‹ Le Béranger des écolesChapitre 69 sur 89 · A MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND

« Monsieur,

« Huit jours passés dans une campagne, à quelques lieues de Paris, m'ont privé du plaisir de recevoir votre lettre à sa date et d'y répondre sur-le-champ.

« Quoi ! vous partez sans me donner l'espoir de vous revoir bientôt ! c'est accroître le regret que j'ai

éprouvé, monsieur, de ne vous avoir pas trouvé chez vous lorsque les journaux m'ont appris que vous alliez faire une nouvelle absence. Je ne considérais ce voyage que comme un besoin de santé et de repos moral, après des jours d'ennuis et de tracasseries. Mais vous ne me parlez pas de retour, et je m'en afflige vivement. Faut-il que le sort nous ait fait naître dans des camps opposés ! sans cela, peutêtre vous aurais-je été bon à quelque chose. Oui, j aurais pu vous être utile. Ne cherchez pas dans ces paroles une prétention ridicule. Elles me sont inspirées par une vive et franche affection, déjà bien ancienne.

« Liés plus intimement, monsieur, j"ose croire que j'aurais pu verser quelques consolations dans votre âme de grand poète, et vous aider à voir dans l'avenir autre chose que ce que vous semblez y démêler. Cet avenir, vous y aurez une si belle place, qu'il y a ingratitude à vous à douter de sa grandeur. Oui, monsieur, la société subit une transformation ; oui, elle accomplit la grande pensée chrétienne de l'égalité. Cette pensée chrétiemie, que vous avez remis en honneur parmi nous, en l'ornant de toutes les richesses du génie, s'empare du monde, élaborée comme elle l'est, depuis près d'un demi-siècle, par notre chère France. Beaucoup d'hommes des anciens jours le nient, parce qu'elle s'est dépouillée d'une partie de ses voiles religieux.

« Mais elle est claire et distincte pour ceux qui, comme moi , voient dans le christianisme une grande forme sociale qui, à sa naissance, a eu le besoin d^

ikJ, CORRESPONDANCE

la sanction divine. Mon Dieu est bien au-dessus de ces changements humains ; mais il n"en est pas moins présent au grand drame où nous avons tous une part plus ou moins active, et c'est sa présence qui me donne de la résignation.

« Mon rôle de comparse s'est agrandi. Vous, monsieur, à qui ce Dieu a donné à remplir un rôle principal, n'y puisez-vous pas de la force pour le conduire jusqu'au bout? Vous avez conservé bien plus de jeunesse qu'on en a ordinairement à notre âge. Votre esprit est si plein de verdeur, qu'il semble que vous n'ayez reçu ce privilège que pour nous éclairer dans les routes nouvelles oii voilà le monde lancé. On chante toujours sur des tombeaux, grâce à ce temps maudit qui va fauchant sans fin et partout ; mais on n'a pas souvent l'avantage de chanter auprès d'un berceau qui contienne des destinées futures aussi grandes, ni peut-être aussi prochaines.

« Toutefois il y a longtemps que je me dis, comme vous, que ceux qui naissent aux époques de transition sont bousculés, renversés, écrasés dans la lutte des générations qui s'entre-choquent. C'est sur nos cadavres que doivent passer les combattants qui nous suivent. Nous comblerons le fossé qu'il leur faudra franchir pour prendre d'assaut la place oii tous nos efforts n'auront pu que faire brèche. Mais espérons qu'une fois ville gagjiée, les vainqueurs viendront relever les morts pour leur faire un bel enterrement, enseignes déployées et à grand bruit de fanfares.

« Eh bien ! quand je vous sais des motifs d'affliction , je me plais à vous voir ainsi, debout, et en bronze.

sur une de nos places puJiliques, et, par un retour sur moi-même, je suis tout fier alors de penser que vous m'avez permis d'écrire, à la pointe du couteau, mon nom sur le piédestal de cette statue ^

« A propos de cela, savez-vous, monsieur, que j*ai ime véritable crainte ? Je vais, comme je vous lai dit, publier dans quelques mois mon dernier recueil de chansons. Vous pensez bien que celle dont votre uom a fait le succès, y figurera. Mais j*ai peur que vous ne vous y trouviez en bien mauvaise compagnie. Le goût que j'ai pour la poésie populaire me souffle souvent d'étranges choses. Mon antipathie pour le solennel affecté, si opposé au génie de notre langue, fait toujours, dans mes chants, suivre les tons graves de quelques notes burlesquement accentuées. Quoique, habituellement, ces disparates ne •soient pas sans but, je conçois que vous autres, gens d'en haut, y trouviez à redire. Que faire à cela? J'ai voulu essayer de transporter la poésie dans les carrefours, et j'ai été conduit à la chercher jusque dans le ruisseau : qui dit chansoimier, dit chiffonnier. Doiton être surpris que ma pauvre muse n'ait pas toujours une tunique bien propre ? Le moraliste des rues doit attraper plus d'une ëclaboussure. Au reste, si vous me lisez, pensez un peu à Aristophane, mais n'y pensez pas trop.

« Surtout, pour Dieu, revenez dans votre patrie, vous ne pouvez vivre heureux loin d'elle. Goutte de

1. Béranger avait placé dans son dernier volume des stances 'en l'honneur de Chateaubriand. -

sang français, où allez-vous vous extravaser? Qiioiî vous pourriez longtemps rester loin de Paris, loin de ce cœur si chaud, dont les rapides pulsations donnent tant à penser et à sentir? Non, vous nous reviendrez bientôt, j'en ai Tespérance, pour vivre encore ici de littérature et de gloire, entouré de nombreux amis, car vous devez en avoir beaucoup qui, comme moi, sans doute, se plaignent de votre nouvelle absence. »

Le changement de ton, entre cette seconde lettre et la première, est frappant... Quelques mois à peine les séparent, et elles ne semblent pas parties de la même main. L'une nous montre un jeune homme^ slnclinant avec respect devant le grand écrivain qui est venu à lui. On dirait un disciple devant son maître. Dans l'autre, c'est un ami qui parle à son ami; il l'encourage, il le conseille ; il semble qu'il a pris ascendant sur lui.

C'était vrai, et tous ceux qui ont approché Déranger ont subi de même cette espèce d'empire. M. Charton m'a conté, qu'ayant assisté à la première entrevue de Lamartine et de Déranger, il s'était dit en sortant : C'est Lamartine qui paraissait dominer aujourd'hui; dans un mois, ce sera Déranger. » Tel était l'effet de cette haute et admirable raison, comme de cette grande droiture; elles s'imposaient; on aimait à se remettre entre ses mains.

Un dernier fait achèvera de caractériser la noble

amitié de Chateaubriand et de Béranger. Vers la fin du règne de Louis-Philippe, Béranger s'était retiré près de Tours, dans une jolie maison, illustrée par Balzac, la Grenadlère. Au bout d'un an ou deux, il lui fallut la quitter à son très grand regret, elle était trop chère pour lui.

Au même moment, Chateaubriand se voyait forcé, par ses créanciers, de vendre son vieux et cher petit hôtel de la rue d'Enfer. Eh bien ! dès qu'il apprit la pénible privation qui s'imposait à Béranger, il lui écrivit pour lui offrir un prêt d'argent, Béranger refusa l'offre, mais en resta profondément touché. Ils étaient dignes l'un de l'autre .

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