- Mars accusait réception des instructions apportées par Nallot. « Il vous pourra dire, écrivait-il à Louvois, la manière dont je me comporte pour faire préparer en diligence l'appartement de M. de Lauzun. Je le logerai dans les deux chambres basses qui sont audessus de M. Fouquet. Ce sont celles où vous vîtes les fenêtres grillées en dedans de grosses barres de fer. De la manière que j'ai ordonné de faire en ce lieu-là, je vous réponds sur ma vie de la sûreté de la personne de M. de Lauzun, comme aussi de toutes les nouvelles qu'il pourrait donner ou recevoir. Je vous engage, monseigneur, que vous n'entendrez jamais parler de lui, tant qu'il sera sous ma garde, que par moi. Je prendrai si bien mes précautions en toutes choses et serai si alerte que je ne courrai aucun
(1) Delort, Histoire de la détention des philosop/ies et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, I, 175. Les documents cités par Delort sont aux Archives nationales (K 120).
risque de tout ce que je m'engage. Vous m'avc: si bien fait entendre la volonté de Sa Majesté pour la sûreté de ce nouveau prisonnier qu'on m'amène que je puis vous protester qu'il sera comme s'il était in pace, je le traiterai honnêtement sans avoir pourtant de commerce avec lui, à moins que vous ne me le commandiez très expressément. Le lieu que je lui ai fait préparer est tourné de manière que je ne puis faire de trous pour le voir dans son appartement. Je prétends savoir tout ce qu'il fera et dira jusqu'à la moindre chose par le moyen d'un valet, ainsi que vous me l'ordonner, j'en ai trouvé un avec beaucoup de peine et ce sont ces sortes de gens-là qui m'en donnent plus que tout le reste parce qu'ils ne veulent pas demeurer toute leur vie en prison. Je vous demanderai, monseigneur, la permission de vous dire qu'il sera nécessaire d'en donner deux à M. de Lau2un, parce que un seul s'y ennuie trop: de plus, quand ils deviennent malades, ils se soulagent l'un l'autre. Aye- la bonté, monseigneur, d'être persuadé que je ne ferai, ni n'entreprendrai rien, sans que vous l'ayer permis et que je vous donnerai fort exactement avis de tout ce qui viendra à ma connaissance (i). »
Le 12 décembre, Lauzun arrivait à Pignerol et y trouvait son logement prêt à le recevoir. Les deux chambres étaient assez claires, belles et chaudes. Mais il n'y pouvait voir ni entendre d'aucun lieu âme qui vive. Le neveu d'Artagnan était sur l'heure reparti pour Paris pour informer Louvois de l'heureuse arrivée du prisonnier. Quelques jours plus tard, le ministre ordonnait, au nom du roi (2), d'ajouter aux précautions une grille de fer scellée en dedans de la chambre à fembrasure des fenêtres et une autre à la cheminée. De la sorte, il n'y avait pas à craindre qu'il pût communiquer avec Fouquet. Lauzun était arrivé à Pignerol dans un état complet d'abattement. « Mon prisonnier, écrivait Saint- Mars le 22 décembre, est toujours dans un si profond chagrin que je ne vous le puis figurer aussi grand
(1) Ravaisson, Archives de la Bastille, III, 103-104.
(2) Delort, op. cit., 179.
qu'il est. Il m'a dit que je lui avais fait faire un logement pour in sœciila sœculorum, que sitôt qu'il a su qu'il venait ici, il ne put trouver bon ce morceau, que ce fut une poire bien dure à avaler, quoiqu'il eût toute l'estime imaginable pour moi. » Quelques jours plus tard, Lauzun faisait une tentative pour se familiariser avec Saint-Mars. « Dimanche, racontait celui-ci, il me demanda un almanach pour voir, à ce qu'il me dit, les fêtes et dimanches et jours de la semaine qu'il vivait. Je lui dis que j'en ferais chercher un, mais qu'il y aurait peine à en trouver un en français. Là-dessus, il me fit réponse que j'étais le maître et même de lui donner cent coups de bâton, qu'il voudrait de bon cœur les avoir tous les jours et n'être pas à Pignerol... Il est dans une affliction si grande qu'il ne fait autre chose que de soupirer et battre des pieds. Il mange très peu et se chauffe bien en récompense. Il m'a demandé une fois, si je savais le sujet de sa détention. Je lui ai dit que je n'apprends jamais de nouvelles, de crainte d'en dire à personne. Il me dit fort honnêtement qu'il ne m'en demanderait jamais et qu'il savait bien jusqu'où pouvait aller mon pouvoir (i). » Saint-Mars s'était d'ailleurs, empressé de demander des livres pour son prisonnier. Même son valet s'ennuyait, disait-il.
A Paris, dans la société, on ne savait que de vagues nouvelles de Lauzun. Son mot en entrant en prison : in sœcula sœculorum courait les ruelles. M™« de Sévigné le répétait à sa fille. « Je crois, ajoutait-elle, qu'on eût répondu en certains endroits amen, et en d'autres non (2). » Ce dernier endroit, c'était le Luxembourg où Mademoiselle se désolait. Le 27 novembre, elle était allée à Saint-Germain sur le conseil qu'on lui avait donné. Au souper, le roi la contemplait d'un air triste et embarrassé. Elle l'avait regardé les larmes aux yeux sans rien dire, et on lui avait répété qu'en rentrant chez les dames, le roi avait dit : « Ma cousine en a usé avec bien de l'honnêteté pour moi. Elle
(1) Ravaisson, ^/-cAiVes de la Bastille, III, 108. (2j Lettres de iW'"' de Sévigné, Ed. Régnier, II, 461.
LE PRISONNIER l>E PIGNEROL g5
ne m'a rien dit (i). » Si elle ne parlait pas, c'est qu'elle savait combien une parole serait imprudente et, d'ailleurs, plus L'Ile souj'frait et plus elle s'imaginait que les sacrifices qu'elle faisait, pourraient, par sa persévérance à les endurer, attirer la pitié du roi sur Laucun, car elle ne pouvait se persuader que Louis XIV ne l'aimait plus. Elle fit donc bonne contenance à l'arrivée de Madame. Quand elle était à Paris, elle avait souvent la visite de Barailh qui venait lui parler de Laurun. Elle voyait tous les jours NW'- de Nogent et comme son mari était en année à la Cour et à l'affût des nouvelles, c'est par lui qu'elle était renseignée sur celles qui arrivaient de Pignerol. La veille de Noël, elle eut une triste joie en sachant que Nogent avait vu le petit d'Artagnan chez; Le Tellier et qu'il avait su de lui que le prisonnier était arrivé en parfaite santé. Dès lors, elle n'eut qu'une envie, c'était de voir elle-même le petit d'Artagnan, le voir et non lui parler, car elle n'osait ni l'aborder ni l'appeler chez elle. Cependant, un soir, elle le trouva à Versailles qui se promenait dans le salon et lui demanda, prenant son courage à deux mains, si M. de Lauzun n'avait pas été malade par les chemins et s'il lui ayait parlé d'elle. « Avec beaucoup de douleur », répondit-il. On parlait aussi dans le monde de ce que l'on avait trouvé dans les cassettes de Lauzun. Il y avait là beaucoup de lettres de femmes, des souvenirs d'amour et même des plus intimes (2). Mais tout cela, Mademoiselle préférait l'igno-
(1) M""' de Montpensier, Mcmoires-, IV, '.iO\). C'est un fuit remarquable que Mudeuioiselle, dans ses éternels gémissements, jamais ne cria à 1 injustice et ne dit mot des motifs de la captivité. 0 Sans doute, dit Anquetil, elle ne les a pas ignorés et si elle ne s'est pas récriée contre la putiition, c'est que, soit ce crime, soit un autre, il la méritait. » (Anquetil, Louis A'JV, sa Cour et le Rc^e/il, I, 188.)
(2) « On a retrouvé, dit-on, écrivait M'"" de Sévigiié qui aurait dû retenir sa plume au souvenir des ennuis que lui avaient valu les cassettes de Fouqjaet, on a retrouvé mille belles merveilles dans les cassettes de M. de Lauzun, des portraits sans compte et sans nombre, des nudités, une sans tète, l'autre les yeux crevés, (c'est votre voisine), des cheveux grands et petits, des étiquettes pour éviter la confusion ; à l'un grison d'une telle, ù l'autre mousson de la mère, à l'autre blondin pris en bon lieu, ainsi mille gentillesses, mais je n'en voudrais pas jurer, vous savez comment on en invente dans ces occasions. » (Lettres de M'^" de Sévigné, édition Régnier, 11, 440.)
96 LE BEAU LAl'ZUN
rer. Quand d'Artagnan l'oncle revint, elle fut plus hardie qu'avec son neveu. Il lui dit qu'il avait laissé Lauzun en bonne santé, « tout autant qu'il pouvait l'être, ne voyant point le roi » et qu'il était comme ceux qui l'aimaient devaient le souhaiter. Puis, le bruit du monde s'était apaisé. L'aventure de Laurun, qui avait défrayé toutes les conversations, tombait dans l'oubli (i) et il fallait pour qu'on évoquât son souvenir que le roi, par exemple, parlant de cheval à table, nommât un cheval qui avait été à Laurun. Ce jour-là, il s'arrêta court à cause de la présence de Mademoiselle, rougit, la regarda et baissa les yeux. D'autres n'avaient pas le même tact. Un jour que la sœur de Lauzun pleurait devant M^" Damorézan, belle-sœur de Saint-Mars, celle-ci lui dit brutalement en présence de Mademoiselle : « Madame, vous fâcherez-vous? Vous auriez été bien heureuse que Monsieur votre frère fut mort d'une mort ordinaire. C'est un homme si emporté qu'un de ces jours on le trouvera pendu. Il est tout propre à faire quelque folie. » '
C'était bien là l'avis de Saint-Mars. Dès le début de janvier 1672, il trouvait son prisonnier si inquiet, si bourru, qu'il estimait possible que la tête vînt à lui tourner. « Il me demanda il y a deux jours, monseigneur, écrivait-il à Louvois, si vous ne me mandiez rien qui le regardât. Lorsque je lui dis que vous ne m'aviez rien commandé pour lui dire, il se'mit à crier trois ou quatre fois : « Pignerol! Pignerol! L'on en aura le plaisir, je ferai une tragédie de ma prison et vous le verrez le premier (2). » Le valet, que Saint- Mars avait mis auprès de lui pour le surveiller plus que pour le servir, rapportait qu'il menait la vie d'un désespéré. Quelques jours plus tard, incident grave pour le gardien. La mère de Lauzun envoie un express à Saint-
(1) Du bruit de l'aventure, on peut juger par le nombre de récits qu'elle avait inspirés. Composés les uns en France, les autres à l'étranger, tous publiés en Allemagne et en Hollande, ces libelles passaient la frontière subrepticement. Des copies manuscrites circulaient là où on ne pouvait introduire les imprimés.
(2) Ravaisson, Archives de la Bastille, III, 108.
La duchesse de'\Monlpensier.
Portrait d'Hyacinthe Rigaud. Gravuro de C. Vormeulcn.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
gS LE BEAU LAUZQN
Mars pour avoir des nouvelles de son fils. Saint-Mars renvoie le porteur avec mission de dire à sa maîtresse qu'il aura l'honneur de faire tenir la lettre au ministre, que c'est la seule réponse qu'il peut lui faire. Il a soin, d'ailleurs, de faire épier le messager. Saint-Mars ne se préoccupe pas de ce qui peut advenir au dehors. La prison est bien gardée. « Mais, dit-il, il est si extraordinairement chagrin que j'ai peur qu'il perde l'esprit ou qu'il ne désespère. Il m'en a menacé plusieurs fois. Comme je ne m'arrête pas à ces sortes de manière de parler, il m'a fait reproche que j'étais devenu dur et impitoyable par la longueur du temps que je garde les prisonniers, mais qu'il n'était point un condamné et tout ce qui faisait son mal e.xtrême était qu'il ne savait point son péché et qu'il avait toujours été un bon valet et un fort méchant courtisan... Etre à Pignerol sous ma garde est une chose qui le démonte et qui lui fait perdre la tête, à ce qu'il dit à son valet, et d'autant qu'il croit que c'est pour toute sa vie (i). » A certains jours, Saint- Mars prenait en pitié Lauzun. « Il y avait quelques jours, écrivait-il une fois dans un de ses rapports (2), que je n'étais entré dans sa chambre. Hier au soir, il me demanda si je n'avais pas reçu d'ordre de la Cour, touchant lui... En se récriant de la longueur des jours et des nuits, il me dit : « Je ne vous demanderai jamais rien qui puisse vous faire tort. Mais je vous dirai que je saurai bien sacrifier ma vie pour le plaisir du roi, ainsi que j'ai fait ma fortune, quand je l'ai trouvé. Je n'ai point les reins asser forts pour supporter cette prison ici et je ne ferai mal qu'à moi-même pour contenter autrui. Je n'ai aucun crime et je ne crains rien (3). »
Lauzun avait les sautes d'esprit les plus bizarres. Le plus souvent, il s'amusait à turlupiner Saint-Mars. Il disait que les cruautés que son geôlier exerçait sur lui, lui feraient prendre quelque mauvaise résolution. Il avait fallu rem-
fl) Ravaisson, Archives de la Bastille. III, 109-110.
(2) 23 janvier 1672.
(3) Ravaisson Archives de la Bastille, \U, 112 113.
placer son valet qui s'était brûlé à la jambe. Il avait traité d'espion le remplaçant, ce qui n'était pas s'abuser ses fonctions et lui avait défendu d'entrer dans sa chambre. Le troisième jour que le premier valet était alité dans la première chambre, il s'était approché de son lit et lui avait dit assec haut : « Prends bon courage. J'ai écrit en Cour, il y a quinze jours. Quand mes lettres auront été vues, je sortirai d'ici et je t'emmènerai avec moi, ainsi que j'ai fait au valet que Besmaux m'avait donné à la Bastille. » Ces propos étaient tenus pour que l'espion les rapportât à Saint- Mars, et celui-ci qui était bien assuré qu'aucune lettre ne pouvait sortir do Pignerol, ne prenait nulle inquiétude (i). Louvois ne s'en préoccupait pas, mais comme Lauzun avait sorti quelques jacobus de sa ceinture, il estimait à propos que Saint-Mars demandât à Lauzun, le plus civilement qu'il pourrait, l'argent qu'il avait. Saint-Mars s'acquitta de la commission. D'abord Lauzun ne lui fit aucune réponse. Il se promena longtemps à côté de lui sans rien dire, puis tira des poches de son jupon trente pièces d'or d'Allemagne et les lui tendit en disant : « Qu'il pouvait tout prendre, jusqu'à sa couverture (2) ». Le ib février, il s'avisait la nuit de mettre le feu au plancher de sa chambre, brûlait un coin de planche de noyer grand comme une assiette, enfonçait dans la brèche les bûches qu'on lui avait apportées pour entretenir son feu et, s'en servant comme levier, descellait la planche. « Il faut, disait Saint- Mars, que lui et son valet aient travaillé toute la nuit pour cela, parce que les planches sont emboîtées les unes dans les autres et clouées de telle manière que je ne puis comprendre comment ils sont venus à bout de l'arracher. Je crois que son dessein était de voir ce qui composait le dessous du plancher ou pour me donner de l'inquiétude et la peine de rajuster la besogne de la nuit, ce que j'ai fait faire dans une heure de temps. Je lui ai dit que c'était à condition qu'il n'y retournât plus parce que de ma vie je ne
(1) Ravaisson, op. cit., IH, 115, 7 février 1G72.
(-2) Delort. op. cit., 180-182; Ravaisson, op. cit.. III, 118-119.
le ferais raccommoder et que de plus il se pourrait griller et étouffer par la fumée, que l'on ne l'entendrait ni crier, ni heurter. » En réponse, Laurun se répandit en plaintes sur l'humidité de sa chambre, déclarant qu'il aimait autant rôtir et être étouffé que de mourir de langueur. Cette fois. Saint- Mars ne s'apitoyait plus sur son prisonnier : il avait percé à jour sa comédie. « Ces finesses-là, disait-il, sont si grossières que cela fait pitié. Depuis dix ans que je suis à la garde de M. Fouquet, j'en ai vu bien d'autres que les siennes, sans pourtant avoir été attrapé que lorsqu'il a donné de ses nouvelles par le moyen de mes traîtres de soldats qui étaient en sentinelle devant ses fenêtres. J'appréhende beaucoup plus les douceurs de M. Fouquet et son honnêteté que la fierté de M. de Lauzun et ses brusqueries (i). » Il ne se doutait pas que, par un nouvel avatar, Lauzun allait passer de la note violente à la note mortifiée. Le carême allait le jeter dans la dévotion. 11 prétendait ne plus manger que des légumes à l'huile. Il ne s'occupait qu'à prier Dieu, à lire et à faire ses tisanes. Il se déclarait prêt à tout souffrir, mais il se plaignait de perdre la vue et, en réalité, il éprouvait des fluxions continuelles, un rhumatisme de tout le côté gauche avec de l'étourdissement et des vertiges. Il avait tellement maigri qu'il pouvait à peine se soutenir. Il avait un bras et l'œil tout enflés et son unique passe-temps était d'apprendre à lire à son valet. Puis, nouvelle bourrasque. « Avant-hier, il me dit : « Oserai-je prendre la liberté de vous demander comment se porte le roi ? » Je lui répondis que grâce au bon Dieu, il se portait bien. « Pouve;-vous me dire quand il part pour la campagne : » Je lui dis que je n'en savais rien et qu'il ne me venait aucune nouvelle en ce pays et que l'homme le moins curieux de nouvelles, c'était moi. « Je m'en aperçois bien, me dit-il, et vous ne sere- pas longtemps importuné par moi (2). »
A partir de ce jour, leurs entretiens furent ce que Saint-
(1) Ravaisson, op. cit., III, 120-121.
(2) Ravaisson, op. cit., III, 126 (23 mars 1672).
LE PRISONNIER DE PIGNEROL lOI
Mars appelle « secs et stériles ». Lauzun l'accueillait par de grandes révérences. Puis, ils commençaient à se promener côte à côte, de lony en large, par la chambre, faisant jusqu'à cent tours sans desserrer les lèvres. Le geôlier parlait-il de la santé du prisonnier, du beau temps, certains jours Laurun se refusait à la conversation. Dautres jours, il se répandait en plaintes. Au mois d'avril, Saint-Mars fut chargé de déclarer à Laurun que le roi avait donné ses charges. C'était lui signifier une sorte de mort civile. A partir de ce jour, il se mit à se négliger, portant un mouchoir cordelé autour de son cou, en façon de cravate. « J'appréhende qu'il ne se fasse mourir », écrivait Saint- Mars. Il allait, d'ailleurs, avoir une forte alerte. Parmi les créatures de Lauzun, un des plus dévoués était un certain Heurtant, Béarnais qui s'était donné à lui corps et âme. Après l'arrestation de Laurun, il avait été rélé à se présenter cher Mademoiselle, qui le jugeait une « manière d'homme extraordinaire )• et s'était prise à craindre que, par son peu de cervelle, il ne fît quelque chose de mal à propos. Froidement accueilli au Luxembourg, Heurtaut s'était tourné du côté de M™« de Nogent et avait été adressé par elle à M"« de La Mothe-Argencourt. C'était une amie de M"'' de La Vallière qui avait jadis inspiré de l'amour au roi et s'était retirée aux filles de Sainte-Marie de Chaillot (i). On prétendait qu'elle avait été la maîtresse de Laurun, et plus tard Mademoiselle s'imagina que M""' de Nogent avait rêvé d'un mariage entre cette ancienne fille d'honneur et son frère. Quoi qu'il en soit, Heurtaut fut bien accueilli à Chaillot, encouragé, et partit pour Pignerol avec des lettres en chiffres. A Turin, il tomba entre les mains de la police de Savoie qui l'arrêta et l'envoya à Pignerol. Au moment de son arrestation, Heurtaut s'ouvrit les veines avec un bistouri qu'il avait en poche, si bien qu'à son arrivée à Pignerol, il était agonisant. Avant que les mesures de sûreté de Saint-Mars ne l'obligeassent à passer la frontière, il avait noué quelques vagues rapports
(1) Fouquet, surintendant général des Finances, 16.
avec Tuide-major de Pignerol, Mathonet et une dame Carrière qui paraissait plus spécialement l'agent de M""'' de Nogent. Toute cette intrigue avortée fit couler des torrents d'encre. Le malheureux Heurtaut, menacé des serges, tour à tour parla ou dit qu'il ne savait rien. Il reconnut seulement ce qu'il avait fait, décidé à sacrifier sa vie s'il échouait. Il déclara que l'argent qu'on avait trouvé dans sa chambre n'était pas à lui, que c'était un dépôt et qu'on ne saurait pas de qui il le tenait. D'autre part, on avait eu la certitude que la dame Carrière avait touché 600 pistoles dans les deux mois qu'avaient durées les intrigues d'Heurtaut. Louvois avait appris que Mathonet, à son voyage à Paris, allait souvent à Chaillot voir M'"« de la Mothe-Argencourt. Il était donc de la cabale". L'enquête se prolongea plusieurs mois. Après quoi, Saint-Mars reçut l'ordre de mettre la dame Carrière en liberté, à la condition qu'elle sortît dans les vingt-quatre heures, de la ville et du gouvernement de Pignerol. Quant à Mathonet, il dut renoncer à sa charge contre versement de 2 000 écus à titre de compensation (i). Louvois avait conçu le soupçon que Heurtaut avait dû faire passer quelque avis à Laurun. Dans une des périodes où il consentait à causer avec Saint-Mars, le prisonnier s'était informé, sans obtenir de réponse, des progrès des armées du roi, de la santé de Mademoiselle, de la santé de M°^<= de Nogent, de celle de Nogent, son beau-frère et de son ami Guitry, ainsi que de Barailh. Cela donna à Louvois l'idée d'un subterfuge. Il chargea Saint-Mars de lui apprendre brutalement la mort de Nogent et de Guitry tués au passage du Rhin et d'observer d'après son attitude en recevant cette nouvelle si elle lui était connue ou si elle lui arrivait sans avis préalable (2). Saint-Mars fit la commission. Tout d'abord, Lauiun le regarda comme s'il eût eu envie de lui dire qu'il se moquait de lui. Puis, il se mit à verser des larmes, s'assit et parlant de la vertu de l'un et
(1). M"'' de Montpensier, Mémoires, IV, .';30 ; Ravaisson, Archives de la Bastille, III, 131-138; Delort, op. cit., 193-198. (2J Delort, op, cit., 198.
LE PRISONNIER OK PIGNFROL lO.i
de l'autre, il demanda commfnl ils étaient morts, ce qu'était devenue sa sœur. Les instructions de Louvois ne portaient rien sur ce point. « Voilà, conclut Lauzun, les deu.x seuls et uniques de mes amis qui pouvaient parler au roi pour moi. Présentement, chacun me jette des pierres pour m'accabler davantage que je ne suis. » Saint-Mars le laissa à sa douleur. « En vérité, écrivait-il, il m'a paru en avoir autant qu'on saurait en avoir. Pourvu qu'il ne fasse pas quelque tragédie comme son bon valet Heurtaut, tout ira bien (i). » Puis, Louvois eut le soin de faire apprendre à Lauzun que le roi avait ôté sa charge à Barailh quinze jours après son arrestation. Il se gardait d'ajouter que le roi avait fait offrir à Barailh, à ce moment-là une compagnie de cavalerie et qu'il servait en Hollande comme aide de camp du comte du Lude.
En novembre, nouvelle comédie. Il fallait obtenir de Lau:un sa démission de sa charge de capitaine des gardes du corps. Or, on lui avait fait dire que le roi l'avait donnée à M. de Duras. Qu'à cela ne tienne, Saint-Mars l'aurait lu dans les gazettes et annoncé par erreur, mais c'était la compagnie Charost qui avait été donnée à Duras; L'important était que la démission fût donnée devant notaire, sans que le notaire puisse parler en particulier au prisonnier. Lauzun refusait sa démission et se plaignait du traitement qu'il subissait à Pignerol. Alors, Louvois se complaisait à lui envoyer un résumé des instructions données à Saint- Mars afin qu'il pût indiquer en quoi il avait été contrevenu aux intentions du roi. Lauzun répondait à comédie par comédie. Il ne savait pas pourquoi on lui écrivait de la sorte. Il n'avait fait aucune plainte. Il était résolu à prendre patience et à avoir recours à Dieu, qui, il l'espérait, ne l'abandonnerait pas. Il protestait d'ailleurs, qu'il n'avait jamais eu d'autre intention que de donner sa démission au roi. Mais, quand on voulait mander le notaire pour la, rédiger, il arguait de ce que la formule n'était pas semblable à ce qui lui avait été proposé d'abord et refusait de signer.
(1) Ravaisson, op. cit., III, 136.
iÔ4- LE BEAU LAUZQN
« Vous lui direz, ripostait Louvois, que Sa Majesté, ayant reconnu qu'il avait changé d'avis, depuis qu'il m'avait écrit touchant sa démission, ne désirait plus qu'on lui en parlât. » En effet, le ii février lôjS, un ordre du roi avait fait défense aux officiers et gardes de la compagnie Laurun de le reconnaître comme leur capitaine (i).
A Pignerol, le prisonnier avait une sorte de crise de folie. Il ne laissait plus balayer sa chambre. Le tapis de sa table était pourri par les citrons et les oranges qu'il y abandonnait. Lui et son valet « un méchant garçon » qui s'était laissé gagner par le prisonnier (2I, ne s'habillaient plus, mais demeuraient en caleçon de toile, malgré le froid de l'hiver. Quelquefois, Saint-Mars le trouvait, le soir, au coin de son feu, enveloppé dans une couverture de son lit. Il disait qu'il avait la fièvre, mais il ne voulait voir aucun médecin. La police de Louvois avait quelques mois plus tard de vives émotions. Barailh avait disparu. On ne le voyait plus ni à Paris, ni à Versailles. Il n'allait plus rendre ses devoirs à Mademoiselle. Cela faisait soupçonner qu'il avait bien pu aller du côté de Pignerol. Mais toutes les recherches de Saint-Mars, pour retrouver la trace de l'offvcier, furent vaines. En réalité, Barailh servait sur les vaisseaux du roi et il ne tarda pas à reparaître dans le cercle de Mademoiselle. Ce qui avait préoccupé surtout, c'est que Lauzun ne s'enquérait plus de son ancien subordonné. A dire vrai, il ne se préoccupait plus de personne (3). Il ne décolérait plus du soir au matin et après
(1) Archives nationales 0* 17 (10 février 1673).
(2) Saint-Mars en était outré. « Avec votre permission, je le mettrai dans un lieu que je réserve, qui fait jaser les muets après y avoir demeuré un mois. » (Cité par Arvède Barine, Louis XIV et la Grande Mademoiselle, 234.)
(3) Cependant, en avril, il faisait demander à Louvois ses bons offices et lui oiïrait de démissionner s'il le tenait pour agréable. « Dites-lui, répondait Louvois à Saint-Mars, que vous me l'avez mandé et que je vous ai prié de lui dire que je rendrois volontiers le service qu'il me demande, s'il dépendait de moi, qu'il peut se souvenir que je ne fais que ce que l'on me commande et que ce n'est point de moi qu il doit attendre du soulagement, puisque ce n'est point moi qui lui ai procuré la peine qu'il souffre présentement,
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