LETTRE A MONSIEUR BERARD
M. Bérard était un riche banquier, dont les affaires se trouvèrent gravement compromises, vers 1835, par suite de la révolution de Juillet.
Béranger, qui était son ami intime, lui avait confié une forte partie de sa petite fortune.
La lettre que nous citons, montrera à quel point notre poète poussait le désintéressement et lamitié.
Hâtons-nous d'ajouter que sa confiance en M. Bérard ne fut pas trompée.
Avi-il 183:].
« Mon cher ami,
(' Il y a déjà quatre ans, que des amis me pressèrent de retirer les fonds que j'avais chez vous. Vous devinez quelle fut ma réponse. Seulement, par intérêt pour vous et pour votre excellente famille, je crus devoir vous instruire des bruits qui couraient en haut lieu sur votre situation de fortune. Vous me répondîtes une lettre qui eût pu me tranquilliser entièrement, si je n'avais connu votre facilité à vous faire illusion. Je ne tardai pas à avoir la conviction des malheurs qui vous attendaient.
« Mais ce que je puis vous dire, c'est que vous ne pouvez vous en tirer que par une extrême énergie, sans perte de temps et en tranchant dans le vif.
« Faute d'une activité suffisante, aussi par nonchalance de caractère, vous avez laissé le mal s'aggraver autour de vous. Votre loyer vous exténue ; vos deux grands garçons restent les bras croisés. Mettez ordre à tout cela, et sans doute à beaucoup d'autres choses si vous faites tout ce qu'il faut faire. Mais, pour Dieu! surtout, mon cher ami, plus d'illusions!
« Mesurez l'alilme dans toute sa profondeur. Voyez combien d'existences reposent sur la vôtre. Ce qu'il vous reste de force vaut de la jeunesse. Oubliez le passé ; ne comptez plus sur les autres et marquezvous un avenir raisonnable, fût-il le plus obscur du monde. Mais, pour atteindre ce but, s'ils ne peuvent vous aider, il faut au moins que vos amis ne soient
pas une source (robstacles. Eu ce qui me concerne, voici depuis plus de deux ans le parti auquel je me suis arrêté.
. « Je prends avec moi ma vieille tante, et une bonne et vieille amie qui mourrait de faim, si je ne Taidais, comme elle-même m'a aidé au temps de ma pauvre jeunesse. Une marmite coûte moins à faire bouillir que trois. J ai vu Fontainebleau, et je pense à en faire le lieu de ma dernière retraite. Les deux femmes aideront au ménage, que pourra entretenir suffisamment, je l'espère, le peu qui me reste.
« Grâce à cette disposition, je pourrai me passer de Fintérèt de ces 44,000 francs, intérêt qui, au premier jour, deviendrait peut-être pour vous une gêne" extrême. Quant aux trois actions du Gaz, si vous pouvez me les remettre, tant mieux; mais, si elles vous sont nécessaires, gardez-les aussi. Seulement, je vous prie de tenir des comptes exacts de tout, afin qu\m jour, si la fortune revient souffler dans vos voiles, comme je le souhaite surtout pour vous tous que j'aime tant, vous puissiez régler avec moi ou avec mes héritiers, sans qu'il y ait lieu à conteste et chicane de leur part. Béjot vous dira que mon testament est fait de manière à vous éviter tous les embarras de ce genre que j'ai pu prévoir; et, si j'y retouche, ce sera pour le perfectionner sous ce rapport.
« Voilà, mon cher ami, ce que j'étais bien aise de vous dire pour vous tirer une épine du pied et pour que vous n'ayez plus à vous occuper que de votre digne femme et de vos enfants.
« N"allez pas trop admirer ce que vous ne manquerez pas d'appeler mon désintéressement. La retraite est le but de mes désirs. Je veux terminer mes jours loin du bruit et diuie société qui finirait peut-être par me rendre misanthrope. Je tiens à conserver ma loi dans rhumanité. Quant aux privations matérielles, songez que c'est pour m'en imposer le moins possible que je prends le parti de m'éloigner de Paris. Je veux sauver mon sucre et mon café du naufrage, et puis, quand je serai loin du monde, j'aurai le temps de travailler. Qui sait si ce n'est pas là ce qu'il me reste à faire encore? Vous voyez donc que le parti que je veux prendre sera moins une dégringolade qu'un arrangement de position. Je me retourne dans mon lit. voilà tout! »
Béranger.
Passy.