ÉPILOGUE
Moi qui m'en vais de trop sentir, de tout connaître, Paix à mes yeux, paix à mes mains, paix à ma bouche. Je sens monter en moi le silence mon maître. Et l'arbre qui meurt droit n'attend plus qu'on le couche. Seigneur, vous avez fait des choses merveilleuses, Et vous avez paré toutes les solitudes De toutes vos bontés mornes et gracieuses^ Vous avez mis aussi l'amour dans mon cœur rude, Vous avez mis la haine aussi dans mon cœur tendre. Et je vous remercie, Seigneur, et je vous rends Tous ces trésors, afin que pure soit ma cendre,
Que je parte sans rien de vous dans mes yeux grand
L'orgueil clair que j'aimais, sa grâce, son baiser,
Je vous rends tout cela que vous m'avez donné.
Je m'en vais seulement, Seigneur, me reposer,
Et je veux revenir ainsi que je suis né.
Arbre, va-t'en de moi 1 ô feuille, je te chasse !
Tu n'obséderas plus ma primelle, ciel bleu !
Visage, forme, odeur, durée, amour, — efface!
Efface toute femme, efface tout ! Adieu.
Je ne veux même pas le poids des moindres roses,
Je me veux seul, entier, vide, moi seul, sans rien.
Reprenez maintenant. Seigneur, toutes vos choses;
Qu'il vous suffise de savoir que c'était bien.
Je vous les rends. Voici une fleur détachée;
Je vous rends le premier souvenir, le plus loin;
Un grand lac que j'aimais, une prairie fauchée...
Voici une chanson, voici le vieux témoin
De la chambre; deux mots et deux pages, — voici
Ce qui restait en moi de mes chères figures,
De pauvres vieux regrets qui valaient mieux, ceci,
Et puis ceci. Je rends à la grande nature
Les formes que j'avais dans mon cœur amassées,
Et les noms éternels qu'on donne à ce qui passe.
Tout ce que je t'ai pris, ô toi pleine de grâce.