‹ Le Béranger des écolesChapitre 66 sur 89 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

Béranger naquit le 19 août 1780, chez son vieux grand-père Ghampy, tailleur, rue Montorgueil.

« A me voir naître, dit-il, dans une des rues les (( plus sales et les plus bruyantes, qui eût pensé que « j'aimerais tant les bois, les champs, les fleurs et « les oiseaux? »

Son père et sa mère s'étant séparés très peu de teni/ps après sa naissance, il fut envoyé en nourrice aux environs d'Auxerre, et y resta plus de trois ans, sans que personne se fût jamais inquiété sïl était bien ou mal.

Ramené alors chez son grand-père, à la charge duquel son père et sa mère le laissèrent jusqu'à l'âge de neuf ans, il fut mis, en 1789, dans une petite pension du faubourg Saint- Antoine.

« J'y vis, dit-il, prendre la Bastille du haut du toit « de la maison. C'est à peu près le seul enseignement « que j'y reçus, car je ne me rappelle pas qu'on m'y ait « donné aucune leçon de lecture ni d'écriture. Gom- « ment ai-je appris à lire? Je n'ai jamais pu m'en « rendre compte. »

Bientôt, son père, las de payer sa modique pension, Texpédia, par la diligence, sous la conduite d'une vieille parente, à sa sœur, veuve sans enfants, qui tenait, à Péronne, une petite auberge : « A VÉpée Royale yi. Il n'avait même pas songé à la prévenir de cet envoi.

« Je me vois toujours, dit Déranger, arrivant chez « ma tante qui ne me connaissait pas : elle m'ac- « cueille avec hésitation, lit la lettre de mon père « qui me recommandait, puis dit à la cousine : <( Il « m'est impossible de m'en charger. » Ce moment « m'est présent encore. Mon grand-père, frappé de « paralysie et retiré avec un revenu insuffisant, ne « pouvait me garder. Mon père rejetait le fardeau. « et ma mère n'avait nul souci de moi. Je n'avais « que neuf ans et demi, mais je sentais que j'étais re- « poussé de tous. Qu'allais-je devenir? De pareilles « scènes mûrissent vite la raison chez ceux qui sont « nés pour en avoir un peu.

« Tout à coup, je vis ma tante me regarder du coin « de l'œil, puis, émue, attendrie, elle me presse dans « ses l)ras et me dit, les larmes aux yeux : « Pauvre « abandonné, je te servirai de mère! » Jamais pro- « messe ne fut mieux tenue.

« J'ai perdu, il y a quelque temps, cette excellente « femme, qui s'est éteinte à quatre-vingt-six ans, « après avoir dicté elle-même son épitaphe, que « voici :

« Jamais elle ne fut mère^ et pourtant elle a « laisf^ê des enfants qui la chrrissent. ». . .

Qu'il me soit permis de placer ici Télu^e de celle qui fut ma véritable mère. Née avec un esprit supérieur, elle avait suppléé à l'éducation qui lui manquait par des lectures sérieuses et choisies. Enthousiaste de toutes les choses grandes, elle s'inquiétait encore, dans ses dernières années, des découvertes nouvelles, des progrès de lindustrie et même des embellissements de la capitale. Gomme elle était capable d'une vive exaltation, la Révolution eMi fit une républicaine aussi ardente que son humanité pouvait le permettre, et toujours elle sut allier au patriotisme les sentiments religieux. Tant qu(^ les églises restèrent ouvertes, elle m'y envoya ou m'y conduisit toujours. Telle était la pauvre aubergiste qui se chargea du soin de ma seconde enfance. C'est dans Télémaqiie, dans Racine, dans le théâtre de Voltaire, qui composaient toute sa bibliothèque, qu'elle acheva de m'apprendre à lire. Un vieux maître d'école m'apprit à écrire et à calculer plus régulièrement que je ne me l'étais appris moi-même. Là s arrêtèrent mes études : ma tante n'avait pas le moyen de m'en faire faire de plus brillantes. L'éducation morale ne fut pas aussi restreinte, grâce aux leçons que sur tous les sujets elle savait approprier à mon âge, et aussi à mon intelligence, dont le développement fut assez rapide jusqu'à douze ans.

Je vais rapporter un fait qui donnera l'idée des moyens qu'elle employait pour m'inculquer ses principes.

A l'époque de la Terreur, quelques-uns de ses amis, habitants d'un prochain village, furent arrêtés

et conduits à Péronne, au milieu de la nuit, pour y être incarcérés. En passant devant notre auberge, il leur fut permis de parler à ma tante. Le bruit decette visite ne m'avait pas réveillé, et, le matin, sans m'instruire de cette arrestation, elle m'emmène à la ville, où je la vois avec surprise se diriger vers la prison. Lorsqu'elle est près de frapper au guichet : « Mon enfant, me dit-elle, nous allons voir d'honnêtes gens, de bons citoyens privés de leur liberté par une accusation calomnieuse : j'ai voulu Rapprendre à combien de persécutions la vertu est exposée dans les temps de troubles politiques. »

De pareilles leçons, données ainsi, restent profondément gravées dans un jeune esprit.

Elle m'en donna d'autres encore.

Dans quelle triste anxiété nous jetait alors, elle et moi, l'invasion des armées coalisées, dont les avant-postes dépassèrent Cambrai! Le soir, assis à la porte de l'auberge, nous prêtions l'oreille au ])ruit du canon des Anglais et des Autrichiens assiégeant Yalenciennes, à seize lieues de Péronne. Chaque jour l'horreur de l'étranger grandissait en moi. Aussi, avec quelle joie j'entendais proclamer les victoires de la République! Lorsque le canon annonça la reprise de Toulon, j'étais sur le rempart, et, à chaque coup, mon cœur battait avec tant de violence, que je fus obligé de m'asseoir sur l'herbe pour reprendre ma respiration.

On le voit, ma tante a sa part dans cet amour de la patrie qui fut la grande, je devrais dire l'unique passion de ma vie. A soixante ans je la conserve encore

dans toute son exaltation et il faut tout ce qu'il y a en moi d'amour de Ihumanité et de raison éclairée par Texpérience pour m'empècher de lancer contre les peuples nos rivaux les mêmes malédictions que leur prodiguait ma jeunesse.

Ce sentiment si vif, d'autant plus vif peut-être que, dans le monde, je lai concentré de bonne heure, ainsi que tous mes autres sentiments, a influé jusque sur mes jugements littéraires. Mes amis se sont parfois étonnés du peu de goût que m'inspira Voltaire, malgré mon admiration pour son rôle de réformateur et pour la merveilleuse fécondité de son puissant génie. Cette espèce de froideur dans l'appréciation d'une partie de ses œuvres date de l'époque où, jeune encore, je crus m'apercevoir de ses préférences injustes pour les étrangers; et je le pris presque en haine lorsque plus tard je lus le poème 011 il outrage Jeanne d'Arc, véritable divinité patriotique, qui, dès l'enfance, fut l'objet de mon culte. »

Quelques années s'étaient ainsi écoulées pour Bérangcr, sans que son père lui donnât à peine signe de vie, quand un jour, vers 1797, il le rappela à Paris près de lui. Quelque séduction qu'eût ce nom de Paris pour un jeune homme de dix-sppt ans, son départ de Péronne lui fut très douloureux. Se séparer de sa tante lui causa un profond chagrin. Il a raconté lui-même comme il pleura dans la diligence, tout le long du voyage. Il pleurait ce qu'il quittait, et il s'effrayait de ce qu'il allait trouver. Pourquoi

son père l'appelait-ir? Que voulait-il faire de lui? Le croirait-on? Il en fit un financier.

Je laisse la parole à Béranger :

«Mon père avait l'esprit aventureux; la passion des affaires l'avait jeté en mille entreprises plus ou moins heureuses, et un jour il s'était imaginé de fonder une sorte de mont-de-piété pour les ouvriers. Avec quels fonds? Je n'ai jamais pu me le figurer, mais ce que je sais, c'est qu'il m'associa à son entreprise, qu'il s'en dégoûta assez vite, et que je me trouvai, à dix-sept ans, chargé de conduire presque seul les affaires. La science du calcul se développa soudain en moi, sans que pourtant je pusse jamais m'astreindre aux règles enseignées. En tout travail, il m'a fallu inventer mes procédés, et je parvins à compter de tète avec une merveilleuse promptitude.

Mais bientôt il arriva ce que j'avais prévu, ce qui, avec la légèreté du caractère de mon père, était inévitable, ce que ma tante m'avait prédit; notre maison croula en 1798, et le malheur vint me porter un des coups les plus affreux que j'aie jamais reçus.

Élevé par ma tante dans des principes de rigoureuse probité, je faillis tomber malade de désespoir, en face d'une catastrophe que je n'avais pu retarder, et dont j'avais peur de paraître responsable.

En effet, les capitalistes s'étaient habitués à me compter pour beaucoup dans la confiance qu'ils accordaient à la maison. Quelques-uns se crurent en droit de m'adresser des reproches que je ne méritais d'aucune façon. Si mon père, naturellement prodigue, dépensait trop, je n'étais pas une lourde charge

pour la caisse : j'habitais une mansarde sans feu, oïl la neige et la pluie inondaient souvent mon lit de sangle. Mes plaisirs n'étaient pas dispendieux; je n'avais pas même le goût de la toilette, et le jeu n'a jamais eu prise sur moi. « L'opulence de ton père ne durera pas, •> m'avait dit ma tante, et ce mot avait réglé ma conduite.

Cependant plusieurs de nos amis, convaincus, malgré mon extrême jeunesse, de mes aptitudes financières et de ma probité, que leur avaient si bien prouvée mes larmes et mon désespoir, me proposèrent des fonds assez considérables pour recommencer des affaires : mon père me poussait à accepter, ce fut en vain. Le métier m'inspirait un tel dégoût, que j'aimais mieux rester pauvre que de retourner à cette Bourse, oîi je n'ai jamais pu remettre les pieds sans un frisson d'épouvante.

Je regrettai alors bien amèrement d'avoir été arraché à la typographie, que j'ai toujours aimée mais que je ne me figurais pas connaître assez bien pour y trouver une ressource. J'avais tort : je me suis convaincu trop tard que j'aurais pu devenir en peu de temps un habile ouvrier, ce qui m'eût évité bien des années de dénûment et d'attente vaine.

Tandis que mon père, poursuivi par ses créanciers, emprisonné même, n'était ni moins insouciant ni moins léger, j'aurais voulu me cacher au monde entier et je me livrais à des accès de mélancolie d'autant plus douloureux, que, fort expansif dans mes plaisirs, je ne l'ai jamais été dans mes peines. La crainte de rencontrer des témoins et des victimes de

notre désastre m'égarait en de longues promenades autour de Paris. Saint-Gervais, Romainville, Boulogne, Yincennes, que de tranquillisantes rêveries je vous ai dues! Mais il fallait vivre et bientôt je dus me consacrer à la tenue d'un cabinet de lecture, dont mon père [fit l'acquisition. J'y étais, au milieu de plus de trente personnes quand arriva la grande nouvelle que Bonaparte revenait d'Egypte. Toutes se levèrent spontanément en poussant un long cri de joie. Il en fut de même à peu près dans toute la France, qui se crut sauvée. Quand on produit de pareils effets sur un peuple, on en est le maître : les sages n'y peuvent rien. En débarquant à Fréjus, Bonaparte était déjà l'empereur Napoléon.

Si l'on me demande comment, avec mes opinions républicaines, je n'ai pas été révolté par la violation de la Constitution au 18 Brumaire, je répondrai naïvement qu'en moi le patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques. Ce n'est pas moi qui aurais jamais dit comme Robespierre : Périssent les colonies plutôt qu'un principe.

J'eus cependant une velléité d'opposition au gouvernement consulaire. Ce fut contre l'emprunt fait à Rome et à la Grèce des noms donnés aux nouvelles fonctions et aux établissements d'instruction publique : consuls, tribuns, préfets, prytanées, lycées, tous ces mots me semblaient jurer avec le nouveau monde qu'avait enfanté 89; c'était de l'enfantillage de ma part, sans doute, mais j'ai toujours détesté cette routinière imitation des anciens. Chez nous, voyez Hérault de Séchelles ne pouvant se mettre à

travailler à notre Constitution, s'il ne parvient à se procurer, avant toute chose, les lois de Minos.

Mon admiration pour Bonaparte ne ma pas empêché de le traiter souvent d'homme de collège. En 1815, justifiant le mot de Paoli, il écrivait au régent d'Angleterre qu'il venait, comme Thémistocle, s'asseoir au foyer britannique*. Le peuple anglais et son prince ont été bien sensibles à ce souvenir de Plutarque.

Revenons au cabinet de lecture; il fallut le fermer comme la maison de banque, et je me vis en face d'un terrible problème à résoudre : n'être pà< à charge à mon père, et trouver le moyen de vivre, n'importe oii et comment.

Il y avait pourtant quelque douceur dans ma pauvreté. J'habitais une mansarde, au sixième étage, sur le boulevard Saint-Martin. De quelle belle vue je jouissais là! Que j'aimais, le soir, à planer sur l'immense ville, lorsqu'aux bruits qui s'en élèvent sans cesse venait se mêler le bruit de quelque grand orage I Je m'étais installé dans ce grenier avec une satisfaction indicible, sans argent, sans certitude d'avenir, mais heureux d'être enfin délivré de tant de mauvaises affaires qui, depuis mon retour à Paris,

l. En 1840, nous avons traité Napoléon à son goût. Après la publication du procès-verbal d'exhumation qui constatait que ses restes étaient dans un état de conservation à faire crier miracle, les journaux et les proclamations des autorités nous ont parlé des cendres de Napoléon. Les poètes, bien entendu, n'ont pas été les derniers à se servir du mot cendres. Aussi raconta-t-on qu'un vieux soldat, en l'entendant répéter, s'écria ; « Voyez, ces gredins d'Anglais l'avaient brûlé! »

navaient cessé de froisser mes sentiments et mes goûts. Vivre seul, faire des vers tout à mon aise, me parut une félicité.

J'avais commencé à ,faire des vers à douze ans. Seulement, dans mon ignorance absolue de ce que c'était que règles, prosodie, etc., je traçais des lignes rimées tant bien que mal, mais en ayant bien soin de les maintenir toutes de la même longueur grâce à deux raies au crayon tirées de haut en bas du papier, et je croyais ainsi faire des vers aussi réguliers que ceux de Racine. Les vers libres de La Fontaine m'inquiétaient bien un peu, et me faisaient soupçonner qu'il y avait peut-être bien quelque autre chose. Avec le temps, je devinai quoi, je travaillai, je devins assez habile, mon amour pour la poésie se changea en passion^ et cette passion fut ma consolation dans ma détresse. Je m'essayais dans tous les genres, et j'usais mon temps à chercher quelque petit emploi, ou à passer tour à tour de l'idylle à l'ode, et de la comédie au poème épique.

Malheureusement les besoins croissaient toujours. Depuis longtemps, la montre d'or et quelques autres débris de ma passagère opulence servaient d'hypothèque au Mont-de-Piété: ma garde-robe se composait de trois mauvaises chemises qu'une main amie se fatiguait à raccommoder, d'une mince redingote bien râpée, d'un pantalon percé au genou et d'une paire de bottes qui faisait mon désespoir, parce qu'en les décrottant, chaque matin j'y découvrais toujours quelque blessure nouvelle. Je m'imaginai alors de jeter à la poste quatre ou cinq cents vers

dans une lettre d'envoi à M. Lucien Bonaparte, ne révélant à personne cette tenta Live faite après tant d'autres. Deux jours s'étaient passés sans réponse, /juand un soir, la meilleure amie que j'aie eue, s'amuse à me tirer les cartes et me prédit une lettre qui doit me combler de joie. Malgré mon peu de foi dans la science de M^^'^ Lenormand, j'éprouve à cette prédiction un commencement de joie, la pauvreté est superstitieuse. Rentré dans mon taudis, je m'endors en rêvant du facteur. Mais, au réveil, adieu les illusions ! Les bottes percées m'apparaissent et il faut que le petit-fils du tailleur ravaude son vieux pantalon. L'aiguille à la main, je ruminais quelques rimes bien misanthropiques, comme il m'arrivait d'en faire alors, quand ma portière, essoufflée, entre et me remet une lettre d'une écriture inconnue. Rime, aiguille, pantalon, tout m'échappe; dans mon saisissement, je n'ose décacheter la missive. Enfin, je l'ouvre d'une main tremblante : le sénateur Lucien Bonaparte a lu mes vers et il veut me voir! Que les jeunes poètes qui sont dans la même position se figurent mon bonheur et le décrivent, s'ils le peuvent. Ce ne fut pas la fortune qui m'apparut d'abord, mais la gloire. Mes yeux se mouillèrent de larmes, et je rendis grâce à Dieu, que je n'ai jamais oublié dans mes instants prospères.

Empruntant bien vite des vêtements plus convenables que les miens, je me rendis auprès du frère du Premier Consul. En vérité, quand je pense aux deux faibles poèmes dithyrambiques (le Rétablissement du culte et le Déluge) que j'osai envoyer à ce

homme illustre, orateur et poète lui-même, je dois métonner des marques de bienveillance qu'il me prodigua. Il voulut bien m'assurer qu'il se chargeait de veiller sur mon sort et m'en donna la preuve. Malgré son départ précipité pour Rome, il ne tarda pas à m'envoyer une procuration pour toucher son traitement de membre de l'Institut, dont trois années arriérées me furent payées d'abord. Je donnai la plus grande partie de cette somme à mon père, à qui je devais bien des mois de nourriture ; et je crus avoir assez pour moi des mille francs annuels que me valut le traitement d'académicien. »

Ici s'arrête la phase douloureuse de la vie de Béranger, mais ici commence sa véritable éclosion poétique.

Mis à ra])ri du besoin par la générosité de Lucien et par un modeste emploi dans TUniversité, il entreprit d'achever, toujours seul, toujours sans maître, son éducation littéraire. Il aborda courageusement l'étude approfondie de tous nos chefs-d'œuvre, en prose et en vers; il médita sérieusement sur notre langue et sur son génie ; il copia deux fois Athalie de sa propre main; mais, ce commerce intime de plusieurs années avec nos maîtres, l'amena à un résultat bien singulier. En étudiant les autres, il se trouva lui-même; en lisant et relisant nos grands poètes, il apprit d'eux à faire autre chose qu'eux. Peu à peu, tous ses vains rêves de poème épique, de poème historique, de tragédies, de comédies en cinq actes, s'évanouirent l'un après l'autre! son origina-

lité se révéla à lui! à ses yeux, apparut le véritable artiste quil était de naissance, le chansonnier; mais le chansonnier, maître désormais de sa plume, sûr de sa voie, possesseur d'un art nouveau; il publia le Roi d'Yvetot.

La correspondance de Béranger ne contient pas moins de quatre volumes in-8° de 550 pages chacun, et embrasse plus de soixante-dix: ans.

Gomment choisir au milieu de ce millier de lettres ?

Yoici le moyen auquel je me suis arrêté.

J'en ai pris environ vingt, dont chacune, par le n jm du correspondant, ou la nature du sujet, représente une des époques principales de la vie du poète, ou un des côtés distinctifs de son caractère et de son esprit.

De cette façon, sa figure s'imprimera, pour ainsi dire, trait à trait, dans limagination du Lecteur, et son portrait s'y trouvera gravé tout entier.

J'ai tâché de le faire ressemblant et vivant.

Péronne, l'an II de la République.

« Mon cher papa,

« C'est avec la plus profonde douleur que nous avons apris vôtre détantion, elle nous a causé beaucoup de peine a tous.

« Ces ma cousine Simon qui nous a communiqué vôtre letre. Vous lui dite que vous avez interrompue toutes espèce de corespondence. Oui avec nous mon cher papa, car depuis plus de deux ans nous navons aucuns de vos nouvelles.

« Cependant mon cher papa je vous doit la consolation qu'un fils doit à son père dans le malheurs et dans toutes les circonstance de la vie.

« Mon cher papa, je suis avec le respect le plus profond, votre fils,

BÉRAXGER.

Cette première lettre, que nous reproduisons textuellement, est curieuse à plus d'un titre. D'abord, elle nous montre que Béranger ne savait pas l'orthographe à treize ans et demi; de plus, elle témoigne du soin avec lequel sa tante l'avait élevé dans les principes de respect et de déférence de la famille d'autrefois. Le fils ne tutoie pas son père.

La seconde lettre, que voici, fut écrite dix-sept ans plus tard, et elle nous présente notre poète sous un jour assez nouveau.

Béranger est fort illustre comme chansonnier, mais il est très inconnu comme chanteur. Or, toute sa jeunesse s'est passée à chanter. Il ne publiait pas ses chansons, il ne les transcrivait même pas. Il a fallu une circonstance touchante et curieuse pour l'amener

DE BÉRANGER d 31

à en écrire une quarantaine. Un de ses amis, le célèbre peintre Pierre Guérin, étant tombé gravement malade, Déranger passa quatre nuits de suite à son chevet, et c'est pour s"empècher de dormir qu'il imagina d'écrire quelques-unes de ses chansons préférées. La plupart du temps, il les portait dans sa mémoire et il les chantait.

Tout lui servait d'occasion, un banquet, une fête, une réunion d'amis ; Béranger se levait au dessert et chantait des couplets, improvisés quelquefois le matin même, dans tout le feu de sa folle gaieté. Oh 1 le joli temps, où l'on était gai quand on était jeune ! Trinquer ! rire I chanter I Chanter au dessert ! Il me semble qu'il y a plus de cent ans de cela !

L'«ï> jouait un grand rôle dans les chansons de Béranger. Il m'a conté que, quand une idée de chanson lui venait, il ne commençait jamais à l'exécuter que quand il avait trouvé l'air. Il le cherchait beaucoup, longtemps ; il le voulait parfaitement assorti à son idée ; il lui fallait, entre le chant et la chanson, un mariage d'inclination.

Comment chantait-il? Je n'en sais rien. Avec quelle voix? Je n'en sais rien. Pourtant, tel que je l'ai connu, il ne me faisait pas l'effet d'un ténor. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il tenait à ses succès de virtuose.

J'en trouve la preuve dans cette lettre de lui, datée de 1812. Remarquez bien qu'en 1812 il n'avait encore rien publié.

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