‹ Le BéguinChapitre 57 sur 89 · I.'Age d'Aimer · texte numérisé non relu

I.'Age d'Aimer

GENEVIÈVE. — Qu'est-ce qui devait arriver 1

MAURICE. — Quand je euis revenu sur mes pas, tout à l'heure, vous vous êtes certainement dit et vous vous dit-es encore : a Voilà un bon jeune homme qui va me jouer la grande scène d'amour si je ne le congédie à temps ! »

GENEVIÈVE. — Du tout.

M.4URICE. — Pardon, pardon, votre :

« Que nous eussions pu rester de très bons amis d était net, précis, et exprimait claiiismt-nt le fond de votre pensée. Eh bien ! ma chère amie, penuettez-moi de vous répondre ceci : « Je ne suis pas du tout, oh ! mais, pas du tout, le personnage que vous croyez. J'ai horreur de jouer les amoureux. C'est une idée qui ne m'est jamais venue, et qui ne me viendra probablement jamais. Que j'aie flirté avec vous, mon Dieu, quoi de plus naturel? Je suis galaint, je l'espère du moins, et vous, vous êtes une femme charmante dans toute l'acception du mot.

GENEVIÈVE. — Merci.

MAURICE. — Oui. Je vous dis les choses comme elles sont, afin que vous ne vous mépreniez pas sur mon compte. Si j'ai quitté brusquement Tavernay, pour rebrousser chemin, si je vous ai priée de me faire donner un verre d'eau, c'était en effet pour rester seul avec vous...

GENEVIÈVE. — Ah!

M.\URICE. — ... Pour vous bien prouver que vous vous trompiez quant à mes sentiments à votre égard. Je ne veux — retenez bien ceci, je vous en supplie ■ — • je ne veux être que votre ami, votre ami seulement. J'insiste sur ce dernier mot. Donc, je vous en supplie, ne me fuyez plus, ne m'appelez plus : « Monsieur Gérard », gros comme le bras, et lorsque vous me tendez la main, tendez-la moi franchement. Suis-je exigeant ?

GENEVIÈVE. — Vous voulez qu© je vous réponde?

MAijRicE. — En toute sincérité.

GENEVIÈVE. — Je suis ravie de ce que vous venez de me dire.

MAURICE. — Alors, ai-je eu raison de revenir ?

GENEVIÈVE. — Vous avez eu mille foie raison .

MAURICE. — Plus d' arrière-pensée?

GENEVIÈVE. — Plus d'arrière-pensée.

MAURICE. — Votre parole?

GENEVIÈVE. — Ma parole.

MAURICE. — D'honnête homme?

GENEVIÈVE. — D'honnête homme.

MAURICE. — Amis... amis?

GENEVIÈVE. — Amis... amis.

MAURICE. — Votre main.

GENEVIÈVE. — La voici.

MAURICE. — Eh bien, maintenant, je vais me coucher content.

11 remet son pardessus.

GENEVIÈVE. — Et votre porte-ciga^ gettes î

MAURICE. — Je l'ai dans ma poche.

GENEVIÈVE, en riant. — Ah! bon.

MAURICE. -- Fallait bien, n'est-ce pas?

GENEVIÈVE. — Décidément, on s'accorde toujciurs avec les gens intelligents.

MAURICE. — Je ne suis pas intelligent... je suis sincère, c'est tout différent. Bonsoir.

GENEVIÈVE. — Vous étes fatigué?

MAURICE. — Je serai franc. Je suis brisé de fatigue.

GENEVIÈVE. — Et moi, je n'ai plus sommeil du tout.

MAURICE. — Bah ! une fois la tête sur l'oreiller...

GENEVIÈVE. — Ne croyez pas cela, je m'endors très difficilement.

MAURICE. — Alors, qu'eet-oe que voua allez faire?

GENEVIÈVE. — Je ne sais pas... Je vais lire... je vais... à moins que vous ne consentiez à rester encore quelques minutes avec moi.

MAURICE. - — C'est que le jour vient, et, si on me voyait sortir de chez vous, en habit noir et en cravate blanche...

GENEVIÈVE. — Je n'ai pas de concierge... et le balayeur n'est même pas levé !

MAURICE. — Et puis, d'ailleurs, le balayeiir, nous nous en moquons.

GENEVIÈVE. — Il y a encore ça.

MAURICE. — Alors, je reste.

GENEVIÈVE. — Vous êtes tout à fait gentil. Avez-vous soif?

MAURICE. — Ah! non.

GENEVIÈVE. — Avez-vous faim?

MAURICE. — Pas davantage.

GENEVIÈVE. — Alors, que vais- je vous offrir?

MAURICE. — Rien du tout.

GENEVIÈVE. — C'est fait.

MAURICE. — Voyez comme c'est agréable. Nous allons pouvoir causer librement, sans contrainte, sans sous-en-

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tendue... cela va être eharmaat ! . . . Je retire mon pardessus.

GENEVIÈVE. — C'est Cela.

MAURICE. — Ah' que je suis heureux de m 'être expliqué a.vec vous.

GEXETfiÈvi:. Et moi donc! car, je puis vous l'avouer en toute f:ranch.ise maintenant... j'ai bien cru que vous alliez me demander... un peu plus que mon amitié.

MAURICE. — Qu'est-ce que je disais !

GENEVIÈVE.— Mettez-vous à ma place,

le supposais du moins — urne petite...

une toute petite idée de derrière la bête!

mai; RICK. — G'eat certain,, cependant je pourrais voue répondre qiue si mon intention était de devenir l'ajuant de toutes les femmes auxquelles, j'envoie des fleurs, ce serait pouir moi un métier dé- ].iIorable.

GENEVIÈVE. — Fa.tigant, surtout.

MA.URICB. — Qu'est-ce que je ferais le premier janvier?

GENEVIÈVE. — Ce serait terrible!

MAURICE

.\n '. VUE JK sus UtURBUX. DE M'bTRE EXPLIQUÉ .WEC VOUS.

mon ami. Depuis bientôt deux mois, je vous vois presque tous les jours.

MAURICE. — Le hasard.

GENEVIÈVE. — Je sais bien... maii enfin, il n'y, a. pas qu'un théâtre, à Paris, il n'y a pas qu'une allée dans le bois, et je ne pouvais faire un pas sans vous rencontrer. Est-co vrai ? •.

MAURICE. — C'est vrai.

GENEVIÈVE. — Et ces fleurs? Est-ce raisonnable d'envoyer à une amie des fleurs pareilles! Avant-hier c'étaient, des lilaç! hier, des œillets, aujourd'hui, cette superbe corljeille! Or, il est bien rare qu'un homme envoie à une femn'e une telle quantité de fleurs... sans avoir — je

MAURICE. — Non, franchement, je n'yni jamais songé.

GENEVIÈVE. — Et vous avez eu raison.

Une aventure nouvelle? Que Dieu m'enpréserve! je n'eai ai qu'une dans ma vie, et j'en garde un trist-e souvenir,

MAURICE. — Si triste?

GENEVIÈVE. — Ali ! mon ami, durant des mois, je peux dire que j'ai pleuré jour et nuit, durant des mois, j'ai subi toutes les tortures, toutes les humiliations! j'ai souffert à ce point que je ne me souviens même plus si j'ai eu une minute de joie.

MAURICE. — Vraiment'

GENEVIÈVE. — • Rien que d'y penser.

L'Age d'Aimer

il me semble que toutes mes blessures vont se rouvrir.

MAviucE. — Pourquoi regarder en arrière 1

OESiiviÈVE. — Lee douleurs passées doivent servir de leçon pour l'avenir.

M.^.UKiCE. — Je croyais la plaie bien guérie.

GiENEviÈVE. — La cicatrice me le rappelle. Et puis enfin, je renais! je sens que je suis redevenue un être en chair et en os! Je suis libre! Libre d'aJler, de venir, de penstr ! Ah ! pouvoir pen.ser, ne plus avoir d'idée fixe, d'inquiétaUes ! Ke plus avoir sur les lèvres di.'s ijacstioiis éternelles, les mêmes : Où est-il • Que fait-il ? et juaime-t-il encoi-e ? Ah ! c'est fini, c'est fini!...

M.vuRiCE. — Qui sait !

GENEVIÎ5VE. — C'est fini ! car — je ne dis pas cela pour vous — vous êtes bien tous lee mêmes, vous autres hommes! un jour, l'amour le ])lus dévoué, le lendemain la lassitude, l'indifférence et quelquefois, la haine...

M.\.UBICE. — Oh !

GENiiviÈVE. — Ah ! les promesses, les serments, mon ami, on m'en a fait autant qu'il y avait ce soir d'étoiles au firmament. On a gâché ma vie, on a tué en moi tout ce qu'il y avait de bon ! tout ce qu'il y avait de beau! Aussi, je ne crois plue à Tien. Non, non, je ne crois plus à rien, et s'il me fallait, cela j'en fais le serment, revivi-e les heures que j'ai vécues, je préférerais de ces deux mains m'arracher le cœur!

MAURICE. — Ma pauvre amie!

GEStviÈVE. — Vous me plaignez^

MAURICE. — Je ne vous plains pas...

mais je vous pla.indrais de toute mon ân;e si vous étiez femme à tenir votre serment. Vous criez très haut : « Je n'aimerai plus jamais... » pour ne pas entendre une autre voix qui dit : Tu aimeras encore, car tu as aimé. » L'amour que vous voudriez aujourd'hui exterminer du monde est un mal délicieux dont on ne guérit pas, Geneviève... et vous êtes atteinte de ce joli mal-là; oui, vous aimerez encore, malgré vos résolutions, maJgré vos douleurs passées, malgré tout. . et cela me rappelle d'ailleurs une aimable chanson qui dit :

Vous aimerez rlemniii, vous qui n'aimez encore. Et vous qui n'aimez plus, vous aimerez demain.

GENEVIÈVE. — Comme vous me connaissez peu !

MAt'KiCE. — Si jjeu que je pourrais vous dire, si vous m'y poussiez...

GENEVIÈVE. — Quoi donc?

MAURICE. — La femme que vous êtes.

GENEVIÈVE. — Vraiment.

MAURICE. — Vos yeux VOUS trahissent.

GENEVIÈVE. Les yeux trompent

Souvent.

MiAUHicE. — Pae les vôtres. Il y a des yeux taux, des yeux perfides, des yeux meate<u-s et dei, yeux comédiens... Il y a des yeux sincères... et les vôtres le sont à ce poiiit que lors<^ue vous dites un mensonge, ils sourient malgré eux, semblent ainsi démentir 1*6 paroles que votre bouche a prononcées.

GENEVIÈVE. — Non, mon cher ami.

MAUiiiiGE. — Si, ma chère Geneviève, car au fond vous êtes une sentimentale.

GENEVIÈVE. — Moi !

MAURICE.* — Oui, vous. Vous parliez tout à 1 heure de vos chagrins passés. Un jour viendra où vous les oublierez tous.

genevi'eve. — Ce jour-là, je saurai m'éloigner.

MAURICE. — S'éloigner, c'est déjà un premier aveu... C'est souvent se rapprocher davantage.

GENEVIÈVE. — Mais je ne suis plus jeune, mou ami !

MAURICE. — La femme qiii se donne parce qu'elle aime a toujours vingt ans!

GENEVIÈVE. — Ce sont de jolies phrases!

MAURICE. — Ce sont des vérités. Penser, aimer et souffrir, mais c'est toute la vie !

GENEVIÈVE. — Voyez-voub cela.

MAURICE. — Ne riez pas. Vous vous imaginez avoir une volonté de fer, je suis I^ersuadé que vous n'en avez aucune.

GENEVIÈVE. — .\h !

MAURICE, se rapprochant de plus en pins. — Aucune. 'V'^ous devez être d'une sensibilité exquise, j'en suis sûr, et je ne crois pas me tromi>er en vous affirmant qu'il doit falloir bien peu de chose pour vous faire plaisir, et bien peu de chose aussi pour vous faire pleurer.

GENEVIÈVE. — C'est vrai.

MAURICE. — Chez vous, ce ne sont pas les sens qui jouent le premier rôle... C'est votre cœur qui tieait la grande ved«tte...

GENEVIÈVE. — C'est vrai.

MAURICE. — Telle femme qui a donné

l.'Age d'Aimer

ea bouche n'a rien donné encore... Quand voue l'avez donnée, vous, Geneviève, c'est un traité d'amour que vous avez signé.

neviève, dites : « j'espère ne plus aimer », ne dit€s pas : i je n'aimerai plus ». Car, un jour viendra où, sans que

GENEVIÈVE — Ou ! que g'e.st mal !

GENEVIÈVE, troublée. — C'est vrai!...

C'est vrai que vous me connaissez bien.

MAURICE. — Oui, je vous connais... je vous connais... comme si je vous aimais depuis lonj^emjjs déjà. Croyez-moi, Ge-

vouB le vouliez, votre cœur maJade SC trouvera subitement guéri.

GENEVIÈVE. — J'en doute.

MAURICE, ti'ndretnent et émii. — Il se trouvera guéri... mettons peut-être...

L'Age d'Aimer

parce qu'un homme, qui ne vous déplaira pas trop — il le faudra du moins, sans cela vous ne récout.eriez pas — parce qu'un homme vous dira ces trois mots : « Je vous aime... » et qu'il les prononcera avec tant d'émotion dans la voix... tant de crainte... qu'il vous semblera que c'est la dernière fois qu'il vous les dit.

, GENEVIÈVE, à tiii-voiT. — Taisez vo\is.

MAURICE. — Il vous dira encore que ce qu'il y aura d'admirable dans son amour, c'est que quand vous l'aimerez... il ne vous en aimera pas moins.

GEXEviÈvE — Je lui répondrai que jo ne veux plus souffrir.

MAURICE. — Ecoutez-moi, Geneviève...

GENEviÈ.VE. — Allez-vous-en, allez vous-en, je vous en prie...

MAURICE. — J'ai pour vous une telle tendresse...

GENEVIÈVE. — Je ne veux rien savoir, je ne veux rien entendre... Ailez-vousen...

MAURICE. — Je vous aime à la folie!

GENEVIÈVE, en le regardant bien clans les i/eii.r. — Je vous supplie de partir.

M.AURicE. — Je vous supplie de m'aimer.

'gf;neviève, comme af tirée malgré elle. — C'est mal, je voue jure! C'est mal !

MAURICE. — Voyez, j'ai mes lèvree à la portée de vos lèvres... et je n'ose les effleurer, de peur de vous offenser.

GENEVIÈVE, vaincue, en laissant tomber

sa tète sur l'épaule de Maurice. — Ohl que c'est mal I

Maurice l'embrasse longuemenL

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