‹ Le beau Lauzun, d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 7 sur 22 · Ï2Ô LE BEAU LAUZUN · texte numérisé non relu

Ï2Ô LE BEAU LAUZUN

et sa fille Madeleine, et M^o de Saint-Mars fut alors introduite dans la société des prisonniers. Lau-un commença auprès de Madeleine Fouquetune cour très serrée qui inspira de la jalousie aux jeunes officiers de Pignerol. Fouquet prévenu en conçut aussi ombrage. Il se plaignit de la conduite de Lauzun à Saint-Mars qui ne négligea pas d'entretenir le désaccord. Lauzun prit, à l'égard de Saint-Mars, les choses de très haut et, au mois d'octobre, le geôlier épanchait ses plaintes dans sa correspondance avec le ministre. Louvois l'invita à ne rien souffrir de Lauzun, à le menacer d'un retour à l'ancien système et à le renfermer effectivement pour autant de jours qu'il le jugerait à propos. « S'il vous trouve ferme à vouloir l'exécution des ordres du roi et être traité avec honnêteté, il se corrigera infailliblement ou du moins il fera semblant et vivra comme il doit avec vous (i). « Lauzun perdit à cette nouvelle querelle avec Saint-Mars l'agrément des visites de M. et de M™*» d'Herleville, qui passaient pour être en commerce de correspondance avec Mademoiselle, ainsi que le père jésuite Des Escures (2). Pour ce dernier, Saint-Mars reçut l'ordre de lui refuser l'entrée du donjon, ordre qui fut étendu, d'ailleurs, à tous ceux qui lui étaient suspects. Gomment était renseigné Saint-Mars sur les faits et gestes de ses prisonniers ? Il semble résulter des dépêches échangées que Fouquet, dans son mécontentement contre Lauzun, avait jasé sur son compte. Ce ne put guère être que par lui que Saint-Mars sut que Lauzun avait de l'argent entre les mains, que Lauzun avait envoyé un courrier à Paris et qu'il en attendait la réponse. Louvois désirait avoir une lettre directe de Fouquet à ce sujet, mais sans qu'il fût fait, en ce sens, d'ouvertures au prisonnier. Le courrier de Lauzun, — cela résulte des Mémoires de Mademoiselle — avait été envoyé à celle-ci, probablement

(1) Delort, of>. cit., 309 (30 septembre 1679).

(2) Delort, op cit., 304 et 307. Mademoiselle, souveraine de Dombes, était grande protectrice des jésuites de Trévoux. Elle était en excellents termes avec beaucoup des Pères et religieux, témoin la lettre qu'a publiée Ghaillon des Barres (p. 116).

^].\jVE AL'URIE I-OnSE. ^^W-^--''^^SM^^'OIiLE.yîNS,Sotj{i^t-aitir-

DiicAej-je clc"^ l/onpétuti'f, oc S}\^ yK^^^/^ iJUuiryeaciyetàc C/i<i^te/ei'eiiJà^ Corn —

tcj-se 3i? Sar- Sur- Sct'ic , e^ P<f ^OS^^^.-iT^''''^^"'-' ^/ Scu/k" Ju//c' l)r^ujtc»i

^ecuiBaotufte 'ie ^^'atirt:' Duc c> ^OrT^^^MUf^ etoe yl/ofi^ àe jBoufùoiiDiic/iej^jÉ

Mademoiselle de Monipensier en IGSG.

(bibliothèque Nationale. Estampes.)

122 LE I5EAU LAIZUN

parle canal de Barailhou celui de Flotte (i). i\U"''de Nogent intriguait pour obtenir l'envoi de l'officier à Pignerol. Le roi refusa. Il accorda par contre à Lauzun la permission d'avoir quatre jeunes chevaux pour les monter dans la cour, sur le bastion de promenade. Il est vrai qu'un mois plus tard, on lui refusait un domestique pour panser ses chevaux. Il fallut qu'il s'accommodât des palefreniers de Saint-Mars. Gros émoi en même temps à Pignerol. Le Nôtre, qui était venu visiter la place, avait vu ou pu voir les prisonniers (2). C'était d'autant plus grave que Le Nôtre était une vieille connaissance de Lauzun (3), mais il n'était pas au mieux avec Mademoiselle. Quand elle avait acheté Choisy au président Goutier, elle avait rompu avec lui, ses avis lui ayant déplu (4). Louvois calma les soucis de Saint-Mars. « Rien n'est plus indifférent, lui écrivit-il. » L'intrigue de Lauzun avec M"^' Fouquet continuait, cependant, avec d'autant plus de facilité que M^^^ Fouquet était retournée auprès de ses fils. On jasait à Pignerol des entretiens secrets qui avaient lieu le soir, à la barbe du père, entre le petit homme et la jeune fille. On prétendait que Lauzun entrait chez Madeleine Fouquet par une porte dérobée. Après avoir joué un certain temps et tiré tout le parti possible des mauvaises dispositions respectives des prisonniers à l'égard l'un de l'autre, on se préoccupa à Paris d'activer les négociations qui venaient de s'engager. Mme de Montespan avait jugé que l'heure était venue d'assurer la fortune du duc du Maine d'autant que la sienne touchait à sa fin (5). L'idée de racheter la liberté de

(1) Saint-Simon {Mémoires, II, 283) confond Barailh avec Barin, premier maître d'hôtel de Monsieur. Flotte était passé du service de Lauzun à celui de Mademoiselle (Saint-Simon, Mémoires, VII, 27-28) et ensuite à celui de Monsieur.

(2) Delort, op. cit., 311 (16 décembre 1079).

(3) Le Nôtre avait construit les maisons que Lauzun, Guitry et Sully avaient à Saint-Germain et à Versailles.

(4) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 428.

(5j Le 30 mars 1G79, elle écrivait au duc de Noailles : « Le roi ne vient dans ma chambre qu'après la messe et après souper. Il vaut mieux se voir peu avec douceur que souvent avec de l'embarras. » Depuis la veille, elle était surintendante de la maison de la reine, « récompense de ses services passés ».

LE i'RisoN.Mi:i; m imci.m-.roi. r.:.-'

Laurun n'était pas nouvelle pour ses amis. L'un d'eux, Pertuis, avait une fois jeté ce propos dans l'oreille de Mademoiselle. « Si vous leur faisiez espérer de faire de M. du Maine votre héritier! » Mademoiselle avait répété le mot à Barailh. Celui-ci voyait bien où les choses pourraient aller, mais c'était un garçon circonspect, il attendait que les intentions des puissants s'affirmassent (i). M™= de Nogent avait plusieurs fois demandé à ce que Lau2un fût visité par Barailh. Louvois s'y était toujours refusé. En février ir)8o, il se ravisa. Permettre à Lau-un de pousser plus avant une intrigue à l'abri des verrous de Pignerol, c'était mécontenter Mademoiselle, la dégoûter d'un volage, rendre sans but le sacrifice auquel on voulait la contraindre. Il fallait donc éclairer Laurun sur ses intérêts réels et nul n'était plus propre à ce rôle que Barailh. Il demeura huit jours à Pignerol. Il eut avec Laurun de nombreux entretiens et quand il reprit la route de Paris, le prisonnier était au courant de tout ce qu'il fallait qu'il sût. Saint-Mî^rs, qui assistait à leurs entretiens, avait ordre de n'y paraître rien comprendre, de se laisser jouer et de dire même en confidence à Barailh que certainement Laurun avait la tête brouillée par l'effet de sa détention (2). On fit plus. On laissa passer un courrier expédié soi-disant à l'insu de Saint- Mars |3). Quant à Louvois, qui attendait les nouvelles avec impatience, le rapport du 24 février satisfit ses curiosités. Ni le soupçon qu'on lui fit connaître de sa désobéissance aux ordres du- roi, ni même la découverte qui fut faite après la mort de Fouquet du passage secret entre leurs chambres, ne modifièrent en rien le régime du

(1) M"" de Montpensier, Mémoires. I\ . k'I^).

(2) « Il trouva moyen J'eiilrelcnir Barailh, raconte Mademoiselle, d'une manière qu il lui Ht eiilendrc tout ce qu'il voulut sans que Saint-Mars s'en aperçût el il disait à Barailh : « Vous voyez bien que sa prison lui a «hang-é l'esprit, car il dit mille choses que Ion n'entend point. » (M""' de Montpensier, Mémoires, IV, 402.)

(o) La lettre de Louvois du 2ij mars KlSit, répondant à des lettres de Saint-Mars du 12. du Kî el du 17 qu'on n'a pas, avoue le soupçon du passage d'un courrier; celle du 12 mars accuse à Saint-Mars réception d'un mémoire confidentiel et autographe.

■■i4 I-l'^ BEAU LAUZUN

prisonnier. Tout au contraire, le chevalier de Lauzun fut autorisé à aller demeurer quelque temps auprès de son frère. On leur permit tous les tête-à-tête qu'ils jugèrent à propos, sans d'ailleurs que la garde fût diminuée et le prisonnier moins resserré. Tout au contraire, les ordres de Louvois devenaient plus stricts, ses recommandations plus pressantes. « Plus, disait-il, vous le trouverez souple et complaisant avec vous, plus vous devez renouveler vos soins pour sa garde, parce que homme au monde n'est plus capable de dissimulation que lui (i^ » Gela coïncide, d'ailleurs, avec de nouveaux égards pour Lauzun qu'on autorise à habiter l'appartement de Fouquet qui vient de mourir, en couchant à son gré dans la chambre ou dans l'antichambre. En juillet, c'est M™» de Nogent qui vient voir son frère. En décembre, le supérieur de la maison des jésuites de Pignerol, le père Des Escures, a permission, lui qui avait été exclu du donjon, d'entrer seul chez Lauzun et d'y demeurer aussi longtemps qu'il le souhaitera. Il doit s'engager, par contre, à ne pas se charger de lettres de lui ni lui en remettre. Il est vrai que la restriction mentale permet et à fort bon droit, d'ailleurs, de réserver en pareil cas toutes les confidences indirectes.

C'est qu'à Paris, on est en plein travail. Barailh, M™'' de Nogent, et jusqu'au chevalier de Lauzun sont venus au rapport chez M"^'' de Montespan. Depuis quelque temps, celle-ci envoie ses enfants chez Mademoiselle. Ils sont jolis. Ils la divertissent. Le petit duc du Maine est délicieux. Il a de l'esprit, un beau visage, mais il est malheureusement boiteux. Mademoiselle s'apitoie. On l'amène doucement à la pensée d'avantager le petit duc et d'en faire son héritier, pourvu que le roi fasse revenir Lauzun et consente à ce qu'elle l'épouse. Elle en vient à une proposition nette et directe. Barailh porte sa parole. M™» de Montespan est si fine qu'elle promet sans promettre. Elle se fait autoriser par Mademoiselle à parler au roi de ses bonnes intentions pour l'adultérin. Louis XIV remercie Mademoiselle dans

(1) 8 avril 1680.

ses petits cabinets, mais il ne dit rien de Lauiun. Mademoiselle a un mouvement de recul. Il faut lui forcer la main. Au sortir de Pignerol où elle a visité Lauzun, M">f de Nogent va à la Cour de Savoie et cherche ostensiblement une autre protectrice pour son frère en la personne de la mère de Victor-Amédée. Lauiun prendrait du service en Savoie, renoncerait à tout avenir français, ne reverrait par conséquent plus Mademoiselle (i). La jalousie de celle-ci s'allume et c'est à ce moment que M'"'' de Montespan la fait presser de faire une donation de Dombes et du comté d'Eu. Elle n'a jamais parlé que d'héritage. Elle résiste. On lui dit que le roi le veut, qu'on ne se moque pas du roi, que quand on a promis, il faut tenir. Elle hésite. On la menace. Elle a donné le comté d'Eu à Lauiun, depuis qu'il est en prison, par une donation acceptée pour lui par M™" de Nogent. La donation est entre les mains de Barailh. Ce sera la Bastille pour celui-ci, si Mademoiselle ne s'exécute pas. En février 1681, Lauzun, sans nouvelles, joue la comédie de la maladie. Il a un bras dont il ne peut plus se servir. Les soins d'un chirurgien lui sont indispensables. Barailh lui en mène un qui s'enfermera avec lui (2). Il a toute liberté de converser avec son fidèle officier. Quand Barailh rentre à Paris, Mademoiselle se décide à faire au duc du Maine la donation de la souveraineté de Dombes. Colbert en porte la nouvelle au roi. Il s'en déclare satisfait. Il dit à Mademoiselle chez M"'« de Montespan qu'il ne songera qu'à lui donner les marques de sa reconnaissance. Elle est ravie. Elle s'attend à ce que Lauzun soit libéré le lendemain (3). Mais les jours passent et M™<= de Montespan finit par lui déclarer sans ambages que jamais le roi ne consentira à ce qu'elle épouse Lauzun et à ce qu'on l'appelle duc de Montpensier. Il le fera duc et s'ils veulent se marier, il fera semblant de ne pas le savoir (4). Mademoiselle proteste, puis se résigne à ce

(1) M"" de Montpensier, Mémoires, IV', 445.

(2) Delort, op. cit., 331

(3) M"« de Montpensier, Mémoires, IV, 438.

(4) M"« de Montpensier, Mémoires, IV, 439.

120 LK BF.AU LAUZl'N

dernier sacrifice : Lauzun ne sera jamais duc de Montpensier.

Elle est née en 1Ô27. Elle a cinquante-cinq ans. Lauzun peut sortir de Pignerol. Il n'y a plus nulle crainte de progéniture. Un jour, M"^^ de Montespan la prend à part et lui annonce au nom du roi que Lauzun va aller aux eau.x de Bourbon. « Quoi, s'écrie-t-elle, il ne reviendra pas droit ici, après tout ce que j'ai fait! — Je n'en sais pas assez, répond M™*" de Montespan. Le roi vous laisse le choix de qui il vous plaira qui le garde, car il veut que cela ait encore un air de prison. » Elle se met à pleurer. Elle se récrie sur ce que les arrangements pris ne sont pas tenus. « Je ne vous ai jamais rien promis », réplique Mme ^Q Montespan, qui a son compte (i). Mademoiselle se plaint. On la laisse dire. Le lendemain, Barailh lui annonce que Louvois l'a autorisé à accompagner Lauzun à Bourbon où le mènera Saint- Mars. « C'est un mauvais choix, dit Barailh à Mademoiselle. Ils ont eu des démêlés. Gela lui fera de nouvelles affaires. » Elle retourne alors solliciter Mmo (Je Montespan et c'est Maupertuis avec douze mousquetaires, qui est désigné pour garder Lauzun (2). A Bourbon, où il arrive ainsi sous bonne escorte, Lauzun rencontre Mme ^Q Montespan qui lui offre sa liberté sous la condition qu'il renonce à la donation qui lui a été faite du comté d'Eu et du duché d'Aumale. Lauzun refuse. Il ne veut rien entendre. Alors, les mousquetaires l'emmènent au château de Chalon-sur-Saône sur l'indication qu'a donnée Mademoiselle, à qui l'on a eu soin de faire savoir qu'à Bourbon le prisonnier a fait une cour assidue à la maréchale d'Humières.

Les négociations continuent cependant, entre Lauzun et Mme (le Montespan. Elles durent une année. Dans un second séjour à Bourbon, Lauzun rencontre Mme Fouquet et sa fille. Il se reprend à courtiser la jeune Madeleine,

(1) M"' de Montpensier, Mémoires. IV, 442.

(2) M"'' de ^lontpensier, Mémoires, 4'i3-444. Lauzun sut toujours fort mauvais gré à Maupertuis de ce que Saint-Simon appelle « la sévère pédanterie de son exactitude ». {Mémoires, XIX, 167.)

dissimulant à peine son jeu. Mademoiselle est partagée par le désir de le revoir au plus tôt et les tourments que lui inspire sa légèreté. Lui s'amuse, fait le beau muguet auprès des dames, semble heureux de la liberté que lui assure la vie des eaux. On recommence à presser Mademoiselle. Ce récalcitrant serait plus maniable, s'il était indemnisé du sacrifice qu'il va faire d'Eu. Bien que Mademoiselle soit presque brouillée avec M""' de Montespan, elle accepte le principe de donner du bien à Lau;un. Elle propose Chatellerault et d'autres terres. Lauiun refuse. Il consent à accepter Saint-Fargeau, Thiers et dix mille livres de rentes sur les gabelles du Languedoc (29 octobre KiSi). Le lendemain, Lauiun dit qu'elle lui a donné si peu de chose qu'il a eu peine à l'accepter (i). De Chalon il a été transféré à Amboise. Là encore, il galantise et fait le joli cœur. Il a retrouvé Bénigne de Meaux du Fouilloux qui est devenue marquise d'Aluye (2) et ne bouge pas de cher elle. On presse Mademoiselle de déclarer la donation au duc du Maine : on la divulgue. Tout le monde en parle. Elle consent à la publication d'autant que dans des lettres, Lauzun dit s'ennuyer à Amboise. Mademoiselle rejoint la Cour à Villers-Cotterets. Les termes de la rentrée de Lauzun sont arrêtés. Il reviendra. Le roi le recevra une fois seulement et il s'en ira où il voudra à Paris ou ailleurs. Rarailh part enfin pour le chercher à Amboise. Il vient à petites journées. Il descendra cher Rollinde jusqu'à ce qu'il ait organisé son installation. Il arrive enfin. M""' de Montespan dit à Mademoiselle que le roi trouve bon que Laurun lui rende visite avant de paraître à la Cour (3). Elle se récrie au nom de l'étiquette et c'est cher M""" de Montespan qu'elle le revoit pour la première fois. Il porte

(1) M""" de Montespan lui écrivait qu'elle (Mademoiselle) « entrait dans de grandes justifications sur ce qu'elle (Montespan) trouvait ({u'elle lui avait peu donné ».

(•2) La belle Fouilloux. Voir notre Fouquet, swintendanl général des Finances.

(8) 0 Quelques g-ens assurèrent, écrit le marquis de Sourches, que la conversation (de Lauzun avec le roi) fut courte et qu'elle n'avait pas été agréable pour M. de Lauzun.» [Mémoires, 1,82.)

128 LE BEATT LAUZUN

un vieux justaucorps à brevet qui date de douze ans, trop court, presque tout déchiré, une vilaine perruque. Le premier aspect n'est pas engageant, mais il a toujours tant d'esprit. Ses propos sont si gracieux qu'il la conquiert sitôt qu'il ouvre la bouche et alors commence entre eux une véritable idylle à rebours.

Lauïun débute par lui dire qu'elle est trop vieille pour porter des rubans de couleur à sa tête (i). Il se plaint d'elle à qui veut l'entendre. Elle le fait tant promener sur ses jambes malades que s'il demeure, il mourra. Il lui conte des couleurs en toute occasion. Pour lui complaire soi-disant, il fait l'empressé chez les Fouquet. C'est le maréchal de Gréquy qui l'y mène et il devient tout de suite si familier dans la maison qu'il s'installe comme chez lui dans la chambre de Madeleine et la compromet à ce point que la mère n'a d'autre ressource que de la mettre en religion à l'Abbaye-au-Bois. La vieille supérieure a si bonne opinion de lui qu'il s y introduit à toute heure. Mademoiselle se calcine de jalousie (2). Elle n'a jusqu'ici retiré qu'un maigre profit d'une liberté qui lui coûte si cher. Encore lui faut-il négocier auprès de Colbert le règlement des comptes de Lauzun. C'est Barailh qui discute, mais c'est Mademoiselle qui obtient. Un jour que Lauzun se montre disgracieux pour elle devant Mk"" de Montespan? qu'il a l'audace de se plaindre qu'elle se soit naélée de se^ affaires, la favorite éclate. « Vous ne seriez jamais sorti sans Mademoiselle et on n'aurait jamais songé à vous sans elle. » L'ingratitude de Lauzun révolte Barailh, malgré le dévouement qu'il lui porte. Quand les comptes sont arrêtés, Lauzun a en poche une assignation de gSoooo livres (3). Il n'en est pas de meilleure humeur pour cela. Volontiers il jetterait ces assignations à la rivière. Il aimerait mille fois mieux sa charge de capitaine des gardes et devant

(1) Première leçon du manuscrit des Mémoii-es, raturée pour présenter le propos en termes moins cruels.

(2) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 137; Jules Lair, Nicolas Fouquet, II, 491-492.

(3) Pierre Clément, Madame de Montespan, 39.

LE PRISONNIER DE PIGNEROL 1 2g

RolUnde et Barailh, il s'oublie jusqu'à traiter Mademoiselle de coquine. Le lendemain, Barailh est parti. Il écrit à Mademoiselle que maintenant qu'il n'est plus utile à Lauzun, il est temps qu'il s'occupe de son salut et il l'exhorte à plus songer à l'autre monde qu'à celui-ci. Le départ de son ami rend Lauzun à lui-même. Il le rejoint à Notre-Dame des Vertus où il s'est réfugié. Il pleure à côté de lui. Il espère le ramener avec lui. Il se couche dans sa chambre. Le matin, Barailh se lève comme le comte dormait. Il sort et personne ne sait dire où il est allé. Quand Lauzun rentre chez lui, il trouve qu'on a rapporté le sac de pistoles qu'il avait voulu lui faire accepter. Il pleure. Il se désole et va se consoler chez Mademoiselle.

L'Expédition d'Irlande.

ADEMOiSELLE, hautaine et difficile à vivre, n'avait jamais eu bon caractère. Elle avait fait tant de sacrifices de ses biens et aussi de son orgueil qu'elle ne s'en trouvait point indemnisée. L'écart d'âge qui existait entre Lauzun et elle, au moment des fiançailles, s'était encore empiré à mesure que les années s'appesantissaient sur elle. Laurun, arraché en 1671 à une femme mûre, retrouvait une vieille femme. Les années de prison lui avaient fait perdre quelque chose de ce qui faisait jadis sa réputation auprès des dames. Il était mécontent, absorbé par les soucis de son ambition trompée. Toutes les tares de « l'homme de joie », dont Bussy-Rabutin avait indiqué l'existence en lui dans son rapide et vivant portrait de V Histoire amoureuse des Gaules, s'étaient aggravées. A mesure qu'il perdait les qualités qui l'avaient fait rechercher, il avait subi le détraquement moral, le déséquilibre, l'hystérie qui accablent les vieilles courtisanes. Les heures qu'il passait chez Mademoiselle lui étaient à charge. Sans désirs, sans autre but que le témoignage de la reconnaissance qu'il devait à ses dons, il ne pouvait que trouver fastidieuse cette cour à laquelle il était tenu et qui ne le menait plus à rien. Aussi, lorsqu'il était loin du Luxembourg, de Choisy ou d'Eu, pestait-il volontiers contre la contrainte en laquelle il vivait. Sitôt qu'il le pouvait il s'échappait pour courir à l'Abbaye-au-Bois et s'attardait, le plus longtemps qu'il pouvait, au couvent où M^'" Fouquet lui faisait bon accueil. Il lui arriva même là une histoire ridicule et désagréable. Un amoureux, dont on avait enfermé la maîtresse à l'Abbaye-au-Bois, crut que c'était son rival qui en sortait le soir en chaise. Il le guetta, arrêta les porteurs, menaçant

Page 1