L'INUTILE LEÇON
Jardin mort, vous m'avez appris Qyelle chose, entre toutes, est bonne, Et le sein fécond de l'automne.
Sut m'accueillir et m'a nourri.
Pourtant la leçon vénérable.
Que j'écoutais grave et soumis.
M'aidera-t-elle, ô vieux amis.
Chêne barbu, sévère érable ?...
En revenant à la santé,
Qyi pénètre à présent mes moelles.
Entendrai-je des voix rebelles.
Clamer leur appel entêté ?...
Et tendrai-je vers d'autres joies.
Haletant, le front en sueur.
Ce cœur jaloux d'un faux bonheur.
Sur qui pourtant je m'apitoie ?...
Me feras-tu souffrir encor Ma pauvre volonté débile ?
— Ah ! Seigneur !...,
. Qy'il est difficile.
De guérir son cœur et son corps !...
22 Octobre 1914.
Parthenay, Hôpital mixte.
LE CAUCHEMAR
En l'allée où la feuille — oiseau d'ambre — descend. Je promène, songeur, mon pas convalescent...
— Où sont les chers bonheurs cajolés de naguère ?...
Un soleil fixe, et tiède, et blanc, suspend au mur Son manteau lumineux, beau comme une tunique.
Et c'est une soirée incomparable... unique!...
— Un vieil arbre se meurt, en tendant son fruit mûr... —
Le jardinier penché sur une plate-bande.
Sarcle, en peinant, les che'veux longs des gros fraisiers ; Sautillant, dans les brins flexibles des osiers.
Deux oiseaux enragés font une sarabande.
LE CAUCHEMAR
Tout est bon... simplement... et tout paraît heureux. Sous l'atmosphère lasse et doucement pâlie.
De savourer le miel de la tâche accomplie...
— Le sol va s'endormir d'un oubli langoureux.
— Ahl... J'entends tout à coup le mot terrible :
« Guerre ! ! »
Ce mot-lâ retentit comme un coup de canon !
Dieu ! la chose qui porte un si terrible nom.
Dans toute cette paix, je n'y songeais plus guère !
... C'est un blessé qui parle... Il a le front bandé... 11 marche, en trébuchant, sous la chaude caresse Du soleil pitoyable...
Une immense allégresse L'inonde... 11 parle bas, sur un ton saccadé :
« Les obus... La Tranchée... Hurlement de tempête... « Une grêle de cuivre brûlant...
. L'œil d'un mort
« Qyi reste ouvert...
. Un bras que crispe un sombre effort...
« On est sourd... Voit plus rien... Et l'on baisse la tête...
« La faim... Des réflecteurs empêchent de dormir...
« La moindre goutte d'eau, semble une Eucharistie !...
■ « L'odeur des morts (on n'a jamais eu d'amnistie ! ) « Si l'on pouvait manger, forcerait à vomir...
« Du sang qui gicle... Eclaboussement de cervelles... « Un conscrit de vingt ans, qui blague à mon côté,
« Anxieux, me regarde... et s'écroule... hébété...
« Les instants sont peuplés d'épouvantes nouvelles...
« Puis tu tombes aussi... C'est drôle... Tu verras...
« Un coup de fouet qui brûle et cingle la poitrine...
« C'est tout...
. Une lueur rouge et chaude, illumine
« La paupière...
. A l'oreille on entend comme un glas...
« On voudrait appeler ; « Au Secou... rs ! » ;
. Une touffe
« D'herbe, sur le talus, borne ton horizon...
« On dirait qu'en ta plaie, on enfonce un tison...
« Et l'on sent qu'on défaille...
. — Et le sang vous étouffe !...
LE CAUCHEMAR
(( On repense aux parents... au village... à son toit... « Les gosses, le travail, et la grand'mère âgée...
— Tout auprès, ton copain, la face ravagée...
« Continue à tirer sans s'occuper de toi !... —
« Le soir, te voilà seul... Plus d'espérance aucune;
« Le corbeau trace en l'air son cercle rétréci...
(Mon Dieu ! le bon soleil ! Que l'on est mieux ici !...) « Sur le coteau — courbe/ sanglante — vient la lune..
« Une étoile clignote, et semble rappeler « L'âme, qui se raccroche à votre chair blessée...
« L'on écoute hurler une ombre fracassée « Qui se traîne...
. — Oh ! pouvoir se débattre ! Appeler !..
« Puis l'on s'évanouit !... Perdre sa connaissance...
« C'est bon...
. L'on ne sent plus le mal vous tenailler;...
« On se réveille, au jour, à l’abri d'un pailler,
« Plus courageux contrej l'assaut de la souffrance...
« Puis c'est le train qui roule... Et le lit d'hôpital...
« Le chloroforme...
. On s'endort mal... On sent la sonde,
« En mi-rêvant, fouiller la blessure profonde...
« C'est froid... aigu... inexorable...
. . . . Et c'est fatal !... »
...Le blessé, maigre et pâle a tourné dans l'allée ; Je n'entends plus le son de sa voix, maintenant... — Ce n'est peut-être qu'un sinistre revenant.
De qui la vision brève s'en est allée... —
Non ! L'idée est en moi, tenace désormais !...
(( Oui, des hommes se tuent ! Des hommes agonisent,
« Qyand l'automne rêveur et muet divinise « Les arbres !...
. Quand s'en vient la saison que j'aimais!... »
Quoi ! toutes les splendeurs, tous les conseils d'automne. Sa beauté, son travail, sa résignation.
Rien n'aura pu briser l'orgueil des Nations,
— Et malgré tout, là-bas, rageur, le canon tonne ?...
Vainement, Dieu propose en exemple aux humains La bonté de la terre aimante et maternelle.
Rien ne saurait calmer nos haines éternelles.
Et c'est pour mieux frapper, que nous fermons les mains !...
Pourtant tout se repose...
. Et tout est si tranquille !...
— Un nuage, là-haut, s'effile exquisement... —
Dans l'air meurtri d'Octobre, un vague enchantement. Flotte autour de ma chair maladive et débile.
Une enfant de dix ans saute à la corde et rit...
Des pigeons roucouleurs échangent leurs caresses...
Le soleil, dévoré de divines tendresses.
Pose au front du tilleul ses baisers attendris...
23 Octobre 1914.
Parthenay , Hôpital mixte. Pavillon civil.
REMEMBER
Oui, songer à la guerre est la pire agonie !...
— Le vol tumultueux des anciens souvenirs.
Vient obséder mes yeux, que la mort va ternir... Des noms chéris blessent ma lèvre... O Litanie !...
Litanie éperdue et grisante à jamais !
Tendre poignard, inoculant dans ma blessure. Le poison qui tuera d'une mort lente et sûre...
Souffrir par l'Autrefois !... Par tout ce que j'aimais !
REMEMBER
C'est cruellement doux !...
. Mes prunelles ravies.
Voient éclore au vieil arbre expirant du passé.
Les larges fleurs de joie, en groupe nuancé.
Brodant l'étrange et noir canevas de ma vie.
Et je vois défiler, inexorablement.
Des images, des sons, des odeurs, en cortèges.
Fragiles comme un vol de très fragiles neiges...
... Et c'est, pour mon cœur faible, un adoré tourment.
Je revois ma jeunesse, en robe d'orpheline,
Et son sourire pâle et son regard fiévreux.
Le collège où je fus, parfois, si malheureux... ,
Où mon front, sur la page, ingratement s'incline...
La promenade, au bon soleil, dans la forêt...
La course décoiffait ma tête ébouriffée...
La clairière semblait le palais d'une fée...
— Le soleil était rouge, au soir, quand on rentrait. .. Adolescence pure... et première amourette...
Ma rougeur... Et les mots stupides et très doux,
Qye je balbutiais, le soir du rendez-vous...
J'effeuillais mon cœur simple, ainsi qu'une fleurette !...
— Les angoisses... Le mal divin qui fait pleurer...
Sentir une aile immense, éployée en mon âme, Que n'emplira jamais l'amitié d'une femme... Fermenter d'infini !... Savoir s'y résigner !...
Puis, naître tout-à-coup aux splendeurs les plus pures..
Demeurer immobile et dédaigneux, perché Sur le crâne moussu d'un vieil orme ébranché...
Jouir des sérénités qui peuplent la nature...
Voir le soleil sanglant, sur les eaux du marais. Traîner lointainement comme une barque rouge...
Un nuage de pourpre incendié, qui bouge.
Vient voiler peu â peu l'astre qui disparaît...
Les vanneaux, dans le soir, font des plaintes étranges. Leur vol brusque et soudain passe et siffle dans l'air...
— Une étoile filante éblouit le ciel clair.
Comme la chevelure éparse d'un Archange !
— La chasse. Les matins de froid âpre et mordant ; Sous le talon joyeux, le sol glacé résonne.
Le chien saute.
. Un bouleau trop délicat frissonne ;
Et l'on marche, à grands pas, la pipe entre les dents.
REMEMBER
Mon cœur frappe plus fort, et le sang dans mon être. Jaillit plus librement...
. Une ardente santé
Me rend meilleur et plus sensible...
. La bonté.
Cadeau du ciel limpide, à grands flots me pénètre.
Et dans le matin tendre, au coloris charmant, Qyand j'aperçois filer, droit, sur l'horizon mauve. Un grand diable de lièvre éperdu, qui se sauve. J'abaisse mon fusil en riant doucement...
Ou bien c'est la bécasse, en forêt, en novembre...
Une odeur flotte... et mon cocker a tressailli !...
11 s'agite... Renifle... Et crève le taillis.
— Rousseurs de miel — cire et safran — nuances d'ambre !
Puis l'éblouissement superbe de l'été.
La plage, le tennis et les courtes idylles...
On s'oublie... On repart vers le gouffre des villes : Le flot reprend l'amour qu'il avait apporté...
On revient vers le sable, aux heures hivernales... On se souvient... On s'aperçoit qu'on a souffert... — Un rocher écumeux brille comme du fer —
On avait cru d'abord, l'aventure banale...
On contemple, attendri soudain, le cher décor. —
Un goéland qui tournoie avec des yeux avides. Grince un cri déchirant...
. Tout est vide!... si vide!
Cela serait si bon: — Pouvoir pleurer encor !... —
Assez de souvenirs !... C'est la fin du cortège !
Je ne veux plus savoir ! Je ne veux plus penser !
Il vaut mieux oublier tout à fait! — Vous laisser Fondre, ainsi qu'une frêle et délicate neige...
Vainement, je retiens mon cœur et mon esprit...
Je me grise...
. Et je trouve, en fouillant dans ces choses.
Une douleur... comme un serpent parmi des roses...
J'ai beau savoir cela... Le charme encor m'a pris!
REMEMBER
— Mieux vaut jouir du moment ineffable qui passe ! —
Ne plus jamais cueillir aux branches du passé,
Ces fleurs au coloris toujours plus effacé...
Suivre plutôt de l'œil, un oiseau dans l'espace!...
Pourtant... Pourtant Seigneur! c'est bien triste d'avoir Aimé, joué, chanté jadis, et de connaître Si bien le sol chéri qui nous avait vu naître. Lorsqu'on ne pourra plus, peut-être le revoir !...
Tous ces chers souvenirs, si la mort me moissonne. Seront morts à jamais...
. Et mes amis passés
Ne les tireront plus de leur cercueil glacé...
Ils ne consoleront plus personne...
Personne !
24 Octobre 1914.
Parthenay, Hôpital mixte. Pavillon civil.
RÉVOLTE
Je ne puis pas mourir ! Je ne veux pas mourir !...
La guerre ne peut pas briser mes forces vives :
Ma pensée en éveil est là, toujours active.
Et ma dette est payée à force de souffrir !
Car je loge au fond de moi-même, un mal horrible...
Mais ce n est pas la peur, l'angoisse du danger,
La baïonnette ou lef canon de l'Etranger !
Les vils et bas frissons ne m'ont point pris pour cible !
Je ne crains pas, non plus, le choc définitif.
Ni le dernier sursaut de mon ardeur dernière...
— Mourir pour une idée ou pour une bannière.
Fût toujours l'idéal aimé du sensitif... —
RÉVOLTE
Non !... Le martyre affreux qui toujours recommence,
C est de songer :
«Je pars, alors qu'au fond de moi.
Envahi peu à peu. par un obscur émoi.
Je sens germer ï Idée...
. — Une humble graine immense !... — »
Je sais que j'aurais pu consoler les humains,
Qye mon esprit berçait l'essor de grandes choses. Et j'ai laissé mes jours, charmants comme des roses. Frivoles et légers, s'effeuiller dans mes mains !
J'ai laissé se souiller et ternir dans la fange, Sans vouloir les cueillir, mes rêves précieux ; Et je n'entendais pas le vol silencieux De l'Heure, qui hâtait ma destinée étrange...
Qjjoi, tout serait fini ?... Je perdrais mon trésor ?...
Cette idée est un glaive froid qui m'assassine !...
— Soleils couchants et vous, parfums blonds des glycines, Je veux vous contempler, vous respirer encor !... —
Je ne veux point partir sans avoir eu la grâce De vibrer tout entier, comme un bel instrument, Et d'immortaliser ma joie et mon tourment.
En accents souverains et maîtres de l'espace !
Je veux pouvoir, un jour, te prendre sans effort O vol vertigineux dont parfois je tressaille !...
Je me sentais mûrir pour une autre bataille... ******
| Pour un autre combat, je devenais plus fort!...
Faudra-t-il qu’une mort aveuglément cruelle, Interrompant l'élan qui haussait vers l'azur Mon cœur plus délicat et mon esprit plus mûr. Brise à jamais l'essor où s'essayait mon aile?...
Les souvenirs, les tendres aveux entendus,
Une confession que vous dicte un visage,
Les faits notés... Les cris de passion sauvage... Faut-il que tout cela soit à jamais perdu ?...
Oh ! quelle trahison !... Disparaître avant l'âge !...
Et ne laisser, au lieu du monument rêvé,
) Qy'un mur informe, ayant un faîte inachevé,
I Et la fragilité mouvante d'un sillage !
Songer que rien de moi, ne pourra subsister...
Même mon nom choisi, clair comme un paysage, Ne me survivra pas, — comme après un naufrage Une épave, un instant, continue â flotter !... —
RÉVOLTE
Je m'en vais m'engloutir dans l'ombre solennelle,
D'une mort sans témoins, d'une mort sans éclat...
Les vers de mon voisin gagneront mon corps las...
Des corbeaux inconnus mangeront ma prunelle !
Il ne restera plus, pour le cercueil léger,
Où j'eusse aimé descendre à côté des ancêtres,
Qye des os dépouillés, qui verdiront peut-être Sur le sol ennemi, hostile à l'étranger !
Ainsi, j'aurai passé sur terre comme une ombre...
J'aurai vibré... J'aurai sursauté d’infini,
Et le travail tenté ne sera pas fini;
L'édifice frappé va crouler en décombres !...
Voilà ce qui me ronge et ce qui me fait mal...
S'enfoncer à jamais dans le Tout anonyme.
Ne laissant après soi qu'une tombe minime,
Qyi vous distingue à peine, hélas ! de l'animal ;
Et se dire, en mourant :
. « J'aurais été peut-être.
Votre consolateur, vous qui m'assassinez !...
Mais en frappant mon corps, vous avez condamné;
Le germe éblouissant contenu dans mon être !... »
25 Octobre 1914.
Parthenay, Hôpital mixte, Pavillon central.
AUTOMNALE
Des brocarts somptueux, des pourpres violettes Parent son corps fluet...
. Ses yeux gris sont en quête.
Du bel ermite qui jamais ne succomba...
L'Automne est une femme aux fécondes mamelles. Au ventre lourd, comblé de bénédictions.
Et que le saint travail de la Création,
Fait plus harmonieuse, et plus pure, et plus belle.
AUTOMNALE
L'Automne est une fée, au seuil du souvenir...
C'est un baiser de paix du soleil à la terre...
C'est un apaisement dans un cœur solitaire...
C'est une enfant parée, avant que de mourir... L'Automne est un adieu...
. Mais c'est une promesse ;
C'est le grand carnaval des feuilles...
. C'est le bal.
Traître en gais tourbillons, où le valseur fatal. Aquilon, vous étouffe à force de caresses !...
L'Automne c'est le gouffre où va le cœur meurtri...
C'est la saison-petite-sœur de toute peine...
C'est l'idéale fin de l'aventure humaine L'agonie en beauté, sans râles, sans un cri...
L'Automne est un vaisseau succombant de richesses, Qyi sombre peu à peu, dans une mer sans fond...
— Le ciel lui-même, observe un silence profond. Attendant que le géant qui penche, disparaisse... —
L'Automne est le reflet du soleil jaunissant Qui laisse son image au miroir de la Terre...
Sur la forêt drapant son voile solitaire.
Les incarnats cuivrés se sont veinés de sang !...
L'Automne est le grand roi d'une page biblique.
Qui s'est fait un manteau, de l'or roux de ses blés... — Et passe devant ses; serviteurs assemblés... — Dans la large beauté d'un couchant symbolique !
L'Automne est la saison du grand crime, où le froid Console l'humble feuille, en la faisant jolie...
C'est le regret poignant du regard d'Ophélie... C'est la débauche des bijoux... des vieux orfrois... L'Automne ! c'est la messe en tragique spectacle...
— O basilique du silence !... —
. En la forêt,
Un évêque tremblant et superbe, apparaît,
Qyi déchire, en chantant, le cœur du Tabernacle...
L'Automne ! c'est l'Hostie, élevée au milieu Du fouillis noir et dur des branches incertaines...
Puis le soleil défaille... et sa lueur lointaine S'éteint...
.... On a fermé les portes du Saint Lieu.
L'Automne ! c'est l'appel tendre d'une prière. Avant le grand sommeil de l'hiver attendu ;
C'est, dans le bois, sans que l'on ait rien entendu. Une chute d'étoiles pâles sur la terre !
AUTOMNALE
L'Automne ! c'est la toux au fond de l'hôpital...
C'est la mort pourvoyeuse, errant de ville en ville ;
C'est la phtisie, au front du malade débile.
Signant du doigt tendu le dénouement fatal.
L'Automne ? c'est la vie au cœur des cheminées...
C'est le recueillement...
. L'angoisse du ciel gris...
On regarde en arrière, et l'on est tout surpris. De la course éperdue et folle des années...
L'Automne ?... c'est l'amant funèbre de l'angoisse...
Qyi chuchote tout bas, — atroce sermonneur, —
En épiant nos yeux agrandis par l'horreur :
« Hâte-toi ! la mort vient ! »
. « Hâte-toi 1 le temps passe !... »
L'Automne? c'est l'amant fidèle du passé...
11 tisonne le cœur...
. La flamme chaude et tendre
D'autrefois, n'a laissé qu'un petit tas de cendre... Qyi dort d'un sommeil gris... insensible... et glacé...
L'Automne ?...
. C'est du rêve avec de la fumée !
Le vin nouveau, comme un' poison consolateur Nous verse en pétillant l'émoi d'un faux bonheur...
C'est l'attendrissement de la lampe allumée...
L'Automne ? c'est l'exil de l'âme qui sanglote En se sentant glisser, glisser, vers un trou noir...
— Au fond du fleuve sale, on voit danser, le soir, Une ronde sans fin, de lumières falotes...
Automne, je t'adore, ô saison recueillie !...
Je t'adore à genoux, car tu es, à la fois.
Riche comme le rêve, où s'exalte ma foi,
— Et doux comme les yeux de ma Mélancolie !...
26 Octobre 1914.
Parthenay. Hôpital mixte. Pavillon central.
LE RETOUR
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La petite Chapelle, embaume de silence...
Elle sommeille en paix, au cœur du grand jardin Epars autour du vieil hôpital citadin.
Où se berce l'ennui de ma convalescence.
. Un soir, j'y suis entré, vers l'heure du salut...
J'ai senti tressaillir, alors, mon âme errante,
Comme on voit sursauter une mèche mourante,
Alors que l'huile d'or ne l'alimente plus.
O petite chapelle, humblement décorée !
Anges en plâtre peint, dans l'adoration !
LE RETOUR
Cœur divin rayonnant de bénédiction !
Glaive perçant le sein de la Vierge éplorée !
Comme j'ai reconnu sur le candide autel ;
Le Tabernacle offrant sa porte précieuse!
— On voyait le rubis tremblant d'une veilleuse.
Luire de son éclat frêlement éternel. —
Mes yeux s'habituant à l'obscure pénombre,
Aperçurent bientôt — d'abord confusément —
Des fantômes courbés... De moment en moment.
D'autres les rejoignaient, en un glissement d'ombre.
A voix basse, échangeant leurs réponses, les sœurs (Pour que Dieu tout-puissant protège la Patrie ! )
Disent leur chapelet...
. — Soyez bonne ! ô Marie !... —
C'est un bourdonnement d'angélique douceur...
En écoutant monter leur voix calme et fanée,
— Ainsi qu'on voit parfois une colombe blanche.
Voltiger, anxieuse, au-dessus d'une branche, —
Une prière hésite à ma lèvre étonnée...
Oh ! ne viens pas chez moi, pauvre bonne prière.
Tu sais bien que mon cœur ne peut plus t’accueillir ! >
Le prêtre, vers l'autel, monte pour nous bénir...
Je vois les cierges blancs, chevelus de lumière !
Une infirme, tout près, le front extasié.
Chante pieusement le refrain du cantique...
/ Et je sens peu à peu ma cuirasse sceptique Fondre comme la cire, au contact d'un brasier...
Je suis tout pénétré de langueurs infinies !
Et j'implore, à mon tour, tombé sur les genoux...
Jésus compatissant, ayez pitié de nous !
Coulez, ô flot harmonieux des litanies !
Le grand cri déchirant du « Parce Domine »
Ressucite l'ardeur de ma foi de naguère...
— Je songe, en frissonnant, aux hasards de la guerre ;
— « Maître plein de courroux, m'avez- vous condamné ? » . . .
Epargnez votre peuple ! Et que votre justice N'arme pas, chaque jour, votre bras irrité Contre nous !...
Vous avez toute l'éternité.
Pour accabler nos corps pantelants, de supplices !
La clochette s'agite... On élève la Croix...
Alors dans ma détresse et dans mon agonie.
Je crie éperdument : « Vierge soyez bénie !... »
Crucifix qui rayonne, en ta bonté, je crois !...
LE RETOUR
Je te comprends enfin, et je sens que tu m'aimes !...
— Mais soudain, pâlissant, je me suis arrêté.
Car je ne trouvai plus qu'un gouffre dévasté,
Qyand mes yeux repentants plongèrent en moi-même!... —
Dieu, je voudrais encor vous prier, mais je n'ose...
Il ne reste plus rien du jardin merveilleux.
Que j'aurais dû garder avec un soin pieux ;
— Un souffle de fureur a saccagé les roses !... —
Les arbres dépouillés frissonnent sur le sol :
Chaque source est tarie, et nos bonnes pensées,
— Ces papillons du ciel — se sont toutes lassées ;
Pour ne plus revenir, elles ont pris leur vol !...
Rien ne subsiste plus des choses anciennes...
Sur le socle où trônait l'image de vos saints.
De tout l'effort haineux de mes bras assassins,
J'ai hissé, ricanant, des idoles païennes 1...
Je suis tombé trop bas, dans l'erreur et le mal ;
Je fus trop entêté, je fus trop misérable.
Pour me voir pardonner mon délire coupable...
— Je fus plus salement abject que l'animal !...
— Mais que vois-je?... L'Hostie ardente me fait signe?... Un rayo'nfcileste a nimbé sa blancheur...
Oh ! ne me faites pas défaillir de bonheur!,..
Non, je n'accepte pas !... Non, je ne suis pas digne ! —
Je ne puis plus parler, Seigneur !
Mon cœur se fend !
— Mon cœur est un torrent qui va rompre sa digue... —
Se peut-il que, malgré tout mon passé prodigue, Vous me reconnaissiez encor pour votre enfant !...
27 Octobre 1914 .
Parthenay, Hôpital mixte, Pavillon civil.
LORSQUE je reviendrai
Lorsque je reviendrai, la guerre étant finie. Vers mon pays natal et son calme horizon. Peut-être verra-t-on chanceler ma raison.
Sous le choc trop brutal d'une joie infinie !...
Quelle fête en mes yeux !... Qyelle paix en mon cœur !...
Ce sera le printemps vermeil ; et la nature.
Vêtira sa plus neuve et plus riche parure.
Pour recevoir son fils, retournant en Vainqueur !...
Les oiseaux chanteront d'une voix en délire :
« Gloire ! Gloire à jamais, au vaillant défenseur ! »
Le ciel, tout rose, aura la suprême douceur Et le charme accueillant d'un maternel sourire !