‹ Le Béranger des écolesChapitre 67 sur 89 · A MADAME FORGET · texte numérisé non relu

A MADAME FORGET

17 avril 1812.

" J'ai diné dernièrement avec Arnault, Roger^ Aiiger. chez Guérin. Ce dîner a été pour mes chansons un petit triomphe.

(( Je n'en ai chanté que de gaillardes ; toutes ont obtenu des applaudissements extraordinaires ; Auger surtout me les a demandées avec instance, et si grands que soient les éloges que tous m'ont donnés, il m'a s?mblé qu'ils y mettaient de la bonne foi. Je n'avais jamais eu un auditoire aussi redoutable : aussi ai-je chanté assez mal. Tout le monde au reste a chanté^ et les autres ne s'en tiraient guère mieux que moi.

<' Le dimanche suivant, on voulait me retenir à A'ille-d'Avray pour me faire dîner chez Etienne, où j'ai déjà dîné plusieurs fois avec Désaugiers, mais je ne m'en suis pas soucié. Désaugiers chante on ne peut mieux, Joue très bien ses chansons et toutes paraissent bonnes dans sa bouche : je n'ai point cet avantage, et, dans une maison étrangère oii je ne serais pas soutenu, j'aurais tout à craindre d'une pareille rencontre. •>

N'est-ce pas amusant de voir Béranger avant la gloire, et avec ce petit trac de baryton?

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Xovf'ni])re 1816.

A MONSIEUR ÉTIEN>'E, H.)mme de lettres à Paris

. « Mon cher Etienne \ si vous avez été au café depuisdeux jours, vous avez dû trouver étrange de ne m'y point voir. Mais la proposition que vous m'avez faite était si séduisante que j'ai craint que les instances de votre amitié, en rendant la séduction complète, ne m'empêchassent de considérer la chose sous son véritable point de vue.

« Après avoir pris des conseils (avec la discrétion que vous m'aviez recommandée), je reste seul contre tous ; et, malgré cela, je me sens encore la force de refuser une offre si brillante. J'ai une conscience trop timorée pour faire le métier de journaliste. Mon caractère ne serait point là placé convenablement, et, dès lors, plus de bonheur pour moi. La partie à laquelle vous vouliez m'attacher est, sans contredit, celle qui m'eût présenté le plus de charmes; mais, même dans cette partie, un journaliste qui craint le scandale devient bientôt froid, et c'est être ridicule. Un autre cas de conscience se joint à celui-là : la route tracée par ceux dont je serais le successeur, est diamétralement opposée à celle que mes principes et mes opinions me forceraient de suivre. Il me serait impossible d'accorder mon utopie théâtrale

1. Monsieur Etienne lui avait proposé crentrer dans un journal «omme critique dr:iraatique.

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avec les maximes précédemment débitées dans la chaire où l'on me ferait monter. Chaque jour même je jetterais du rez-de-chaussée des pierres à ceux qui occupent les étages supérieurs de la maison; et, vous le savez, ils tiennent à leurs vitres sans faire cas de la lumière. Peut-être aussi, serait-il nécessaire d'abord de courber la tète; mais, puisqu'on vous demande un honnête homme, on ne doit point vouloir le soumettre à cette épreuve. C'est de même en honnête homme que j'ai dû consulter mes forces littéraires. Sur ce point encore, accepter serait une témérité dont je me repentirais bientôt. Je suis dépourvu de cette première éducation qui doit être la base de toute critique. Je suis également privé de la plupart des connaissances particulières au genre auquel il faudrait que je me livrasse. Je veux parler ici et des productions théâtrales étrangères et des' traditions de coulisses; ma pauvreté, vous savez que je ne rougis point du mot, ma pauvreté ne ma jamais mis à même de suivre les spectacles. Or, je crois que cette habitude doit être acquise depuis longtemps, pour écrire sur la manière dont les ouvrages dramatiques sont rendus. Enfin, j'ai bien fouillé dans tous les plis de mon cerveau, et il ne me semble point y trouver cette forme légère, ces tournures piquantes, cette facilité de style qui rendent un article agréable aux lecteurs, et permettent à celui qui les possède, de parler cent fois de la même chose en paraissant toujours nouveau. J'aurais tout cela moins que Geoffroy; bien d'autres qualités moins encore, et je n'aurais de plus que lui qu'un amour de

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justice qui ferait des ennemis au rédacteur et pas un abonné au journal.

« Ayez la bonté de peser mes raisons, de consulter un peu mon caractère, et pardonnez à cette longue lettre : c'est la se-ule fois que je ferai le Duviquet *.

<( Tout à vous de cœur pour la vie,

P.- S. Voici le Marquis de Carahas. Faire des chansons, voilà mon métier ; c'est fâcheux qu'il soit peu lucratif.

Béranger fut emprisoimé deux fois pour ses chansons sous la Restauration. La première fois, il avait dit spirituellement : « Le moment est bien choisi pour publier mon volume. Le procès que je pressens va Le dorer sur tranches. » Condamné à trois mois, il les passa fort gaiement. « A Sainte-Pélagie, dit-il, j'ai une chambre chaude, saine et suffisamment meublée^ tandis que je sortais d'un gîte dégarni de meubles, sans poêle ni cheminée, où, à plus de quarante ans, je n'ax^ais en hiver que de l'eau glacée pour tous les usages, et une vieille couverture dont je m'affublaislorsque, dans les longues nuits, me prenait l'envie de griffonner quelques rimes. Aussi, à Sainte-Pélagie, m'écriais-je quelquefois : <( La prison va me gâter! »

Mais la seconde fois, l'affaire s'annonçait plus grave 1

1. M. Duviquet était le critique dramatique dont r.n proposait la succession à Bérantrer.

Le poète était poursuivi pour avoii- outragé la religion dans VA7îg€ gardien, la Royauté dans le Sacre de Charles X, et il sagissait d'un long emprisonnement et d'une lourde amende. Effrayé pour son ami, M. Laffltte s'adressa au garde des sceaux, M. Portails, pour tenter d'interrompre les poursuites, ou de leur donner une tournure plus favorable. Béranger, l'ayant appris, lui écrivit :

28 nov.-mbre 1828.

A MONSIEUR J. LAFf II TE

« Mon cher ami,

« N'allez pas vous aviser de croire que je ne suis pas reconnaissant de ce que vous avez fait hier. Je vous assure bien que j'en suis touché et que je n'ai pas eu besoin de réfléchir pour cela; mais j'ai dû penser à tout ce que vous m'avez dit, et je ne puis vous dissimuler que cette démarche me tourmente.'

'< Je dois à mon caractère, au public, à mon avocat lui-même, de protester contre cette manière de procéder. Quant à n'être condamné qu'au minimum, à quoi bon ? Est-ce bien important pour moi ? Au contraire ; et plus les auteurs de ma condamnation se montreront rigoureux envers moi, plus ils se rendront odieux. Aussi je prendrai toutes les précaution simaginables pour éviter la mr i-on de santé. Que

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gagnerais-je à tous vos arrangements? la honte d'avoir abandonné une défense dont les principes peuvent être utiles, le mécontentement de moi-même, et peut-être un échec à cette popularité qu'on veut en vain me contester, et qui est un besoin de mon talent.

« Il n'y a pas à s'en dédire, mon ami, je suis populaire, ma popularité est grande, au moins. Savez-vous que dans les cafés, dans les marchés, partout, on sVjccupe plus de mon procès que de la Prusse, des Russes et des Turcs ? Une poissarde disait, devant la

servante d'un de mes amis : « Ce pauvre b de

Béranger, ils vont le condamner encore ! C'est égal : qu'il chante toujours. » Un commissionnaire répondait : (' Il n'y a que lui et M. Laffitte. Lui, il se f . . . d'eux, et M. Laffitte nous fait seul travailler et donne aux pauvres. '> Le plaisir devons raconter cette anecdote très certaine m'éloigne de mon sujet : j'y reviens.

(' Vous me connaissez assez pour savoir que le désir du scandale et du bruit nest pas ce qui me pousse : mais il s'agit de proclamer un principe utile, il s'agit de le défendre avec courage;. il y va de mon devoir et de l'honneur de mon caractère. Quant à ma santé, que vous invoquez, vous faites trop bon marché de ma santé ; rassurez- vous, j'ai la vie dure !

« Croyez-moi, mon cher Laffitte, il est des instant oii l'homme le plus modeste a besoin de s'exagérer sa propre valeur, et je crois être dans un de ces instants-là. »

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Les relations de Béraiiger et de Chateaubriand ont été intimes, affectueuses, et sont parties dun mouvement spontané et mutuel de sympathie profonde.

L'apparition du Génie du Christianisme avait frappé Béranger, jeune encore, d'une sorte déblouissement. C'est Chateaubriand, disait-il, qui m'a appris à comprendre la poésie antique, comme la poésie biblique, et c'est lui qui a affermi en moi le sentiment religieux.

De son côté, Chateaubriand, à la lecture des chansons de Béranger, fut saisi d'une admiration qui scandalisa toute la société aristocratique ; on l'accusa de pactiser avec celui qui avait souffleté le roi sur le trône, et Dieu sur l'autel. Il n'en tint pas compte et, du haut de sa gloire, alla à ce jeune homme, lui tendit la main, et lui écrivit.

Mardi soir, 27 avril 1S30.

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