‹ Le BéguinChapitre 71 sur 89 · ISABELLE. - GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

ISABELLE. - GENEVIÈVE

Dis donc ?

- Quoi?

Geneviève. — Ce fut alors que tu vins nous rejoindre.

L'Age d'Aimer

ISABELLE. — Heureusement que tu e; sûre de Maurice.

GENEVIÈVE. — J'ai une confiance absolue en lui.

ISABELLE. — Il t'aiine beaucoup !

GENEVIÈVE. — Beaucoup. Celui ou celle qui essaierait de me faire croire Is contraire n'y parviendrait pas.

ISABELLE. — Qui oeerait ?

GENEVIÈVE. — Ou ne sait pas.

Un silence.

ISABELLE. — Tu crois à la fidélité des hommes, toi ?

oENEviÈVE. — Je ne crois pas à la fidélité des hommes... je crois à la fidélité d'un homme, c'est tout différent.

Pourquoi souris-tu ?

ISABELLE. — Pour rien.

GENEVIÈVE. — Tu m'étonnes.

ISABELLE. — La vérité est que je souris... parce que je te trouve encore très jeune de caractère.

GENEVIÈVE. — De caractère n'est pas gentil.

ISABELLE. — Tu me comprends mal.

GENEVIÈVE. • — Je te comprends si bien au contraire que je comprends même ce que tu ne me dis pas.

ISABELLE. — Comment cela?

GENEVIÈVE. — Oui... car tu es une bonne amie, Isabelle... et tu m'aimes à ce point que tu serais presque heureuse de ni'apprendre la première une mauvaise nouvelle... pour avoir la joie d'être la première aussi à me consoler.

ISABELLE. — • Mais... enfin, je te jure...

GENEVIÈVE. — Non, ne te défends pas. Nous avons tous nos défauts, nos qualités et nos petites manies. Tu en as une plus développée que les autres, voilà tout, et cette manie consiste le plus souvent à vouloir faire parler ceux qui ne veulent rien dire et à ouvrir les yeux do ceux qui ne veulent rien voir.

ISABELLE. — Mais comment?

GENEVIÈVE. — Si tu étais méchante, on pourrait t'en garder rancune, car tu serais inexcusable, mais tu es la meilleure des femmes. Ceux qui ne te connaissent pas pourraient s'imaginer que tu es un peu jalouse...

ISABELLE. — Moi?

GENEVIÈVE. — ... Ceux qui te connaiseer.u comme moi savent parfaitement qu'il n'en est rien. Tu es belle, tu es jeune, sûre de toi.

ISABELLE. — Je t'en prie...

GENEVIÈVE. — Rneniarque que oe no sont pas des compliments que je te fais. Nous avons toujours eu, Dieu merci, la bonne habitude de nous dire nos vérités. En veux-tu d'autres?

ISABELLE. — Mais...

GENEVIÈVE. — L'an dernier, chez Tavernay, à pareille époque, Maurice me laissait souvent seule pour aller à Paris. Des affaires embrouillées l'y appelaient, paraît-il. Un beau matin cependant, il m'annonça sans même que je l'interroge qu'il ne me quitterait plus. Ce fut alors que tu vins nous rejoindre. Tu t'en souviens, n'est-ce pas?

ISABELLE. — Oui, mais je ne saisis pas.

GENEVIÈVE. — Tu vas saisir. A peine arrivée, mais à peine, tu m'entends? tu me pris à part et tu me posas la même question que celle que tu m'as posée il y a deux minutes « T'aime-t-il beaucoup? »

ISABELLE. — Oui, eh bien?

GENEVIÈVE. — Je te répondis, oui... et ce » oui » fit passer sur tes lè\'ïe6 un sourire indéfinissa.ble.

ISABELLE. — Comment, un sourire?

GENEVIÈVE. — Indéfinifisable, je te le jure. J'ajoute que je ne t'en ai pas voulu et que je ne t'en veux pas. Cependant, je puis te l'avouer maintenant, sans toi je n'aurais peut-être jamais rien su.

ISABELLE, sèchcmrnt. — Mais je ne t'ai rien dit.

GENEVIÈVE, f'ccliaiiffant. — C'est bien ce que je te reproche. En te taisant, tu m'en disais bien davantage.

ISABELLE. — Ecoute, ma chère amie, c'est admirable! Non, non, je t'en prie, ne jouons plus sur les mots! Que tu sois nerveuse, inquiète, je le comprends...

tu as de bonnes raisons pour cela... mais en arriver à me reprocher mes sourires d'autrefois... laisse-moi rire! J'ai souri? et mes sourires te disaient clairement que tu avais été indignement trompée!

C'est exquis ! vraiment, tu me fais regretter de ne pas t'avoir parlé franche ment.

GENEVIÈVE. — C'eût été moins cruel.

ISABELLE. — Mais je ne t'ai rien dit.

GENEVIÈVE. — Certes, tu ne me disais rien de précis, mais...

ISABELLE. — Ah! Tu en conviens!...

GENEVIÈVE. — Oui, mais tu jonglais avec les mots, les lançant, les rattrapant. Si bien que mon cerveau allait, allait.

Age d'Aimer -

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et- que je m'imaginais déjà que tout était fini jjour moi.

ISABELLE. — Eli bien ! ma chère amie, je n'en entendrai pas davantage,

GENEVJÎiVE. — Je le demande pardi^n.

Ce feu couvait depuis longtemps, tu en as secoué les cendres, tu m 'écouteras jusqu'au bout, tu m'écouteras parce que cette explication est devenue nécessaire, tu m'écouteras parce que je le veux et que je veux aussi que tu fasses ton profit de ce que je vais te dire... J'aime Maurice depuis deux ans, je l'aime immensément, de toute mon âmel Quoi que tu penses, quoi que tu fasses, quoi que tu me dises, je ne m'en détacherai jamais. Il m'a trompée?

la belle affaire ! Je suis née pour souffrir et mon amour pour lui est assez profond pour que j'aie la force de souffrir anrore. Il m'a trompée? Mais je le savais avant toi, avec cette différence que j'ai eu, moi, le courage de me taire aloi-s que toi, tu as eu le courage de me prévenir...

ISABELLE. Moi?

GENEVIÈVE. — ... Dès ta première visite. Je n'ai ni ta beauté ni ta jeunesse pour me défendre certes 1 En revanche, j'ai quelque chose qui te fait complètement défaut, et ce quelque chose s'appelle : la bonté. Donc, rassure-toi, j'ai beau avoir quarante ans passée — tu t'es d'ailleurs empressée de le lui dire jadis. aJors qu'il ne te le demandait pas.

ISABELLE. Moi?

GENEVIÈVE. — Oui, oui, toi... Je saurai le retenir près de moi ! Car il m'aime malgré tout, j'en suis sûre. A force d'affection et de tendresse, il a su rajeunir mon cœur! Aussi, tout ce qu'une amante peut faire ou imaginer pour garder sou amant, je le ferai! Je serai lâche, s'il faut être lâche i Mais je me sens capable aussi, je l'avoue, de devenir féroce si quelqu'un s'avisait de vouloir toucher à mon dernier amour. Voilà ce que je voulais te dire, j'espère que tu ne l'oublieras pas.

ISABELLE. — Je crois, ma pauvre amie, que tu a-s perdu la tête.

GENEVIÈVE. Du tout.

ISABELLE. — Parce que ton amant t'a trompée et qu'il est sur le point de te tromper encore, tu voudrais m'en rendre responsable!

GENEVIÈVE. — Continue, continue, va!

ISABELLE. — Je ne me suis jamais occupée de tes amours, tout ça est vraiment nouveau pour moi. C'est insensé!

GENEVIÈVE. — Ce qui est insensé, c'est que tu t'en vas, clamant partout que tu es ma meilleure amie

ISABELLE. — Je l'étais, en effet.

GENEVIÈVE. — A quelle heure?

ISABELLE. — C'est délicieux. "Vraiment, ma chère... Je ne te reconnais pas Décidément, nous ne parlons plus la même langue.

GENEVIÈVE. — Je te crois, en effet.

ISABELLE. — Et comme je ne veux pas que tu me chasses d'ici... car du train où tu vas cela ne saurait tarder, tu trouveras bon que je ne reste pas sous ton toit une minute de plus. {On entend au loin la voix de Colette ainsi que celle de Maurice.) J'entends Maurice. Je vais lui serrer la main, lui dire adieu, lui raconter la cause de mon départ et...

GENEVIÈVE, affolée. — Allons... allons... Isabelle! Maurice n'a rien à voir là-dedans... {Jetant un regard derrière elle > Ce n'est pas une amitié aussi ancienne que la nôtre... j'ai été folle... injuste, et je t'ai dit des mots qui t'ont blessée...

ISABELLE, avec un mauvais sourire.

— Mais non...

GENEVIÈVE. — Mais si... 'mais si...

j'avais mal quand tu es venue, la douleur m'a fait crier... {Faisant un grand effort.) Je le regrette... je te prie de tout oublier... et te tends la main... {Et comme Isabelle ne h:iu(ie pas.) Tu ne v.-^s pas me la refuser, n'est-ce pas?

ISABELLE, en lui donnant la main. — Je n'ai pas de rancune.

GENEVIÈVE. — Tu ne m'en veux plus?

ISABELLE. — Jlais non, voyons.

GENEVIÈVE. — Bien vrai?

ISABELLE. — Bien vrai.

GENEVIÈVE, avec un soupir de soula- (jement — Ah! j'aime mieux cela. {Et comme Isabelle s'éloigne). — Oîi vns-tu?

is.\BELLE. — Me changer un peu, on va dîner bientôt.

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