LA LIGNE D'HORIZON
Horizons, méchants horizons,
Que vous en prenez de choses, de choses î
Horizons, mauvais horizons,
Que vous soyez gris, mauves ou roses.
Chaque fois que nous vous regardons,
C'est avec une inquiétude
Amoureuse!... Horizons,
Vous êtes la ligne austère de la solitude,
Le cercle auréolé dont nous nous enveloppons...
Tout ce qui, sous nos yeux, s'est englouti en vous
Et qu'on croyait revoir demain,
Vous l'avez gardé 1... Quoi? C'était donc pour vous
3o8 LE BEAU VOYAGE.
Qu'ils nous avaient lâché la main,
Sur la côte ou sur le chemin,
Tous les passants, tous les amis, *
Tous les confidents de jeunesse
Qui, dans le jour fuyant et le soleil qui baisse,
Se sont, retournés à demi
Pour répondre à notre tristesse
Et nous resourire une fois î . . .
Nous avions tant d'illusion au fond des yeux ! . . .
Horizon si, si pâle, avec ton charme bleu.
Ta fausse nonchalance, avec ta voix
Malade et ta pose mourante un peu,
Forme de rêve, étrangement ressemblante
A ces visages expressifs et tout frileux d'amantes
Qui nous sourient au fond des parcs,
Dans le mystère de l'attente, du recul et du retard
C'est de nous que tu t'alimentes!...
Forme persuasive et terrible et charmante,
Horizon, horizon voilé!
Oh! ce que tu m'as pris, misérable,
Ce que tu m'as déjà volé !
Lointains renouvelés, fosses insatiables.
Ce qu'il en faut pour vous nourrir,
Ce que vous prenez à tous, tour à tour, i
Du meilleur de leurs souvenirs, !
LA LIGNE d'horizon. So^
Du plus vivace de l'amour ! . . .
Tu ne me rendras rien, je le sais, plus rien.
Tous les jours quand je te regarde
Rôder autour de mon bonheur quotidien,
Mon cœur n'espère plus, car je te connais bien.
Je sais trop que ce que tu nous prends, tu le gardes!
Tu ne rends pas ce qu'on te donne...
Et, cependant, je te pardonne,
A cause du dessin délicieux que tu fais
Dans le lointain... Ah ! je ne sais pas bien si c'est
Pour ton charme et pour la ronde
Que tu décris autour de moi.
En me suivant de par le monde,
Toujours, sans cesse, et pas à pas,
Mais pourquoi n'ai-je pas ton horreur ou ta haine ?
Quel espoir vois-je en toi, partout où je t'entraîne.^
Cercle bougeant qui s'avance ou recule
Selon que je recule ou marche et qui là-bas
Prend, même en plein soleil, ce ton de crépuscule !
Tu m'as tout volé ! De mes mains veuves
Ont coulé, jour à jour jusqu'à l'aridité,
Ces flots de bonheur pur, où ton ardeur s'abreuve !
Tu m'as tout aspiré, tout bu, tout dérobé...
Mais si tu me gardes un peu d'Elle,
3lO LE BEAU VOYAGE.
Ah ! je t'absous ! Dès lors, qu'importe
Tout ton gouffre, ta trahison !
Sois pardonné, et même emporte encore, emporte
Horizon, méchant horizon 1