‹ Le beau sacrifice, 1914Chapitre 11 sur 13 · LORSQUE JE REVIENDRAI · texte numérisé non relu

LORSQUE JE REVIENDRAI

Dans le matin plus pur, je ferai ma prière. Le Seigneur bénira mon vers inachevé...

Dans mes yeux éclatants et sur mon front levé, Jailliront des trésors splendides de lumière !

Et je défaillerai d'un bonheur si profond.

Que mon corps et mon âme, — ardente sensitive — En voulant s'y plonger, comme dans une eau vive, Risqueront d'étouffer, sans en toucher le fond !

...Mais reviendrai- je un jour, lointain ou proche?...

Et quelle est la minute et l'heure et la saison,

Où mes yeux reverront mon paisible horizon.

Où j'entendrai la voix joyeuse de mes cloches?...

...Allons !... C'était encor la folle du logis.

Qui m'avait emporté trop avant d'un coup d'aile. Et la réalité, plus froidement cruelle.

Vient de blesser à mort mes songes assagis !

Abandonnons-nous donc à notre Destinée,

Ecrite tout là-haut, sur le Livre Divin!...

Les supplications, les larmes, tout est vain.

Car l'implacable faulx n'est jamais détournée !...

Aussi lorsque je songe à l'émoi du retour.

Une peur me retient sur la pente où je glisse :

« Je vois soudain surgir l'effroyable calice.

Qu’il me faudra vider, lorsque viendra mon tour ! »

Et je repense alors, pour me rendre courage.

Aux fiers talents fauchés dans leur jeunesse, hélas !...

Chénier! Samain! Rimbaud! Verlaine! et tous ceux-là, Dont l'avenir

. — vaisseau fragile —

A fait naufrage !...

28 Octobre 1914.

Parthenay, Hôpital mixte, Pavillon civil.

LA MOISSON

Je me souviens d'un livre où j'avais lu naguère :

« L’homme s'agiterait en vain 11 lui faut accepter le fléau de la guerre Ce mal nécessaire et divin ».

— Nécessaire et divin ! — ... Cette phrase insensée Qyi pose un problème angoissant.

Revient parfois errer au fond de ma pensée,

Ainsi qu'un sinistre passant.

LA MOISSON

Le ciel a donc besoin de toutes nos misères. Pour édifier sa splendeur?...

En vain prodiguons-nous l’encens et les prières, Pour la gloire du Créateur !

— Il faut offrir encor le tribut de l'angoisse —

Et le mal terrasse en chemin

— Aveuglément — toute créature qui passe,

L'homme, la femme et le gamin !... ;

Car l'enfant qui désarme avec son seul sourire, Doit régler le compte infini ;

Supporter le cruel et terrible martyre

Qui n'épargne pas même un nid !...

Et lorsque le plaisir fait pencher la balance.

Lorsqu'on ne pleure plus assez,

Nous sombrons dans la guerre effroyable, où nous lance Le Maître, soudain courroucé !...

Seigneur, êtes-vous donc quelque bourreau tragique, Un Moloch assoiffé de sang ?...

Distrayez-vous là-haut votre cour angélique.

Avec les cris des innocents !...

Ou tout cela n est-il qu'un mal involontaire ?...

— Car, enfin, vous vîntes jadis,

Pour secourir le pauvre et consoler la terre. En lui montrant le Paradis ! —

N 'êtes-vous plus le Maître ?...

Oh ! qu en sa bauge immonde, L'Eternel Révolté rira.

Si le poids formidable et suprême du monde,

A paralysé votre bras !

Si le réseau trop lourd d'une force infinie, Vous emprisonne et vous défend D'empêcher cette atroce et fatale agonie, Dont vont expirer vos enfants !..

LA MOISSON

Non !... Vous êtes toujours le Maître de l'espace, V&us- commande aux deux entrouverts...

Votre droite est terrible et jamais ne se lasse,..

De porter l'immense univers ;

Qyand votre volonté ordonne le massacre. Vous fermez vos yeux expirants,

— Tel un fier empereur, à l'heure de son sacre, Paraît plus superbe et plus grand !

Mais notre esprit est faible et ne peut pas comprendre...

— Ceux qui se révoltent sont fous ! —

Vous demeurez pour nous, le Père le plus tendre, Seigneur, et nous vous aimons tous !

Seulement, votre voie est trop impénétrable ; Tout se transforme par vos mains...

— Et vous avez choisi le palais d'une étable Pour régner sur le genre humain !

Je ne veux plus chercher à percer le mystère Ni vos desseins de l'Au-Delà...

Le dévouement n'est beau que lorsqu'on sait le taire ; Vous voulez mon corps : « Le voilà » !...

Pourtant je veux rêver à tout ce que vous faites, Avec les subtils éléments,

Des deuils inconsolés et des rouges défaites,

Et des plus atroces tourments.

Alors, ma rêverie anxieuse imagine,

Qtje les bonheurs que vous donniez Mûrissent en chagrins, pour les gerbes divines Dont s'enrichissent vos greniers ;

Nos maux sont précieux, nos maux sont méritoires. Et nos défaites du matin,

Servent à préparer d 'éclatantes victoires.

Pour l'aurore du lendemain.

Aussi, fauchez le champ de notre destinée !...

Ecrasez la grappe au pressoir !...

Cueillez la fleur fragile, avant que soit fanée Sa tige morte avec le soir !...

Prenez, ô laboureur grave et mystérieux.

Prenez pour vos moissons étranges.

Ma douleur résignée...

. . — Un blond froment des Cieux,

Dont vous communierez les Anges !... —

29 Octobre 1914.

Parthenay, Hôpital mixte. Pavillon civil.

AVANT LA GUERRE

Voici venir Novembre...

. Ah ! c'était la saison

Que j’adorais surtout, lors de la vie heureuse.

Que vient d'assassiner l'effroyable tueuse...

C'était l'intimité plus chaude des maisons...

La Toussaint d'autrefois n’était pas douloureuse.

Sous les rayons trompeurs du beau soleil fiévreux... Les regrets s'apaisaient au. cœur des malheureux. Les sanglots se muaient en des larmes pieuses.

AVANT LA GUERRE

Mais cette année, hélas ! le mal est trop cruel. Et les parfums amers des rudes chrysanthèmes. N'anesthésieront plus le supplice éternel Et n'étoufferont plus les sanglants anathèmes.

Tout est changé sur terre et nous ne vivons plus!

En vain le chaud décor est demeuré semblable : Lorsque l'on croyait jouir des heures ineffables.

Le destin qui guettait — sournois — n'a pas voulu !...

Pourtant le sol s'endort avec mélancolie.

Le ciel est aussi pur et limpide ; pourtant. Penchée au beau miroir enchanteur de l'étang, La feuille se reflète en sa grâce pâlie !...

Pourtant la brise fleure un relent de fruit mûr !...

La Treille semble lourde où sifflote la grive.

Sous l'opulent manteau tissé de pourpre vive !

Un dernier vieux lézard tremblant se chauffe au mur !

Adieu le bel été, les vendanges sont faites !

Les pommes ont passé le seuil, à pleins paniers. Les sacs de blés, pansus, s'entassent aux greniers. Et la grange a du foin séché, jusqu'à son faîte !

C'est le temps des labours et des emblavaisons.

Où l'on va, pas à pas, suivant les bœufs qui fument. Creuser le long sillon, qui se perd dans la brume.

Et le soir, l'on s'endort, les pieds sur les tisons !...

Le Chasseur embusqué parmi les pins, qui rêvent. Guette le vol sifflant des sauvages ramiers ;

Vers le soir, saluant la lune, les premiers,

Des hiboux en sanglots, se lamentent sans trêve...

Qyand les matins sont froids et clairs, lorsqu'on peut voir Une vive gelée argenter les éteules.

Et mettre un manteau blanc sur le dos rond des meules. On chasse avec bonheur, l'alouette au miroir !...

AVANT LA GUERRE

C'est aussi vers ce temps que le marais s'inonde, Les vols des pluviers, des courlis, des vanneaux, Fourmillent aux lointains et rasent les canaux, Faisant frémir l'échine électrique de l’onde.

Les hérons, dans la nuit — tard après le coucher De l'astre languissant — s'annoncent par les râles Caverneux et profonds, de leurs voix gutturales. Puis, à grand fracas d'ailes, arrivent se brancher.

Le lièvre est aux labours frais creusés, quand il gèle. Mais son corps chaud exhale une faible vapeur, Qy'aperçoit aussitôt l'œil perçant du chasseur,

Attirant l'ennemi vers l'abri qu'il décèle.

C’est lorsque l'eau s'acharne à tomber, et ravine Les chemins forestiers où le bûcheron passe, Qye l'on lève, au taillis, la première bécasse.

Et, dans les prés bourbeux, l’agile bécassine.

C'est la vie agitée, où tout semble plus beau 1...

C'est la triste splendeur du lent déclin d'un règne !...

Près du feu de sarment, qui grille la châtaigne.

Les amis assemblés goûtent le vin nouveau.

On se retrouve, enfin !... Les cœurs sont plus à l’aise !

Comme après les oublis confiants de l'été On se tend les deux mains, avec fraternité. Pour affronter l’assaut des minutes mauvaises !

Les amants attendris se serrent de plus près...

Sous le plomb du ciel gris et pesant de Novembre,

Le rire des enfants, dans la tiédeur des chambres. Semble aux parents songeurs, plus sonore et plus frais...

Vois le spectacle ardent du soleil qui se couche !...

Quoi ! le fleuve de feu qui s'écoule, là-bas.

Ne te fait pas frémir et ne t'attendrit pas ?...

Des cris extasiés ne forcent pas ta bouche?...

Non !...

Car je songe alors, en mon trouble hagard, Aux charniers douloureux de l' ardente fournaise. Et TOccident qui croule, en sa lueur de braise. Comme un voile sanglant, opprime mon regard !...

30 Octobre 1914.

Parthenay, Hôpital mixte. Pavillon civil.

ifcr

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