SCENE VI
MAURICE, GENEVIEVE MAURICE. — Toi ici!
GENEVIÈVE Tu Vûis !
MAURICE. — Ah! la bonne, l'exquise surprise !
GENEVIÈVE. — C'est Vrai?
MAURICE. — Mon chéri ! Tu ne pouvais me faire un plus gros plaisir.
GENEVIÈVE. — Je me suis dit : Apres tout, c'est trop bête! Il serait souffrant, je serais bien forcée d'y aller! Alors, je suis venue. Et puis, malgré tout, j'étais curieuse de voir o ton chez toi ! » De voir tes bibelots...
MAURICE. — Oh! mes bibelots!..."
GENEVIÈVE. — Si, si, tu as l)caucoup de goût!... C'est très gentil! Maintenant, je suis toute contente de m'être décidée. Et je craignais d'arriver en i-etard! J'avais un cocher... je l'aurais tué!... (Un temps.) Il fait bon!...
MAURICE. — Qu'est-ce que tu regardes?
GENEVIÈVE. — • Tout et rien... ou ])lutôt si, je cherche un coin. Je ne sais si tu es comme moi, mais lorsque je vais chez une amie, même chez un indifférent, je me dis immédiatement : Si j'habitais cet appartement, voilà l'endroit oh je me tiendrais de préférence... Alors je regarde et je cherche.
MAURICE. — Mon cher amour, je suis si content, si content de t'avoir là!
GENEVIÈVE. — Alors, vicns m'embrasser. (// rembrasse.) Pas comme ça... embrasse-moi comme je t'aime.
MAURicc, — Ma fem.me chérie.
GENEVIÈVE. Ta femme chérie a son
chapeau tout de travers.
MAURICE. — Alors, enlève-le.
GENEVIÈVE. — Tu crois que cela le remettra droit ?
MAURICE. — Baisse un peu la tête, veux-tu ?
GENEVIÈVE. — Il y a trois épingles, fais attention.
MAURICE. — Une, deux et trois! Ça y est.
L'Age d'Aimer
GENEViÈvK. — Tu es très adroit ! Tiens, voilà ma voilette, je retire mon manteau.
MAURICE, déjmse le chapeau sur la table, couvrant ainsi sans s'en douter la let-
MAURICE. — Oui.
GENEvrÈVE. — Bon. Eh bien, mon cher chéri, j'ai eu une journée folle! J'ai d'abord été essayer.
MAURICE
Ah! l.v bonne, l'exquise surprise.
tre de Lnnijerourt. — Là! Qu'as-tu fait de beau arujourd'hvii? Assieds-toi.
GENEVIÈVE. — Il faut quc je m'asseye 1
MAURICE. — Ça, c'est grave.
GENEVIÈVE. — Ensuite, j'ai été vivement à Saint-Antoine-de-Pa<loue.
MAURICE. — A l'église ? Pourquoi faire!
L'Age d'Aimer
GENEVIÈVE. — Mais tu n'ae donc jamais rien égaré ?
MAURICE. — Si.
GENEVIÈVE. — Eh 1 bien, si tu avais été •à Saint-Autoine-de-Padoue, tu aurais certainement retrouvé ce que tu avais perdu. Ne ris pas. Ainsi, moi, aujourd hui, en descendant de chez ma couturière, je veux donner deux sous à un pauvre, je me fouille, plus de bourse! Je remonte croyant lavoir laissée tomber, rien ! Je file, j'arrive, je demande à saint Antoine de me dire où elle est...
MAURICE. — Il te le dit...
GENEVIÈVE. — n ne me le dit pas naturellement... ne te moque pas, c'est très sérieux... mais dix minutes après, je l'avais retrouvée;
MAURICE. — Elle était?
GENEVIÈVE. — Dans ma poche.
MAUHrcE. — Tiens, tu es adorable!
GENEVIÈVE. — Tu ne comprends pas.., elle n'était pas dans ma poche... dans ma poche... elle était entre ma poche et le sol.
MAURICE. — Oh ! ça m'a l'air très compliqué.
GENEVIÈVE. • — Que c'est drôle de ne pas vouloir comprendre. Ma poche était tix)uée, saisis-tu? Eh bien, ma bourse en or était restée accrochée à un fil de la doublure... ce qui fait qu'elle était suspendue entre le sol et ma poche, c'est bien ce que je disais tout à l'heure.
MAUHICE. — Tiens, il faut que je t'embras&e encore une fois.
GENEVIÈVE — Tu m'agaces!... Dismoi? Cette porte oîi donne-t-elle?
MAURICE. — Dans ma chambre. Veuxtu la voir!
GENEViÈVEi, avec un mouvement de recul. — Non.
MAURICE. — Pourquoi?
GENEVIÈVE pour chanf/er In conversation. — Tu as de jolies gravures.
MAURICE. • — Elles sont gentilles.
GENEVIÈVE. — Tout est coquet chez toi, et meublé avec un goût!... D'ailleurs, j'en étais sûr ! Ah ! mon chéri, mon chéri !
MAURICE. — Qu'est-ce qu'il y a?
GENEVIÈVE. — D y a que je suis profondément heureuse.
MAURICE. — C'est bien vrai, au moins?
GENEVIÈVE. — Si c'est vrai ! Je ne nie reconnais plus moi-même ! Je vais, je viens, si contente, si joyeuse, qu'il me semble que tout 'est nouveau pour moi!
Tantôt encore, en montant les Champs-
Elysées, — c'est enfantin, ce que je vais te dire et tu vas te moquer, sans doute, — je regardais cette belle avenue, une vieille amie pourtant, et m'extasiais comme si vraiment je la voyais pour la première fois! Le bonheur, vois-tu, mon chéri, donne aux choses que l'on connaît le plus un aspect tout différent.
MAURICE. — C'est juste.
GENEVIÈVE. — O'U se seint meilleur, plus indulgent, on se sent vivre surtout ! Tu occupes à ce point ma pensée que lorsque je ne t'ai pas près de moi, je te cherche comme si je t'avais perdu ! Sans toi, je suis toute désorientée! Enfin, je t'aime à ce point que, même lorsque je t'ai là, tu me manques.
MAURICE. — Ma chérie!
GENEVIÈVE. — Dis-moi : je t'aime.
MAURICE. — Je t'adore.
GENEVIÈVE. — Ma femme?
MAURICE. — Ma femme.
GENEVIÈVE. — Oh! tu l'as bien dit!...
Tiens, tu es un amour.
MAURICE. — Oui, je suis un amour.
GENEVIÈVE. — Coquin, va' Et comme tu as su me prendre ! « Je ne veux être que votre ami... » Tu te souviens?
MAURICE. — Il eût été ridicule de te dire : « Je ne veux être que votre amant ! »
GENEVIÈVE. — Le fait est que je t'aurais chassé.
MAURICE. — Tandis que tu m'as retenu !
GENEVIÈVE. — Et si je ne t'avais pas cédé?
MAURICE. — Oh! alors j'aurais employé les grands moyens.
GENEVIÈVE. — Quels gTauJs moyens?
MAURICE. — J'aurais fait enrager ton indifférence, et après bien du temps, comblé de fidélité et de tendresses... tu aurais été obligée de m 'ai mer par lassitude.
GENEVIÈVE. — Tiens, veux-tu que je te dise?
M.4URICE. — Non.
GENEVIÈVE. — Je te le dirai tout de même.
MAURICE. — J'en étais sûr.
GENEVIÈVE. — J'ai comme une vague idée que tu m'aimeras longtemps.
MAURICE. — Je t'aimerai toujours.
GENEVIÈVE. — Non... parle français, veux-tu? Ne dis jamais : toujours... ne dis jamais : jamais.
MAURICE. — Jamais, jamais 's
GENEVIÈVE. — Jama-is, jamais.
L Ai^e cl Aimer
MAURICK. — Tiens toi, tu f*ra« do moi... tout ce qiio je voudrai...
GENEViÈVK. — J'en prends lo chemin...
mais je me laisserai sjuider, car j ai confiance en toi.
MAUKicE. — Et tu as raison.
GENEVIÈVE. — Je croyais avoir perdu
notre liaison soit tendre, solide et intime. Lorsque je t'ai rencontre, je n'existais pour rieu, tu m'as fait revivre pour ainsi dire, eh bien..
MAURICE, en la prenant dnns «.s l/rus.
— Eh bien, tu ne mourras que de mes baisers.
MADEICE.
Tiens, je t'adore î
toutes mes illusions, grâce à toi jo les ai toutes retrouvées . . .
MAURICE. — J'ai été ton petit saiut Antoine de Padoue.
GENEVIÈVE. — Tâchons d'être heureux.
MAURICE. — Nous le serons, iria grande chérie.
GENEVIÈVE — Oui, soyous de braves ama«ts. Tu es, je te l'ai répété souvent, mon dernier amour. Fais-moi donc une belle vie.
MAURICE. — Elle sera celle que tu voudras
GENEVIÈVE — Il faut, vois-tu, que
GENEVIÈVE. — Oh! tt^ oait-vls, tit^ c.l-
resses, c'est comme du printemjvs qui {)énètre dans mon âm.e. Ah! quel bonlicur que d'aimer! Oui, Maurice, j'ai confiance en toi. Ton visage exprime la douceur et l.a bonté ; je ne crois pas être trop méchante. . . Tout nie dit que je dois avoir foi dans l'avenir.
MAURICE. — Tu as dos larmes dans les yeux.
GENEVIÈVE. — Oh ! ces larmcs-là. mon chéri, je ne te les reprocherai ja.mais.
MAURICE, lui prenai f Ja tête entre set ynains. — Tiens, je 't'adore!
GENEVIÈVE. — Ah!...
L'Age d'Aimer
MAURICE. — Qu'est-ce qui arrive?
GENEVIÈVE. — Toi, tu me ferais tout oublier ! Nous dînons ce soir avec Tavernay et Colette.
MAURICE. — Chez eux?
GENEVIÈVE. — Oui. Donc, inutile de te mettre en habit.
MAURICE. — Bon.
GENEVIÈVE. - — Cela ne t'ennuie pae?
MAURICE. — Du tout, voyons. J'aime beaucoup Tavernay.
GENEVIÈVE. — Et cette petite Colette est si gentille ! Elle avait un chapeau aujourd'hui... un bijou ! Elle est si jolie! Tu ne trouves pas?
MAURICE, indifférent . — Oui.
GEKEV EVE. — Qu'est-cï que ç.v veut dire '
GENEVIEVE
Tu sais, mon chéri, que je te permets de trouver une autre femme jolie! Ne te crois pas obligé de me dire que toutes les femmes sont laides pour m'être agréable.
MAURICE. — Non, je te dis ça...
GENEVIÈVE. — Dis-moi toujours ce que tu penses, ne me mens jamais!... Tu me mentirais d'ailleurs que iê ne t'en dirais rien, afin que tu ne mentes pas davantage.
MAURICE, souriant. — C'est bon à Savoir.
GENEVIÈVE. — Oui, mais n'en abuse pas, tu sais.
MAURICE. — Je n'en abuserai paa.
GENEVIÈVE. — A la bonne heure.
MAURICE. — Tu veux bien que j'aille passer une jaquette?
GENEVIÈVE. — Je le veux.
MAURICE. — J'en ai pour une minute
11 sort, sijune en sortant,
GENEVIÈVE. — Prends ton temps mon chéri. {Il rentre dans sa chambre en laistant toutefois la forte entr'ouoerte. Un silence. Louis rentre.) C'est monsieur qui vous a sonné.
LOUIS. — Merci, madame.
Il sort.
GENEVIÈVE, en cherchant autour d'elle.
■ — Mon chapeau?... {L'apercevant.) Ah!... {Elle va vers la table, mais en prenant son chapeau, elle aperçoit le billet laissé par Lont/ecourt. Après avoir hésité, elle lit, sans toutefois toucher à la lettre.) a Cher ami. Vous enlève Jeanne, vous en voilà débarrassé!... » {Elle regarde du côté de la porte, puis répète.) Comment, vous en voilà débarrassé ?
MAURICE, à la cantonade. — Ne t'impatiente pas.
GENEVIÈVE, très émue. — Non! non!
{Lisant.) a N'oubliez pas mes conseils, ne faites pas de chagrin à Greneviève.
Rap|)elez-vous ce que je vous ai dit à propos de Colette... — Longecourt... »
{Parlé.) Qu'est-ce que ça veut dire?
MAURICE, à la cantonade. — Je suis prêt, chérie.
GENEVIÈVE, d'une voix éteinte. — Bien... bien!... {En s'éloignant de la table.) Ça n'est pas possible!
MAURICE, entrant. — Et me voilà.
Comment, tu n'es pas prête? Qu'est-ce que tu regardes?
GENEVIÈVE, qui cst accoudéc à la cheminée, en faisant un grand effort pour cacher son émotion. — Je regarde... je regarde cette miniature.
MAURICE. — Elle est très fine, n'est-o» pas?
GENEVIÈVE. — Très fine.
MAURICE, en lui mettant son manteau.
— Tiens, chérie, ton manteau.
GENEVIÈVE. — Mon chapeau, d'abord.
L'Age d'Aimer -
MAURICE. — Ton chapeau! (L'aperrevant.) Ah!... le voilà. (// ca à la table, aperçoit la lettre à son four. Mouvement brusijiie. Mais (jenerière lui tournant le dos il la fflisse virement dans sa poche.) Tkns, ton chapeau.
GENEVIÈVE. — Merci, chéri.
MAURICE. — Tu nie parlais du chapeau de Colette tout à l'heure... le tien est délicieux.
GENEVIÈVE, s' efforçant de sourire. — Tu trouves?
MAURICE. — Il te coiffe divinement bien. Ah! à propos... Longecourt est venu me voir aujourd'hui.
GENgvifevE, jouant l'étonncment. — Tu ne me l'as pas dit.
MAURICE. — Tu me fais tout oublier, toi aussi.
GENEVIÈVE. — Et que raeonte-t-il de neuf?
MAURICE. — Rien .. ou plutôt ei, il part à Nice, ce soir.
GENEVIÈVE. — A Nice!... Là, j'y suis.
Tu as mes gants?
MAURICE, et tout en sortant. — 0''ii, à Nice... et il m'a même chargé de te dire...
Et tandis qu'ils sortent en causant la toile tombe.
^«^fe
Un com du pabc.
jCène première
LlE PERE FRANÇOIS, ANNETTE