A MONSIEUR ERNEST LEGOUVÉ
« Savez-vous, monsieur, combien est embarrassante, effrayante même, la confiance dont vous voulez bien m'honorer I Quoi I vous me chargez de présider à votre vie littéraire! C'est certes un grand témoignage d'estime que vous me donnez là, et j'en suis touché bien vivement; mais cela, malheureusement, ne suffit pas pour que j'accepte un mentorat de cette nature. Vous vous accusez d'être venu me
1. J'avais vingt-sept ans, je venais de me marier, j'étais dans toutes les angoisses du début, quand j'adressai à Béranger une lettre qui me valut cette remarquable réponse. E. L.
voir peu souvent. Eh bien! monsieur, vous expliquez ainsi mon hésitation à répondre à votre lettre, pourtant si aimable.
« En effet, comment tracer une règle à suivre à un homme qu'on n"a pas eu le temps d'étudier? Mais, direz-vous, vous avez lu mes différents essais. Cela suffit-il ? Quelques ouvrages plus ou moins bons (car je ne suis pas aussi sévère envers vous que vousmêmej ne donnent que la mesure des facultés de l'esprit; mais le caractère de l'homme, comment le connaître ? Qu'importe ! diraient tous nos jeunes gens. Il importe beaucoup, selon moi, surtout dans un temps comme le nôtre, où l'on ne peut guère trouver son point d'appui qu'en soi-même. Sans s'élever jusqu'à l'appréciation du caractère, n avez-vous pas des goûts dominants qui doivent influer sur la tendance de votre esprit? Ces goûts, je les ignore. Yous avez eu le malheur d'être ce qu'on appelle un jeune homme heureux; dès votre entrée dans le monde, le monde vous a souri. Yous convenez qu'aujourd'hui rien ne manquerait à votre félicité si vous n'étiez tourmenté par une ambition de gloire. Hélas I dans quel coffre vide fouillez-vous pour trouver ce qui, selon vous, manque à votre bonheur 1 Mais enfin c'est votre manie : et je voudrais en vain vous en guérir. Quand le sort ne nous refuse rien, il nous fait toujours un don de trop. Eh bien ! pauvre enfant, courez donc après la gloire ; c'est un mirage qui vient vous chercher du fond des déserts : prenez bien garde qu'il ne vous y entraîne. Un seul moyen vous est offert pour éviter ce malheur : occupez-vous
(l"étre utile ; c'est la loi que Dieu impose à tout homme; en littérature, il y a plus que jamais obligation à cela. Ne faites pas comme tous ceux qui se contentent de Fart pour Fart ; cherchez en vous s"il n'existe pas quelque croyance ou de patrie ou d'humanité à laquelle vous puissiez rattacher vos efforts et vos pensées. Vous avez un cœur noble et bon, un esprit généreux, il n'est pas possible que la société, qui n'a pu les corrompre par ses caresses, ne vous ait pas laissé aussi quelque sentiment d'amour prair vos semblables.
<( Eh bien ! ce sentiment consulté sera pour vous un guide plus sûr dans vos études et vos travaux que tout ce que pourraient vous dire les hommes les plus doctes. Un sentiment pareil a sufîi pour faire de moi, chétif, quelque chose, quelque chose de bien fragile sans doute, mais enfln quelque chose.
«■ Je vous parle là, monsieur, un langage qui vous étonnera peut-être ; il est si peu d'accord avec ce que vous avez dû entendre dans votre monde ! Mais croyez que je vous donne Fexplication de tous mes principes de conduite depuis que j'ai l'âge de raison; cet âge est venu, pour moi, de bonne heure, parce qu'à quinze ans j'ai été obligé d'être homme et de faire mon éducation moi-même. A ceux qui opposeraient l'exemple d'un grand poète à un pauvre chansonnier et qui vous diraient que Byron n'avait aucune foi, je répondrai que Byron, représentant un monde aristocratique qui tombe et s'en va en lambeaux, n'a dû avoir que des croyances négatives; mais ce sont toujours des croyances, et certes les siennes
étaient aussi fortes, en ce sens, que son génie était beau. Croyant l'aristocratie la fleur de Ttiumanité, et la voyant flétrie, il a dû tout maudire et arriver à cette misanthropie tantôt fougueuse, tantôt ironique, qu'on a si niaisement singée chez nous. Mais qu'estce que la misanthropie? Un amour trompé.
« Vous êtes au temps des amours heureuses ; votre cœur est jeune, ne l'occupez pas que de vous. Étendez le cercle de vos investigations et déflez-vous surtout du monde factice où la fortune vous a placé. Votre esprit, votre âme, trouveront bientôt un aliment pour leurs méditations, et la direction à leur donner vous viendra au jour que vous y penserez le moins. La nature a marqué un emploi à toutes les facultés qu'elle distribue; il ne faut que chercher. Apprenez, puisque vous pouvez apprendre; méditez, puisque vous avez du repos ; mais surtout occupezvous plus des autres que de vous-même. Je sens que tout ce radotage vous paraîtra bien vague, peut-être ridicule. Ne vous gênez pas : vous me demandiez des conseils, je vous ai donné mon secret; je ne pouvais pas vous rendre mieux : confiance pour confiance. J'espère que vous verrez dans cette lettre une preuve d'amitié et de considération. Croyez à ces sentiments, et usez de moi toutes les fois que je vous serai nécessaire : ce ne sera jamais trop souvent.
« A vous de cœur,
10 juillet 1831.