‹ Le Béranger des écolesChapitre 79 sur 89 · LETTRE A MONSIEUR FORTOUL · texte numérisé non relu

LETTRE A MONSIEUR FORTOUL

M. Fort oui (qui a été ministre sous le second empire) était neveu de l'homme que Déranger a le plus

aimé et le plus respecté, du célèbre député Manuel. C'est à ce titre qu'il traita ce jeune honuiie comme un fils, et qu'entre eux s'établit une correspondance suivie où Déranger révèle ses sentiments ou ses opinious les plus intimes.

C'est à M. Fortoul quil écrit : « Jocelyn est, à « mon sens, le plus beau monument de notre poésie « actuelle. Moi, que les vers n'ont jamais attendri, << j'ai pleuré en le lisant. Il a fait entrer la poésie « élevée dans le domaine du vrai. La narration en « est souvent parfaite. Je ne croyais pas Lamartine « capable de narrer comme La Fontaine. Désormais, « notre poésie peut tout dire et tout peindre. »

C'est à M. Fortoul qu'il écrit cette superbe déclaration de principes, sur le génie grec.

« On cite souvent Pindare, que personne ne com- « prend bien peut-être. Mais quelle différence entre « le poète moderne, et le lyrique grec, qui, rem- « plissant en effet un véritable sacerdoce, à la vue « de vingt populations sœurs assemblées à Olympie, « célébrait les héros, la patrie et les dieux, et, ente touré de chœurs, de danse et de chant, déclamait « ses vers d'une voix soutenue par la musique î Chez « nous, le poète est presque toujours en dehors de a son œuvre, ce qui devrait lui faire sentir le besoin « d'un cadre pour presque tous ses sujets. C'est par « l'invention de ses cadres que son génie devrait « surtout se signaler, et non par un déluge de vers « toujours beaux sans doute, mais qui font penser à « cette princesse des contes de fées dont la bouche « ne pouvait s'ouvrir sans vomir des torrents de

« perles, de rubis et d'émeraudes : pauvre prin- « cesse ! »

Enfui, c'est à M. Fortoul, qu'au cours dune promenade dans la forêt de Fontainebleau, Ijéranger dit : « Venez, je vais vous conduire aux Gorges « dWpremont. Jai trouvé pour y entrer un passage « assez curieux. »

Effectivement, ajoute M. Fortoul dans un récit fort intéressant, nous nous glissâmes à travers de vieux rochers moisis, des ruines à moitié ensevelies, et arrivés au bout de ce passage, nous aperçûmes un grand cirque naturel, fermé de toutes parts, crénelé de rochers. Le fond était couvert de joncs noirs et de fougères déjà rougies ; il était semé de poteaux indiquant les routes croisées et qui ressemblaient assez bien, en cet endroit désert, aux gil)ets féodaux. Toute la vue était triste et aride; seulement, au-dessus des plus hauts étages de grès, on voyait les tètes décharnées et lointaines des bois se découper sur le ciel, et parer les bords de riiorizon de leurs mille lignes capricieuses. Gomme nous foulions les herbes courtes et dures d'Apremont, Béranger me dit :

— « J'ai souvent pensé que Jésus devait enseigner ^a doctrine en des lieux semblables. Get humnie du peuple avait passé sous les murs des couvents bâtis par les sectes mystiques aux collines de la Judée. Son esprit simple était peu habile aux discussions du dogme; mais son cœur, plein de charité et de mansuétude, avait réchaulTé dans son sein la morale -des sectaires. Lorsque, redescendant de ces cimes

mélancoliques, il trouva sur les bords des lacs le peuple malheureux et Dieu défiguré par sa superstition, il convoqua, sur des penchants écartés et silencieux, les hommes qui souffraient, et il leur apprit à s'entr'aimer. »

Nous touchons là à un des points les plus singuliers du caractère de Déranger.

Jésus-Christ a joué un grand rôle dans sa vie. Cette figure sublime le hantait sans cesse ; le sermon sur la montagne lui sembla le chef-d'œuvre de l'éloquence... je ne dirai pas humaine, mais supra-humaine. Il a écrit cette phrase extraordinaire. « Je ne connais guère la Bible que juste assez pour en penser assez de mal. Quant à Jésus-Christ, c'est autre chose : C'est mon homme, et cela a toujours été, à tel point, qu a vingt ans, je faisais maigre le vendredisaint, quoique je ne fusse pas pratiquant, en commémoration de sa mort. Tenons-nous-en à l'Évangile, répétait-il souvent, il vaut mieux que Voltaire et tous les Pères de l'Église. » Enfin, un jour, il m'a dit à moi : Je m'imagine parfois, que quand j'entrerai dans l'autre monde, une des premières personnes que je rencontrerai, ce sera Jésus-Christ. »

Ne sommes-nous pas là en face d'un Déranger bien inconnu?

DE BÉRAXGER 17d

15 juin 1843.

Page 1