I.E BEATT LAUZrJN
s'être plaint de la continuelle civilité de Saint-Mars, il avait cessé de lui adresser la moindre demande. « Quand il a besoin de panier, écrivait Saint-Mars, il me met en parade les siens qui sont rompus. Ainsi il me fait de tout ce qui lui fait faute comme de gants, draps blancs, souliers, et poudre à poudrer. Quelquefois, je ne fais pas semblant de prendre garde à cela, afin de l'obliger à me demander, mais il fait en sorte que je voie ses nécessités et je lui demande s'il en a besoin. » Bientôt d'ailleurs, il repassait par une crise de dévotion. Alors, il ne parlait plus à Saint-Mars que le plus honnêtement du monde. Le geôlier le trouvait à genoux dans sa chambre, devant un tableau de la Vierge, disant ses laudes. « Quand il plaira à Dieu de m'ôter la vie! J'ai mis toute mon espérance en Dieu. La fortune ne m'a voulu chatouiller que pour me mettre en l'état où je suis. » Mais bientôt il retombait dans sa réserve.
Saint-Mars avait fait allumer un feu de joie à l'occasion de la prise de Maëstricht. « La famille royale s'est-elle augmentée, demanda Lauzun, ou est-ce la prise de quelque province en Hollande? — Je vous ai dit tant de nouvelles par mégarde l'an dernier, répondit Saint-Mars, que je n'oserai plus vous en apprendre aucune. — Vous me feriez plaisir de jeter sur moi la dernière pelletée de terre, pour parachever de m'enterrer. Vous m'ave- mis dans un in pace sans que je vous en aie jamais donné aucun sujet. — Pour cela, je n'ai rien à vous répondre, répliqua Saint- Mars, mais si vous aviez besoin de quelque chose pour vos nécessités corporelles, je vous le donnerais promptement et avec plaisir. » Quelques jours après cette conversation, Lauzun se plaignit de perdre ses cheveux et manifesta le désir d'avoir deux perruques de Paris achetées chez un baigneur qu'il nomma. Saint-Mars promit de les faire venir, comptant bien les examiner à l'arrivée. Cette fois,
que je lui suis fort oblifrô- de I offre qu i] me fait de sa démission pour M. de Luxembourg, et que si jy pouvois quelque chose, sa charge lui demeureioit, bien loin de lu souhaiter pour un autre. »
LûLivois trouva que les perruques étaient vraiment trop chères. Saint-Mars reçut des observations bien senties. Louvois trouvait sans doute que la glace s'était un peu trop rompue entre geôlier et prisonnier. Lauiun n'avait-il pas essayé d'apprendre adroitement si Mademoiselle était allé prendre les eaux et en quel état de santé elle se trouvait! C'était là le sujet interdit par excellence. La réponse : « Il ne faut rien répondre à M. de Lauzun sur les questions qu'il vous fait touchant Mademoiselle » revient en mainte occasion dans les lettres de Louvois. Mais Lauzun demandait bien d'autres choses. Il désirait que l'on fît couper les branches des arbres qui étaient devant ses fenêtres. Mais, si on le lui accordait, il se récriait : « Quoi! l'on me donnera ce contentement-là après deux ans de prison dans un cachot. J'ai bien souffert jusqu'à présent de vos cruautés; je me passerai fort bien de ce faible soulagement que je compte pour rien du tout. » Dans cette même conversation, il disait encore : « On m'accusera de tel crime qu'on voudra, mais je n'en, ai aucun qui peut mériter de faire donner le fouet à un page. » Et il faisait confidence à Saint-Mars qu'au moment de sa disgrâce, il était" en désaccord avec Guitry qu l'avait toujours empêché d'être des amis de Louvois. « Ah! disait- il, je n'ai fait de mal qu'à moi-même, et pourtant me voici sans secours et assistance d'aucun homme vivant, ne sachant si ma mère et ma sœur sont encore au monde. J'avais deux frères dans le service. Je désirerais fort d'apprendre ce qu'ils sont devenus et s'ils n'ont pas été tués comme l'ont été mes amis que vous m'avez nommés. » Enfin, il se préoccupait de ce qu'était devenu le bien que le roi lui avait donné. D'Artagnan lui avait posé un questionnaire à ce sujet, mais c'était au lendemain de son arrestation. Il avait autre chose à penser et ne croyait pas demeurer si longtemps à Pignerol. Louvois répondit fort sèchement que M°ie de Nogent se portait bien. Quant aux maisons de Versailles et de Saint-Germain, Lauzun en avait parlé à d'Artagnan comme un homme qui voulait les garder, mais il n'avait qu'à exprimer ce qu'il désirait. Ce que désirait Lauzun, c'était d'en-
trer en conversation, avoir des réponses du ministre e voir ce qu'il pourrait obtenir de lui. Il demanda des nouvelles de sa mère, de ses frères, de M™« de Nogent. Il voulait savoir si ses neveux n'avaient rien eu des charges de leur père. Il se déclara satisfait qu'on eût remis le soin de ses affaires particulières à Rollinde, mais il exprima le désir d'en avoir le détail. Quant à ses maisons de Saint- Germain et de Versailles, il se déclarait prêt à faire ce que lui conseillerait Louvois. Celui-ci déclara qu'il ne pouvait lui donner aucun conseil et l'engagea à s'en rapporter à quelqu'un à qui il donnerait procuration. « Et comment le ferais-je? s'écria Lauzun. Vous ne me nommez que ceux qui sont morts de mes amis. » Et il essaya de savoir si Montausier, si Créquy, si les valets de chambre du roi, si Barailh étaient toujours vivants. « Il m'a prié de vous faire ses très humbles remerciements et de vous dire qu'il vous serait beaucoup plus obligé si vous vouliez avoir la bonté de le servir auprès de Sa Majesté et de lui donner la permission de lui écrire ou la liberté de l'aller servir en quelque endroit de la terre qu'on désirerait, que pour en Hollande il n'en parlait point, attendu qu'il croyait la paix faite, parce qu'il n'entendait plus faire de feux de joie et qu'à l'égard de son bien il le donnerait à un laquais, ne le comptant pour rien que la liberté et l'honneur de servir le roi, que pour le réduire il n'était pas nécessaire de le faire périr dans un cachot, puisqu'il ne demandait qu'à plaire au maître et qu'il en ferait mille fois plus qu'on ne voudrait. «
La Noël 1674 le rejeta dans la dévotion. Il jeûnait et priait Dieu comme un apôtre, fumant d'ailleurs comme un dragon, à cause de ses yeux, prétendait-il. Saint-xMars le trouvait en meilleur état, bien qu'un peu maigre. En réalité, il couvait une maladie qui éclata en avril de l'année suivante et mit sa vie en péril. Il fut à l'extrémité. Mademoiselle, qui arrivait à Paris après avoir pris les eaux à Forges, en apprit la nouvelle qui datait déjà de plusieurs mois. On eut beau lui assurer que puisqu'on n'avait pas mandé sa mort, c'est qu'il allait mieux. Elle était dans la
loq
désolation. M™» de Nogent fort bien avec Louvois par suite de relations anciennes (i) et qui prodiguait les démarches auprès du ministre, ne pouvait rien parce que Louvois était malade. Elle finit par être reçue par Le Tellier. Lau-un allait de mieux en mieux et supportait sa conva-
Façade d'entrée du château de Saint-Far<frau.
Dessin de Victor Petit.
(Bibliotliéque Nationale. Estampes.)
lescence comme sa maladie, avec beaucoup de patience et de dévotion. Cette maladie de Lauzun fut une occasion à Mademoiselle d'écrire au roi pour lui demander du soulagement pour le prisonnier. Il prit la lettre de ses mains, lui fit fort bon visage, quand il la revit, mais la démarche ne fut suivie d'aucun effet (2).
L'année 1675 s'écoula, en effet, très monotone pour le prisonnier. Il avait de nouveau complètement rompu avec
(1) Quand elle était demoiselle d'honneur, Louvois était fort amoureux de sa parente Saluce et elle avait été mêlée à leurs projets de mariage (M"'= de Montpcnsicr, Mémoires, IV. 387).
(2) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, :568-370.
IIO LE BEAI" I.AUZL'N
Saint-Mars, si bien que, renonçant à lui faire des visites, le geôlier avait pris comme poste d'observation un des arbres qui dominait ses fenêtres. De là, il surveillait tous ses gestes et s'aperçut qu'il avait souvent une lunette d'approche à la main. « Comme les feuilles vont tomber présentement, écrivait Louvois, vous ne pourrez plus voir ce que M. de Lau-un fera dans son appartement et la lunette d'approche qu'il a, lui pouvant fort bien servir à voir des signes que Von lui ferait du dehors, vous pouvez la lui prendre en faisant semblant de la trouver. » Ce pouvait être l'occasion d'une scène violente : ce fut le signal et la reprise de relations passables entre geôlier et prisonnier. Lauzun s'ouvrit à Saint-Mars de ses préoccupations du moment. Après quatre années d'emprisonnement n'y aurait-il pas moyen pour lui de recevoir quelques grâces ? Ne pourrait-il avoir des nouvelles de sa famille. « Si j'en savais quelqu'une, répondait Saint-Mars, j'aurais pu vous les dire sans y penser. Mais, de bonne foi, je n'entends pas plus parler de vos proches que s'ils n'avaient jamais été au monde. — Oserai-je, répondit Lauzun, vous demander comment se porte la famille royale et si Mademoiselle n'est point mariée? Ce sont là des choses que toutes les lavandières savent. — Grâce au bon Dieu, Sa Majesté se porte bien. C'est tout ce que je peux vous assurer de véritable. — A quoi se divertit-elle présentement? — A faire des conquêtes. — Toutes sortes de saisons sont bonnes au roi pour cela. J'ai l'honneur de le connaître mieux que vous et d'ordinaire l'hiver l'occupe à autre chose. Mais, n'en parlons plus, si cela vous donne de la peine (i). »
La situation de Lauzun allait cependant s'améliorer lentement. Le lô décembre 1675, le maréchal duc de La Force était mort sans héritier direct et en désignant pour héritieis ses petits-neveux (2). La fortune, qui venait d'échoir à Lauzun, sans qu'il en sût rien, allait obliger la
(1) Ravaisson, Archit>es de la Bastille, 111,182-183 (15 décembre 1675).
(2) Mémoire de Lauzun contre le dur de l.<i Force : Facturtts du duc de La Force.
LE PRISONNIER DE PIGNEROL tll
Cour à lever quelque chose de l'interdit qui pesait sur lui. Cette crise arrivait fort à propos. Las du séjour de Pignerol, Lauzun avait résolu, depuis plusieurs mois, de s'en délivrer coûte que coûte. Aidé de son valet, il avait forcé un barreau, rompu la grille d'une fenêtre et était descendu à quelques toises de la fenêtre à l'aide d'une échelle de cordes. Là il avait percé le mur, déplacé quelques roches. Cette besogne lui avait coûté plusieurs mois de travail. Une nuit, au petit jour, il s'était esquivé de la sorte et si le malheur n'avait pas voulu qu'en traversant un bûcher, il se heurtât à une servante qui venait chercher du bois, il prenait la clef des champs. La servante, à laquelle il promettait de l'argent pour aider à son évasion, lui répondit : « Je suis accordée à un soldat. S'il veut que je vous sauve et se sauver avec vous, je le ferai. » Le soldat ne voulut rien entendre et alla chercher son officier. Lauzunfit ce qu'il put pour le gagner, mais l'éveil était donné, Saint-Mars prévenu. On le ramena en prison. On trouva sur la table de sa chambre deux lettres, une pour le roi et l'autre pour Louvois. Dans la lettre au roi, l'évadé lui disait que depuis qu'il avait su qu'il y avait la guerre, il n'avait fait que travailler pour pouvoir y aller servir et que s'il était asse:; heureux pour se sauver, il irait attendre ses ordres, cher quelqu'un des alliés de la France (i). Cette lettre produisit le meilleur effet dans les cercles de la Cour. Le roi la lut chec M"''^ de Montespan et, comme elle était très tendre et très respectueuse, il ne manifesta aucun mécontentement. « Ce pauvre Lauzun, écrivait M™« de Sévigné qui était en Bretagne, ne vous fait-il pas grand pitié de n'avoir plus à faire son trou? Ne croyez-vous pas qu'il se cassera la tête contre la muraille? (2) » C'était le ton de ceux qui avaient
(1) M"" de Montpensier, Mémoires, IV, 379-380; Ra%aisson, Ilf, op. cit., 184-188.
(2) Lettres de M"" de Sévigné, IV, 377. C'est sans doute dans l'énervement de cette tentative avortée qu'en février Lauzun, soupçonnant qu'il était confessé par un faux capucin, lui sauta à la barbe et la tira très fort pour s'assurer qu'elle n'était pas postiche. (Dclort, op. cit., 'i7; Saint-Simon, ^cr/ii inédits, Vfl.)
été le plus hostiles jadis. Louvois était seul très ardent à multiplier les enquêtes et les contre-enquêtes pour s'expliquer comment la tentative d'évasion avait pu se produire. Il avait prescrit de retirer son valet au prisonnier. On avait pensé à le mettre à la question, mais le roi trouva suffisant que le malheureux fût au cachot pour y demeurer au pain et à l'eau jusqu'à nouvel ordre. Il voulait bien, pour qu'il parlât, qu'on lui fit toute la peur qui était nécessaire, mais il ne consentait pas qu'on allât au delà des paroles (i).
C'est à ce moment que sur l'intervention de la famille de Lauzun auprès du roi et à la faveur du mouvement d'opinion qui venait de se produire, Saint-Mars reçut l'ordre de communiquer à son prisonnier le testament du duc de La Force, un mémoire et un projet de procuration. Le roi désigna même M^e de Nogent comme particulièrement propre à être chargée de la procuration. C'était introduire un notaire et même un praticien dans la forteresse. C'était modifier sur un premier point le règlement qui avait été arrêté pour la garde du prisonnier et bien que Louvois renouvelât la recommandation de redoubler de vigilance, de surveiller particulièrement les intrigues que pourrait ourdir Barailh, le pouvoir entrait dans la voie des concessions. Tout d'abord, Lauxun fut autorisé à écrire au roi. Comme il n'eut pas de réponse à cette supplique, il adressa à Louvois une offre de démission de sa charge de capitaine des gardes. Il y joignait un blanc-seing que Louvois lui retourna en l'assurant qu'il contribuerait volontiers à adoucir sa mauvaise fortune « s'il y pouvait quelque chose ». La question de la succession du Maréchal de La Force s'assoupissait dans les procédures. Les autres neveux du maréchal, profitant de la disgrâce de Lauzun, lui opposaient des chicanes qui risquaient d'éterniser le procès. C'est à ce moment que le comte de Lauzun, chef de la
(1) Le malheureux ne sortit du cachot que sur un ordre du 12 décembre 1678. On lui compta cent écus avec ordre de se retirer dans son pays et défense sous peine des galères de s'approcher à plus de cinquante lieues de Paris (Delort, op. cit., 277).
Le donjon de Pignerol.
Dessin de Battaglini. Litliographie de Villain.
(Delort, Histoire de la dctentinn, etc.)
famille, étant mort, M™» de Nogent obtint du roi, qu'elle, le chevalier de Lau^unetun avocat, Isarn, pussent entretenir le prisonnier de l'état de ses affaires et lui donner le moyen de prendre une résolution, sur la conduite à tenir, l.es entrevues furent minutieusement réglées. Pendant quatre jours et durant deux heures de suite, Lauîun serait mis
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au courant, dans l'appartement de Saint-Mars où il serait conduit, de l'état des affaires de la maison de Lau-un (i).
Quand, à la fin de septembre, les trois voyageurs arrivèrent à Pignerol, Laucun, qui relevait de maladie, était encore assec malade d'une bronchite pour qu'il fût impossible de le porter chez Saint-Mars. On en profita pour arrêter d'un commun accord le terrain et la nature des communications, La première entrevue fut particulièrement émouvante (2). Quand Lauzun entra dans la chambre où l'attendaient ses visiteurs, soutenu sous le bras par Saint-Mars, le visage d'autant plus pâle que sa barbe et sa moustache étaient d'une longueur démesurée, les yeux battus, la mine souffreteuse, M™^ de Nogent se mit à pleurer. Après cette émotion de la première minute, l'avocat Isarn lut le mémoire qu'il avait préparé et dont il avait remis copie au préalable à Saint- Mars. C'était une sorte de factum juridique sur ce qu'était « l'héritier substitué «. Lauzun l'écouta attentivement, puis déclara avoir l'esprit bouché et l'intelligence si obscure, après tant d'années de solitude, qu'il lui était impossible de comprendre ce dont on l'entretenait. « Pour y réussir, disait-il, il lui faudrait une conversation détaillée avec sa sœur qui lui remémorerait les affaires de sa maison. » Il la remercia en termes touchants du sacrifice qu'elle avait fait pour lui en entreprenant un si long et si difficile voyage. Bref, le reste de l'entrevue se passa dans les larmes et quand Lauzun fut sorti, toujours soutenu par Saint-Mars, M^^ de Nogent, qui connaissait la ressource des évanouissements, — Mademoiselle prétend qu'elle était la plus grande comédienne du monde, — tomba évanouie et il fallut employer une heure à la tirailler et à lui verser de l'eau et du vinaigre pour la faire revenir.
La seconde entrevue se passa suivant le même pro-
(1) Delort, op. cit., 2GO-263.
(2) Le compte rendu des quatre entrevues a été rédigé en novembre ir>77 par l'avocat Isarn. Les détails qui suivent sont extraits de son procès-verbal. (Ravaisson, Archives de la Iias/i//e, III, l'.»7- 20'i,',
LE PRISONNIER DK PIGNEROL Il5
gramme. Isarn y exposa ce qu'était la qualité du « donataire » et comme la veille, Lauzun protesta qu'il avait oublié toutes ses affaires qu'il n'avait plus ni mémoire ni intelligence, mais en même temps l'avocat put constater qu'il n'avait rien perdu de la vivacité ni delà lucidité de sa raison et que la faiblesse de sa mémoire était de celles dont on pouvait s'accommoder. M""*^ de Nogent se fit autoriser par Saint-Mars à lui nommer Rollinde comme l'homme qui s'était chargé de ses affaires. Il répondit qu'il était prê* à donner blanc-seing ou procuration générale à IV1"'« de Nogent qui avait toute sa confiance, ne voulant faire du bien aux siens que par son intermédiaire. Incidemment il se plaignit des infirmités qu'il avait contractées dans une prison aussi froide et si humide que tout y pourrissait jusqu'au pain. Il rendit hommage à Saint-Mars qui lui avait sauvé la vie jusqu'à trois fois. A ce tableau de ses misères, M"»" de Nogent s'évanouit comme elle s'était évanouie la veille et, comme la veille, après une heure de soins, on la porta dans son lit.
La troisième conférence eut lieu le dimanche 3i octobre. Isarn exposa cette fois la théorie de « l'héritier bénéficiaire » et Lau2un revint à son thème qu'il était prêt à donner une procuration générale à sa sœur pour faire tout ce qu'elle trouverait bon et que d'ailleurs, le lendemain, il lui exposerait ce qu'elle pouvait faire. Ceci dit, il demanda à s'informer des personnes de sa famille : sa mère, ses frères, la famille de M'"» de Nogent, sa sœur de Belzunce. Comme M™-' de Nogent lui disait son intention de mettre ses filles en religion, il la pria de n'en rien faire, à moins que Dieu ne les appelât à lui. Ensuite, revenant aux affaires, il demanda qu'on dressât une procuration générale et, comme on lui en lisait une minute préparée à Paris, il observa qu'elle n'était pas conforme à ses intentions. Sur le champ, Isarn rédigea une rédaction que Laucun approuva, sauf les mots « puissant seigneur » et « comte » qu'il fit rayer.
Le lundi i''"" novembre, Laurun, après avoir déploré qu'il ne pût conférer en privé avec sa sœur, la supplia de voir
Il6 LK BEAU LAUZUX
le roi et de lui dire qu'il n'avait jamais été et ne serait jamais contre son service; qu'il avait et qu'il aurait toute sa vie une douleur très amère de lui avoir déplu. « Il m'avait comblé de biens et d'honneurs Je n'ai plus besoin que de sa grâce. Il m'avait tout donné. Il est le maître de m'ôter tout. Je supplie très humblement Sa Majesté d'avoir pitié de moi et d'agréer que je la serve en quelle qualité qu'il lui plaira, ne fût-ce qu'une pique à la main. Dites-lui que j"ai peine à croire qu'elle veuille accabler un pauvre gentilhomme dont les affaires ou celles de sa maison sont absolument ruinées. Je suis pourtant si absolument dévoué à ses volontés et à ses ordres que je vous ai baillé une procuration générale pour donner la démission de toutes mes charges en ses mains. S'il en faut de plus expresses, je les donnerai et obéirai toute ma vie avec humilité et respect à ses commandements et je m'estimerais trop heureux s'il avait la bonté de me laisser ma charge. Vous direr aussi à M. de Louvois que je suis son très humble serviteur, que si je l'ai offensé, je lui en demande pardon, que j'espère de sa bonté qu'il me rendra ses bons offices auprès du roi, que je n'ai autrefois refusé la démission de mes charges, que parce qu'il ne m'avait pas envoyé une personne de confiance, qu'aujourd'hui que je vois la personne, à qui j'en ai le plus, je lui donne, même sans être requis, une procuration générale pour faire mes démissions. » Ses instructions relatives à ses biens furent très brèves. Il désirait que sa sœur accomplît le vœu qu'il avait fait de fonder trois lits pour les pauvres de l'hôpital de Paris. Il recommandait aussi le paiement de ses dettes. « Je vous ai tout dit, concluait-il. Allez-vous-en demain. Dieu par sa grâce vous conduira. Ne m'écrivez point et ne m'envoyez point de mémoire : tout cela est inutile et ne sert de rien. On ne fait que me les lire et cela ne me reste pas dans l'esprit. » M™" de Nogent, au moment de la séparation, lui demanda à genoux de lui baiser la main. Il lui répondit que cela ne lui était pas permis et, se levant brusquement, il se retira après avoir salué.
Le jour même de cette dernière conférence, Louvois
LE PRISONNIKR DK PIGNEROL
adressait à Saint-Mars la nouvelle règle de conduite à suivre à Végard des prisonniers de Pignerol. Désormais, trois fois la senaaine, aussi bien l'ouquet que Laurun, par grâce spéciale du roi, pourraient se promener sur le rempart qui était vis-à-vis de leur appartement. Saint- Mars devait être présent aux promenades, de façon à ce qu ils n'aient pas davantage de communications que par le passé. Il devait d'ailleurs leur déclarer que la première fois qu'il s'apercevrait qu'ils voudraient ou recevoir ou donner des lettres ou faire signe à quelqu'un, ils seraient à jamais privés de
leur promenade. Tous les jeux d'exercice ou de passetemps leur étaient permis durant la promenade, avec le concours des officiers de Pignerol et sous les yeux de Saint-Mars (i). Deux mois plus tard, Lauzun était autorisé
Madame de Moiiics/ian.
Portrait du lioiinart.
l!il)liotlK'<lue Nationale. Kslaiiipes.
(1) Delort, uj>. cit., -llib.
Il8 Li: l'.EAU LAUZUN
à correspondre avec Louvois sans cachet, « mais il faudra que vous en gardiez un pareil, pour pouvoir lire ce qu'il m'écrira et me mander s'il y a quelque chose de faux (i). » A l'automne, de nouveau, la santé de Lauzun subit une atteinte. Il eut encore de ces boutades de mauvaise humeur qui chagrinaient son geôlier qu'on consola par une gratification de quinze mille livres. Elle coïncida avec une amélioration plus grande du sort des prisonniers. Désormais, Fouquet et Lauzun étaient autorisés à correspondre avec leurs familles. Ils remettaient leurs lettres à Saint-Mars qui les transmettait à Louvois. Celui-ci, après avoir pris les ordres du roi, les faisait tenir à leur adresse. Fouquet et Lauzun étaient autorisés à se voir en toute liberté autant qu'ils le voudraient. C'est-à-dire qu'ils pourraient passer les journées ensemble, manger ensemble et tant qu'ils le voudraient, non seulement dans le donjon, mais dans toute la citadelle. Enfin, ils pouvaient jouir, à toute heure, de la compagnie des officiers de M. de Saint- Mars. Une réserve était faite pour Lauzun, le roi étant persuadé qu'il était plus capable que Fouquet de songer à se sauver. Il ne devait point sortir du donjon, sans la compagnie de Saint- Mars, de deu.\ officiers et de six sergents ou soldats armés. Saint-Mars avait instruction de dire à Lauzun qu'ils étaient là pour tirer sur lui s'il faisait le moindre effort pour s'évader. Mais le geôlier avait ordre d'éviter d'en venir à cette extrémité. Les officiers de la garnison de la citadelle pouvaient fréquenter les prisonniers, autant que ceux-ci le souhaiteraient, en présence de Saint-Mars ou d'un de ses officiers. Fouquet et Lauzun recevraient toutes sortes de livres et gazettes. Enfin, les instructions faisaient entrevoir que sous quelques mois les prisonniers auraient la visite des habitants de Pignerol et même de leurs parents. C'était un complet changement après toutes les précautions prises pour empêcher les prisonniers de communiquer non seulement avec le dehors, mais entre eux. Louvois avisa immédiatement M™*= Fouquet de la grâce
(1) Delort, op. cit., olli (8 janvier 167S).
Li: l'RisoNNiKu m: imgnerol un
faite à Fouquet. « Vous savez, écrivait quelques semaines plus tard M""' de Sévigné à Bussy-Rabutin, l'adoucissement de la prison de MM. de Laurun et Fouquet. Cette permission, qu'ils ont, de voir tous ceux de la citadelle et de se voir eux-mêmes, manger et causer ensemble, est peutêtre une des plus sensibles joies qu'ils auront jamais (i). » Le nouveau règlement avait été appliqué sur l'heure. Combien peu Saint-Mars se doutait que ces prisonniers, si bien gardés et qui affectaient tant de surprise de se trouver en face l'un de l'autre, n'en étaient pas à leur première conversation à Pignerol. Un peu avant sa tentative d'évasion du 24 février 1676, Laurun, aidé par ses valets, s'était insinué dans la chambre du surintendant (2). Il l'avait tellement ahuri par le récit des aventures de sa vie, que le surintendant l'avait pris pour un maniaque et s'était tenu fort longtemps sur la réserve. Maintenant, il ne pouvait plus douter que le récit de Lauzun ne fût exact, que sa merveilleuse aventure ne fût une réalité, dorée d'abord et navrante ensuite. Tous deux mirent en commun leurs espérances. Leur sort était presque quotidiennement amélioré par de nouvelles faveurs. Ce fut le '20 mars, à l'occasion des Pâques, l'autorisation de se confesser tous les mois et d'entendre tous les jours la messe. Une semaine après, on enlevait les jalousies qui aveuglaient les fenêtres. Gela ne suffit pas à Lauïun qui demanda à changer d'appartement. La dépense d'un nouvel établissement arrêta, mais, par contre et comme compensation, on s'empressa d'enlever les grilles intérieures des fenêtres. Au mois de mai 1679, Lauzun, qui écrivait déjà à sa mère, fut autorisé à écrire à M™"^^ de Nogent et au chevalier de Lauzun, son frère. Ce même mois arrivèrent à Pignerol et M"»-" Fouquet
(1) Lettres de M'"' de Sévignc, V, o'ik.
[^'1) On n'a pas la lettre de Saint-.Mais à Louvois sur la découverte des coniinuni<,ations de cachot à cachot après la mort de Fouquet. Saint-Simon parle d'un autre prisonnier dont la cheminée servait de passage. On faisait un trou au tuyau qui se refermait avec justesse pendant le jour. (Saint-Simon, Mémoires, .\iX, 16" ; Ecrits inédits, VII, 3l".i.) Ce même genre de communication existait à la Bastille. [La vie à la Bastille, 148-1 VJ.)