LA LETTRE DU JARDINIER
Mademoiselle,
Je prends la plume pour vous donner des nouvelles
Du jardin. Il est très joli en ce moment.
Si vous venez à Pâques ou plus tard qu'au printemps
Vous le verrez. Il s'est levé ce matin
Tout mouillé de votre souvenir. Il y a tout plein
Des fleurs que vous m'avez recommandées :
Le tissu provincial des pensées,
Des pains de roses tout partout,
La cendre effritée des lilas, si pimpante,
Et les glycines au corps mou
Que vous nommez : fleurs flottantes,
ai4 LE BEAU VOYAGE.
Les œillets mâchurés pour vos mains sensuelles,
Les tulipes de cii-e et Tœuf creux des magnolias.
Un seul soleil ouvert, pareil à votre ombrelle.
Le rayon de miel rouge du dahlia^
Le lys paralysé qui meurt devant la porte,
Et, dans la prairie, en récréation, par intervalle,
Les cent mille demoiselles marguerites aux joues pâles
Il y a des fleurs et des fleurs de toutes sortes !
Depuis les mouches bleues qu'on appelle myosotis
Jusqu'aux papillons roses des pêchers. Les iris
Et les glaïeuls donnent cette année et font
Des fusées et des fuseaux, de-ci de-là, à profusion.
Mais tout cela s'ennuie après Mademoiselle,
Et bien qu'il ait fait beau depuis la dernière Noël,
La joie attend que vous veniez, pour y venir...
D'où la mélancolie qu'ici nous avons tous
Pour un arbre sans nid, pour le jardin sans vous.
Croyez, Mademoiselle, à tous mes souvenirs.