‹ Le Béranger des écolesChapitre 16 sur 89 · XXII ETUDE · texte numérisé non relu

XXII ETUDE

Chateaubriand, Lamartine et Lamennais. Il connaissait et reconnaissait leur supériorité de génie, et cependant, tous trois ont subi son ascendant; tous trois l'ont pris, dans les circonstances les plus délicates de leur vie, pour confident, pour conseiller, pour arbitre, pour intermédiaire. C'est à lui que Lamartine venait confier ses rêves de spéculations financières; Chateaubriand ses éternelles doléances d'homme gêné ; Lamennais ses troubles de conscience. « Restez prêtre, lui répétait sans cesse notre poète. C'est une partie de votre honneur. Quitter l'Église, pour vous, ce n'est pas abdiquer, c'est déserter. » Lamennais lui résista sur ce point, mais sans cesser d'avoir recours à ses conseils.

Comment expliquer une telle influence?

Par quatre qualités morales de premier ordre. D'abord, un désintéressement absolu. Sa plume eût été bien facilement une plume d'or. Les offres tentantes ne lui ont pas manqué; mais il ne voulait devoir à la poésie que l'aisance modeste qui assure l'indépendance. Faire de l'art un commerce, lui semblait indigne de l'art. Une pension viagère en échange de la propriété de ses œuvres qu'il abandonna à son éditeur, cemposait toute sa fortune ; et il trouvait moyen de rester généreux en étant presque pauvre.

Puis son admirable bonté. Je n'ai pas connu d'àme plus compatissante. Il avait toutes les

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charités. Aumônier de son argent, aumônier de son temps, aumônier de ses démarches. Lui si indépendant, il se faisait l'esclave volontaire des besoins de tous. Lui qui n'avait jamais sollicité pour lui-même, il passait sa vie à solliciter pour les autres. C'était un frère quêteur laïque. Quand il ne pouvait plus donner, il faisait donner. Il mettait tous ses amis à contribution. Il courait tous les ministères, à pied, par la pluie, par la neige, afin d'obtenir une pension pour celui-ci, une place pour celui-là, un secours pour un troisième ; voire, pour quelque artiste méconnu, la croix d'honneur qu'il n'avait pas, lui, parce qu'il n'avait jamais voulu l'avoir. Venir en aide aux autres était chez lui plus qu'un devoir, plus qu'une vertu : c'était une passion.

La troisième cause de l'influence de Déranger était son merveilleux bon sens. Le conseil qu'il vous donnait n'était pas seulement le meilleur qu'on pût donner, mais le meilleur qu'on put vous donner. Personne n'a si bien su mesurer un avis au caractère, à l'intelligence, à la position, aux ressources de celui à qui il parlait. Ajoutez le caractère particulier de sa conversation. Elle était non seulement charmante, piquante, amusante, elle était féconde. Une causerie avec lui avait des lendemains délicieux. J'ai maintes fois remarqué que telle idée qui, jetée par Béranger au cours de l'entretien, m'avait simplement paru juste^

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