L'AUTO PASSE
La route. Les lilas... Tout près une auto passe, Fraversant, à pleins bonds, la campagne de Pâques Verte et bleue, et frôlant les branches dépassantes De la maison où nous avons ce printemps-ci Posé dans le gazon tout frais, auprès des sentes, De l'eau vive et parmi la jeunesse des nids, Notre amour, nos certitudes, notre espoir sûr. Et cela donne un très grand charme à cet azur... L'auto passe.
Les pies du peuplier ont fui sur le chemin ;
La poussière trembleuse est retombée en place...
Ce n'était rien.
Rien qu'un tressant dans la lumière, qu'un coup d'ail
Au passage, éventant les choses domestiques,
Egratignant le vert des prés, le blanc du ciel.
Pourtant un sentiment d'infini est en clic
Dans cette automobile errante, et je m'applique
A deviner pourquoi ce soir elle me laisse
Un si poignant silence intérieur... Pourquoi.^
Tant de choses déjà ont passé près de moi!
Que me fait celle-ci?... Pourquoi?... Qu'est-ce?
J'ai comme une impression de doute. Cependant
Ma main est là avec les deux tiennes dedans ;
Il fait beau, clair, charmant, autour de nous.
Le ciel flambe et l'herbe nous vient jusqu'aux genoux.
Oh! comme elle a fui vite, as-tu vu, tout à l'heure? Ne te semble-t-il pas qu'elle nous fasse injure Et qu elle ait méprisé un peu notre bonheur. Elle qui passe avec l'affreux dédain de ce qui dure Et qui franchit d'un bond l'espace de deux cœurs?... Il est donc des pays plus beaux que nous au monde Qu'elle n'a pas pour nous freiné son aile prompte? C'est étrange, ils n'ont pas senti notre bonheur S'exhaler doucement, vers eux, les voyageurs? Rien ne les a tentés... rien, pas même une fleur!,..
l'auto passe. 235
e serions-nous donc pas le plus beau paradis
our qu'ils n'aient même pas vers nous tourné la tête?
[on arbre, mon jardin, ma maison, ma retraite,
out cela je l'éprouve et tu l'éprouves, dis?
itensément... Pas eux... Pourquoi?...
ue c'est étrange ! on vit, on aime et Ton désigne
eux arpents de terre, un coin de prairie, des vignes,
'es blés. On dit: u C'est beau! Que c'est beau! Vivre là!
vec une seule amie..., avec toi... »
t puis voici qu'une chose qui pa^se
DUS fait sentir obscurément que c'est un leurre,
ue le bonheur n'est jamais là, ni tout à l'heure,
maintenant, quoi que l'on dise, quoi qu'on fasse, u'il n'est pas plus entre nos mains que dans nos yeux,
que ce n'est pas vrai que ma prairie soit belle. ae ce bonheur qui paît dans l'herbe n'est pas mieux ue tel bonheur fictif. . . Alors l'âme chancelle. )ute la confiance en soi se rétracte ...et les haies •uissantes du beau printemps attendrissant le chemin des bois, et la maison que j'ai, le ciel pur auquel j'ai dit ce que je sens, sa petite main mouillée par les lilas, charme de son sein mêlé à ce grand charme îS choses vertes qu'est un jardin — tout cela l'on avait la folie, absurde et douce à l'âme,
De trouver émouvant entre toutes les choses
Et beau à le serrer fortement sur son cœur,
Tout cela apparaît subitement morose,
Étroit comme le plus vulgaire des bonheurs.
On a le sentiment de sa limite, à cause
De cette force libre et tout ivre d'ardeur
Qui file, n'ayant pas même, à travers les branches,
Dans la pénombre grave où ta clarté se baigne.
Distingué seulement ta robe rose et blanche...
Il ne passera plus d'auto dans la campagne Ce soir. Rentrons... Gomme on est peu de chose! Comme on n'est sûr de rien, mon Dieu! A la merc D'un frisson dont le meilleur bonheur s'obscurcit! Et par ce printemps bleu et sous les branches roses Avec dans ma main tes deux mains, il a suffi Que cette chose errante traversât ces choses Pour qu'elle ait mystérieusement, tout à l'heure. En ce beau soir facile où l'àme s'ouvre toute. Troublé d'un sourd émoi, d'une angoisse et d'un dout La paix d'un vieux lilas, d'un chemin et d'un cœui
LES DEUX AMIES
LES DEUX AMIES
1 nature et la femme ont des saveurs pareilles : une attire l'enfant, l'autre accapare l'homme; t toutes deux sont le vin-fleur que l'on conseille qui pleure une ivresse, à qui réclame un baume.
leux saule du chemin de mon enfance morte, i j'appuyai mon front pour que tu le rassures, i j'ai senti vraiment battre en ta sève forte î sang de solitude amer de la nature,
Silencieux ami de l'enfant qui commente La leçon grave et le grand charme bienfaisant, Et qui chérit alors, comme on aime à quinze ans, La maîtresse aux doux bras qu'est la terre charmant
Je n'ai fait que changer d'épaule en te quittant, Et la vie seulement substitue à ta force Comme un bonheur plus lâche et plus intermitten Des bras à ta ramure et la chair à l'écorce.
Oh! certes, elle n'a ni ton front ni ton âme! Quelque chose de moindre et de plus adouci L'incline à moi et fait qu'en elle j'apprécie La grâce misérable et frêle de la femme.
Mais elle a remplacé, peu à peu, sans secousse, Tout ce qui fut ma joie et ma force et ma vie. Tout ce que j'aspirais, enfant, dans l'embellie, L'automne des soleils, la rosée sur les mousses,
Et le bonheur trop pur de la plaine et des bois. Et les pommiers fanés et la meule odorante. Et ces nuits tendres des campagnes où l'on voit Chaque village avec sa lune différente...
LES DEUX AMIES. 2^1
0 forêt framboisée, forêt de la fougère, Toi là-bas, l'étrangère aux yeux roux et brutaux, Dont on entend gémir les âmes prisonnières, Et qui poses ton drame obscur sur les coteaux ;
Grand arbre qui, le soir, respires des oiseaux, Ceux de la plaine, des jardins et des collines, Et qui retiens, durant le sommeil d'été chaud, Le souffle crépitant qu'ils font dans ta poitrine;
Brise des amandiers sur la mer exhalée, Et toi, mer, printemps bleu tout effeuillé de voiles, Dû, nue, entre à mi-corps, tremblante et reculée. Gomme un oiseau se baigne en frissonnant, l'étoile ;
Carmel religieux des fleurs de la montagne, uhape des nuits, ô lune à la glace qui craque. Ou toi, familial angélus des campagnes, Qui mets un grand baiser au front les soirs de Pâques,
Nature, ma nature, ombres, charmes, nuances, Délicieux amis, je ne vous verrai plus. Vos calmes voluptés, vos molles transparences, Et la nuit au grand cœur, je ne les verrai plus !
Car je suis mort à vous venant de naître à elle. Car votre émotion ne se partage pas, Et c'est de vous quitter que je me sens plus las. J'ai perdu votre goût profond et naturel.
Pourtant, ce n'est pas vrai! rien n'est mort, rien chan Seulement la nature a fait comme moi-même : Son âme libre a mis une chaîne qu'elle aime, Et se range, amoureuse, à ta captivité.
Lorsque tu tends vers moi les paumes- de tes mains, Ce n'est pas seulement moi qui m'y précipite, C'est tout l'azur du ciel, le soleil des chemins, Qui viennent, d'un élan, vers elles, si petites !
Il semble qu'après moi tout suive, à leur appel, Vers la maîtresse unique et la raison des jours. De l'horizon, bois, plaine, onde, ciel, tout accourj Et l'immense univers va se poser en elles.