‹ Le Béranger des écolesChapitre 65 sur 89 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

PROSE

(FJIAGMENTS

Béranger n'est pas connu comme prosateur. Il mérite de Têtre. Sans doute il n y a pas en lui un prosateur de race, comme Voltaire, comme M"''' de Sévigné, comme Michelet; il n"est pas né avec sa plume toute taillée dans la main; son style est un style fait, mais fait avec les meilleurs éléments de notre langue. Rien de la phraséologie déclamatoire de rÉcole de l'Empire, ou de l'École nouvelle. Il veut être naturel, et il l'est; il veut être simple, et il Test. Sa simplicité et son naturel ne manquent ni de relief;, ni de couleur, et l'art ne va jamais chez lui jusqu'à l'artifice.

Les trois fragments que nous empruntons à sa Ijiographie et à sa correspondance, nous le montreront tour à tour, conteur, moraliste, penseur. Sa prose complétera ses vers et achèvera son portrait.

La mère Jary était une vieille femme de soixantesix ans, que j'avais connue dans ma jeunesse, à qui j'avais rendu quelques services et qui s'en souvenait.

Un jour qu'elle était venu me voir, je crus remarquer qu'elle pleurait.

— Qu'avez-vous, mère Jary?

— Hélas ! ce sont mes vieux chagrins qui prennent le dessus. Excusez-moi.

— Asseyez-vous là, et causons de vos vieux chagrins. N'est-ce pas plutôt que votre loyer vous tracasse encore ? parlez : je suis riche aujourd'hui.

— Non, mon enfant, ce n'est pas le loyer cette fois. Je ne vous ai jamais raconté ma vie, ma misérable vie. Elle a été bien triste 1

— Eh bien! mère Jary, racontez-la-moi.

— Mais vous écrivez.

— Qu'importe!

— Je vais donc tout vous dire. Peut-être vous donnerai-je ainsi moyen de m'ètre utile.

« J'ai été fort jolie, fort gaie, fort rieuse. Ma mère, petite couturière, m'apprit son état et je devins ouvrière assez habile. J'avais dix-sept ans quand Jary demanda ma main. Il était beau garçon, de joyeuse humeur, et avait un emploi dans les écuries du roi : c'était une fortune. Ma mère, depuis la mort d'un fils beaucoup plus âgé que moi, restée faible et souffrante.

avait le pressentiment de sa fln prochaine, et, voyant que Jary me plaisait, elle se hâta de conclure le mariage, qui, pendant six mois, fut le plus heureux du monde. Malheureusement, la santé manquait à Jary. Depuis longtemps il souffrait de la poitrine ; tout à coup le mal fit de rapides progrès : malgré tout son courage, je le vis contraint de moins travailler d'abord, puis de recourir au médecin, et bientôt il fut réduit à garder le lit la moitié du jour. Nos petites économies s'en allèrent ; les dettes ne tardèrent pas à s'accumuler, et notre linge, nos meubles, nos hardes furent mis en gage. C'eût été peu si sa santé se fût rétablie; au contraire, il s'affaiblissait chaque jour davantage, et lorsque j'accouchai, il nous restait à peine de quoi payer la sage-femme.

« Dieu me donnait un flls, un fils charmant, mais point de lait pour le nourrir. Nous ne pouvions nous procurer une nourrice. Quel désespoir troubla ma joie de mère I Et, pour ajouter à ce malheur, les suites de ma couche furent pénibles et longues. Nous ne savions que faire pour apaiser les cris du pauvre et cher enfant. Quelques jours après mon accouchement, Jary, étendu sur un matelas, se lève précipitamment : « Donne-moi mon flls, dit-il ; je vais le conduire dans « le village où ma mère est morte, je suis sûr de lui « trouver une nourrice. J'y cours. »

Je ne sais comment il eut la force de se lever et de sortir, emportant bien emmaillotté notre enfant, que je couvris de baisers et de larmes. Selon moi, il devait rester absent presque toute la journée : je le vois rentrer au bout de quelques heu-

res et tomber iiur son matelas sans pouvoir proférer une parole. Malgré la lièvre qui venait de me prendre, je me traîne auprès de lui et le force de boire un reste de vin qu'il avait gardé pour moi. Il se ranime enfin ; mais alors des pleurs inondent son visage, si défait, si pâle! Une secrète inquiétude me saisit. « Et notre « fils ? » lui dis-je. A ces mots, ses pleurs redoublent; il me presse dans ses bras défaillants : « Il est aux « Enfants-Trouvés, » répondit-il en se laissant retomber sur le matelas.

« Yoilà, mon cher monsieur, le plus affreux moment de ma vie, celui qui Ta remplie d'une amertume telle, que tous les biens de ce monde n'eussent pu l'adoucir. Je m'écrie : « Quoi ! tu as porté là mon « fils! — Nanette, écoute, dit-il en me prenant les «mains; je n'ai plus que quelques jours à vivre, « quelques heures peut-être. Je te laisse accablée « de dettes, sans un seul ami, sans la moindre pro- « tection. Que serais-tu devenue avec un enfant que « tu ne pouvais nourrir ? Que serait-il devenu lui- « même, ce cher enfant? Pardonne-moi et écoute- « moi, je t'en supplie. Avant de le déposer dans cette « maison, je lui ai fait, à la cuisse gauche, une croix « de la forme de celle que tu as mise en gage. Gomme « il n'était pas baptisé, j'ai attaché un billet à ses « langes, où je demande qu'on lui donne mon nom « de Paul. »

Quelque peine qu'il eût à parler si longtemps, il fut obligé de me redire les mêmes choses plusieurs fois, car il voyait que, dans mon abattement, je ne l'avais ni compris, ni entendu. Il ajouta : « La croix

<K ne s'effacera pas. Je l'ai marquée avec un fer chaud. « Avec un fer chaud I » m'écriai-je saisie d'horreur et m'éloignant de lui comme j'aurais pu le faire d'un assassin. « Rassure-toi, me dit le malheureux; j'y ai « pris tant de précautions, qu'à peine a-t-il poussé « un gémissement. »

« Mon troidjle ne s'apaisa que par le projet que je formai en moi-même de courir bientôt reprendre mon enfant. Mais mon état, qu'empira sans doute la violence du chagrin, ne me permettait pas de sortir, et dès la nuit même, après les efforts de tout genre qu'il venait de faire, Jary tomba dans des convulsions que je crus être son heure d'agonie. Le médecin ne me laissa aucun espoir, et, n'étant plus payé, cessa ses visites. Jary languit encore dix jours, et c'est lorsque l'espérance me revenait, qu'après une crise affreuse je reçus son dernier soupir. Pauvre ami ! qu'il était honnête et bon ! Dieu aura eu pitié de son âme. Oh! que de fois j'ai prié pour lui la Vierge et son saint patron !

« Hélas ! mon cher monsieur, voilà quarante-huit ans de cela, et, depuis ce moment, je n'ai eu que son souvenir et celui de mon fils pour unique compagnie.

Dès que ma santé fut rétablie, je fis bien des démarches pour avoir des renseignements sur mon fils. Toutes mes tentatives furent vaines, car c'est un usage de l'administration des Enfants-Trouvés de refuser aux mères la connaissance des lieux où ces enfants sont envoyés. Je m'en aperçus avec désespoir dès les premières réponses qui me furent faites, avec

une dureté qui m'intimida et m"eni pécha peut-être de dire et de faire ce qu'il eût fallu. Personne ne nous écoute, ne nous aide, nous autres petites gens. Ohl si j'avais pu savoir ce qu'il était devenu 1 Pour l'avoir, pour l'élever, que n'aurais-je pas donné 1 que de nuits j'aurais consenti à passer au travail, en outre de celles que je passais déjà! Après de longues années de sollicitations, une des sœurs de la maison prit enfin pitié de moi. Elle feuilleta les registres, trouva, à l'époque indiquée, un nouveau haptisé du nom de Paul, écrivit dans l'endroit éloigné où il avait été envoyé et d'où l'on répondit que, la nourrice et son mari étant morts, l'enfant, âgé de huit îms, avait été confié à un voyageur riche que sa bonne mine avait intéressé. Depuis, on n'en avait plus entendu parler, et le curé du lieu avait oublié le nom du voyageur et son pays.

(' C'était bien peu de chose pour une mère que ces iétails; pourtant ils me causèrent une grande joie. Mon fds avait échappé aux premières maladies de Tenfance, il devait vivre, il vivait. Plus j'y pensais et plus j'en étais convaincue. Tous mes rêves me semblaient dire d'espérer.

« Depuis lors, j'ai vécu avec ce cher iih, avec mon Paul; non seulement en le cherchant partout, autant que je le puis dans ma vie de travail, mais en m'en faisant une image toujours plus parfaite, d'année en année. Je l'ai vu tout petit, je l'ai vu grandir, devenir homme, et je le voie aujourd'hui dans son âge mûr. Il me ressemblait, il aurait eu ma force, il vit, mon cœur en est sûr. Dès que je suis seule, il est toujours

devant mes yeux : il n'y a pas longtemps que je ine suis écriée : « Combien tu as déjà de cheveux blajics, Paul! » et je l'ai vu me sourire tristement. Il aura sans doute aussi éprouvé bien des peines. Je ne sais cependant pourquoi je m'imagine qu'il a fini par faire une brillante fortune. Je ne puis me le repiésenter que bien vêtu ; mais, dût-il être en haillons, que je le presse sur mon cœur avant de mourir I »

Avec quel intérêt j'écoutais cette mère se créant ainsi l'image du fils qu'elle rêvait sans cesse ! Qu'on ne croie pas que cette femme eût le cerveau malade : elle était au contraire d'un sens rassis et droit, mais sa sensibilité maternelle avait été développée à ce point par la solitude et le besoin d'aimer. Le cœur d'une mère est une source inépuisable de miracles.

S'apercevant de l'émotion qu'elle me faisait éprouver : (' N'est-ce pas que je le retrouverai? — Je l'espère comme vous, mère Jary. S'il était mort, vous perdriez la faculté de le voir ainsi. Dieu ne voudrait pas se faire un jeu d'une affection si touchante. » La joie brillait dans les yeux de la pauvre femme, qui s'empressa d'ajouter : « Je me suis dit cela bien souvent. Ah! si vous saviez! quand je suis dans la rue, je regarde tous les passants de son âge. J'ai osé même, moi qui suis timide, en arrêter plusieurs parce que leur taille, leur tournure, leurs traits, me rappelaient mon frère, qui me ressemblait à s'y méprendre. Les uns rient et me repoussent en m'appelant folle, d'autres paraissent avoir pitié de mon embarras. Et si je vous disais que, moi femme, il m'est arrivé d'aller voir au bord de la rivière des

hommes se baigner, dans l'espoir de découvrir la croix dont Paul doit avoir conservé la marque! Combien, les dimanches, après la messe, ai-je passé d'heures sur le Pont-Neuf, où la foule est toujours si grandf^, pour voir si quelqu'un n"y parlerait pas à mon cœur ou n'éprouverait pas à ma vue les mouvements du sang! Sur des renseignements pris au hasard, J'ai eu la hardiesse de me présenter à beaucoup de bourgeois et d'ouvriers qui portaient le nom de Paul ou que je savais être sans famille. Dans ce moment encore, mon cher monsieur, je m'occupe d'une nouvelle recherche, et c'est pour cela même que j'ai cru nécessaire de vous raconter l'histoire de mes malheurs. Il y a, au théâtre de l'Opéra-Gomique, un acteur nommé Paul, je n'ai pu me procurer son adresse. Pourriez-vous me la faire avoir? Si vous vous en mêlez, il me semble que vous me porterez Ijonheur.

— Mère Jary, lui dis-je, aujourd'hui même vous aurez cette adresse». En effet, je l'allai chercher au théâtre, et m'empressai de la lui porter. Comme je devais m'y attendre, le lendemain, je la vis arriver triste et abattue. L'acteur Paul avait un père et une mère; il les lui avait présentés; car il se rendait compte du sentiment qui am'mait la pauvre femme et il l'avait affectueusement accueillie.

Peu de mois après, l'âge, la misère et les peines morales Iriomphèrent enfin de sa forte constitution. Des plaies dangereuses envahirent les jambes, et elle se fit porter à Y Hôtel-Dieu, que je n'avais pas le moyen de lui éviter. A la première visite que je

lui fis, elle me dit : « Si josaisi — Osez, usez, mère Jary. — Eh bien, j'ai appris, le jour oii je suis entrée ici, qu'un enfant trouvé, nommé Paul, habite sur le quai de la Ferraille. On ma assuré qu'il avait 1 âge de mon cher enfant. >->

J'allai voir le brave ouvrier; mais cet homme, d'origine méridionale, n'avait que trente-six ans. Il me fallut encore affliger la pauvre malade, dont l'état empira promptement. Une des sœurs qui desservaient la salle l'avait prise en affection ; je sus par elle qu'il n'y avait point à compter sur uneguérison, qu'ainsi l'on pouvait satisfaire à ses petites fantaisies. Je lui portais un matin des confitures qu'elle avait désirées; mais, sans y faire la moindre attention : (( Mon bon ami, mon bon ami, me dit-elle, les yeux rayonnant d'une joie de prédestinée, je l'ai vu enfin, ici, tout près de mon lit. C'est lui! cette fois, j'en suis sûre. Tout semblable au portrait que h' bon Dieu a gravé en moi, avec des cheveux blancs, comme je vous l'ai dit. C'est lui! je vais guérir. — Tant mieux, mère Jary. Mais racontez-moi donc comment ce bonheur vous est arrivé. — Il était au milieu de beaucoup de médecins et d'élèves : il semblait être leur chef. Oh! que sa voix était douce! Il s'approchait de mon lit; mais je ne sais ce qui est arrivé : il a disparu au moment oîi je lui criais: « Paul! mon fils! » et j'ai perdu connaissance. La bonne sœur m'a fait revenir à moi, et je le lui ai dépeint. 11 reviendra faire la visite demain; elle a promis de l'amener à mon lit. C'est lui! c'est lui! revenez demain^ revenez. »

d14 HISTOIRE DE LA MERE JARY

En l'écoutant, je jugeai que le sentiment de toute sa vie s'était transformé en un délire qui présageait sa fin, malgré la plénitude de sa voix, la vivacité de son regard et la force avec laquelle sa main serrait la mienne. Le lendemain elle n'était plus, heureuse d'avoir fini au plus beau moment du songe qui, seul, put lui donner la force de supporter cinquante ans de misères et de larmes !

Son histoire, que j'aurais voulu pouvoir raconter avec la simplicité naïve qu'elle mettait à ses récits, servira de transition pour passer à celle de mes adversités

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