XXIV ETUDE
faisait peu à peu son chemin dans mon esprit, s'y développait, y grandissait et portait pour ainsi dire des fruits inattendus ; c'était comme un germe vivant déposé en moi.
Enfin, quatrième qualité, une franchise complète. Il ne s'en départait vis-à-vis de personne. Il n'a jamais ni trompé, ni flatté. Si réelle que fût son admiration pour Lamartine ou Victor Hugo, il a toujours gardé envers eux son franc-parler quelque peu gouailleur. Sa gouaillerie était une de ses forces ; on craignait son esprit : rien de plus solide que l'ascendant où il entre un peu de crainte.
Mais c'est surtout vis-à-vis des jeunes gens que sa sincérité était vraiment admirable. Plus de raillerie! Plus de détour spirituel! Une loyauté toute cordiale, toute paternelle. En général, les hommes supérieurs, consultés par les jeunes gens, ne lisent pas un seul des vers qu'on leur envoie et s'en tirent en décernant à l'auteur un brevet de grand poète : affaire de placement; ils sèment des admirations pour récolter des admirateurs. Déranger lisait toujours, répondait toujours, et mêlait toujours à la critique le conseil et l'encouragement.
Tel fut l'homme et tel fut le poète. Quelle est la conclusion naturelle de cette double étude? C'est qu'il est impossible de laisser périr une telle mémoire, sans la défendre. Pour moi, c'est plus qu'un besoin, c'est presque un devoir. Il m'a été si paternel, que je
SUR DERANGER XXV
désirerais ardemment lui payer quelque peu de ma dette. Il ne s'agit pas de lui élever une statue ; une statue ne fait revivre que la personne ; c'est lui, c'est son talent et son âme qu'il faut perpétuer. Rien de plus simple. Un monument dont il fournira seul les matériaux ; un petit volume composé de deux parties : cent pages de vers, et cent pages de prose. Une anthologie et une biographie.
Pour la première, choisir vingt-cinq ou trente de ses chansons, d'une valeur incontestable et irréprochable. Il importe grandement que ce volume puisse être mis dans toutes les mains. Je voudrais qu'on eût droit de l'appeler le Béranger des écoles. J'y joindrais quelques fragments, pris çà et là ; un couplet, une moitié de couplet, parfois même un vers isolé, car aucun poète, depuis La Fontaine, n'a su faire tenir autant de poésie et de pensée dans quelques syllabes. Je ne manquerais pas de donner place à. quelques-unes de ses pièces gaies, ce n'est pas sa moindre originalité que d'être resté, en plein romantisme, un rieur.
Quant à sa biographie, je la demanderais un peu à tout le monde, et surtout à lui-même. Je puiserais dans sa correspondance, dans ses mémoires, dans ses préfaces. On le trouverait là, peint de sa propre main, avec la plus fine plume de prosateur, et de ce volume ainsi composé, sortirait une des figures de poète