‹ Le beau voyageChapitre 67 sur 75 · LA LIGNE D'HORIZON · texte numérisé non relu

LA LIGNE D'HORIZON

Horizons, méchants horizons,

Que vous en prenez de choses, de choses î

Horizons, mauvais horizons,

Que vous soyez gris, mauves ou roses.

Chaque fois que nous vous regardons,

C'est avec une inquiétude

Amoureuse!... Horizons,

Vous êtes la ligne austère de la solitude,

Le cercle auréolé dont nous nous enveloppons...

Tout ce qui, sous nos yeux, s'est englouti en vous

Et qu'on croyait revoir demain,

Vous l'avez gardé 1... Quoi? C'était donc pour vous

3o8 LE BEAU VOYAGE.

Qu'ils nous avaient lâché la main,

Sur la côte ou sur le chemin,

Tous les passants, tous les amis, *

Tous les confidents de jeunesse

Qui, dans le jour fuyant et le soleil qui baisse,

Se sont, retournés à demi

Pour répondre à notre tristesse

Et nous resourire une fois î . . .

Nous avions tant d'illusion au fond des yeux ! . . .

Horizon si, si pâle, avec ton charme bleu.

Ta fausse nonchalance, avec ta voix

Malade et ta pose mourante un peu,

Forme de rêve, étrangement ressemblante

A ces visages expressifs et tout frileux d'amantes

Qui nous sourient au fond des parcs,

Dans le mystère de l'attente, du recul et du retard

C'est de nous que tu t'alimentes!...

Forme persuasive et terrible et charmante,

Horizon, horizon voilé!

Oh! ce que tu m'as pris, misérable,

Ce que tu m'as déjà volé !

Lointains renouvelés, fosses insatiables.

Ce qu'il en faut pour vous nourrir,

Ce que vous prenez à tous, tour à tour, i

Du meilleur de leurs souvenirs, !

LA LIGNE d'horizon. So^

Du plus vivace de l'amour ! . . .

Tu ne me rendras rien, je le sais, plus rien.

Tous les jours quand je te regarde

Rôder autour de mon bonheur quotidien,

Mon cœur n'espère plus, car je te connais bien.

Je sais trop que ce que tu nous prends, tu le gardes!

Tu ne rends pas ce qu'on te donne...

Et, cependant, je te pardonne,

A cause du dessin délicieux que tu fais

Dans le lointain... Ah ! je ne sais pas bien si c'est

Pour ton charme et pour la ronde

Que tu décris autour de moi.

En me suivant de par le monde,

Toujours, sans cesse, et pas à pas,

Mais pourquoi n'ai-je pas ton horreur ou ta haine ?

Quel espoir vois-je en toi, partout où je t'entraîne.^

Cercle bougeant qui s'avance ou recule

Selon que je recule ou marche et qui là-bas

Prend, même en plein soleil, ce ton de crépuscule !

Tu m'as tout volé ! De mes mains veuves

Ont coulé, jour à jour jusqu'à l'aridité,

Ces flots de bonheur pur, où ton ardeur s'abreuve !

Tu m'as tout aspiré, tout bu, tout dérobé...

Mais si tu me gardes un peu d'Elle,

3lO LE BEAU VOYAGE.

Ah ! je t'absous ! Dès lors, qu'importe

Tout ton gouffre, ta trahison !

Sois pardonné, et même emporte encore, emporte

Horizon, méchant horizon 1

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