LETTRE A UN JEUNE HOMME
A monsieur ***
Vous avez cent fois raison, monsieur ; mais c'est contre ceux qui me donnent de ridicules éloges, et non contre moi que vous devez tourner votre colère. Si vous avez lu mes ponts-neufs et mes préfaces, vous devez voir que je n"ai jamais eu de prétentions bien ambitieuses en quoi que ce soit ; et si vous me connaissiez... et il est nécessaire de connaître un homme pour le juger, vous sauriez que depuis dix ans j'ai rompu avec le monde, qui fait et soutient les réputations. Vous sauriez que je nai jamais prononcé la plupart des grands noms que vous me citez, sans mettre chapeau bas ; vous sauriez enfin que je suis même en garde contre l'engouement fort excusable de mes meilleurs amis, et que je leur ai souvent répété une partie des vérités que vous prenez la peine de m'adresser.
« Au reste, monsieur, ce dont vous vous plaignez est le mal du temps. Aux époques où il y a pénurie de grands hommes, le public en invente. Ceux,
1. Cette lettre a été imprimée sur un brouillon de Bëranger, qui s'est trouvé dans ses pa^ùers. Béi-anger a lui-même barré d'un gros trait de plume le nom de la personne à qui elle est adressée ; mais il n'est pas difficile de le lire sous la rature. C'est celui de M. Jules B***, qui avait eu, à ce qu'il parait, l'idée de reprocher durement à Béranger ses chansons, ses principes, sa lo ire et son âge.
qu'en termes de coulisses, on choisit pour bouchetrous sont souvent dupes de ces courtes bonnes fortunes et prennent leur rôle au sérieux. Un peu de sens commun m'a préservé de cette folie. Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas loin de penser comme vous. Aussi, je n'accepte pas le rapprochement que vous faites entre vous et le paysan d'Aristide, parce qu'il vous est trop défavorable et quil m'honore Ijeaucoup au delà de votre intention.
« Mais, monsieur, c'est au public et par la voie des journaux que vous deviez adresser le contenu de votre lettre, et non à im vieux comme moi, ainsi que vous le dites. En répandant votre opinion sur mon compte, je suis sûr que vos critiques eussent trouvé l)ien des échos. Leur accord eût pu calmer votre irritation, que je suis loin de blâmer, sans approuver toutefois les formes que vous lui donnez dans votre épître : Et ici, monsieur, permettez-moi de vous faire une observation sur les convenances les plus vulgaires.
« Quand on parle à un homme de mon âge, qui, au risque des persécutions, a consacré d'une manière désintéressée son peu de talent à servir une cause qu'il a crue et croit toujours la meilleure, il me semble, quelle que soit l'opinion qu'on professe, qu'il est au moins de bon goût de donner à la raison les formes d'une politesse, qui ne peut qu'ajouter du poids à la vérité, en inspirant de la considération pour celui qui veut bien s'en faire l'organe.
« Mon âge, dont vous paraissez me faire un reproche, m'autorise à vous soumettre cette réflexion
en retour du service que vous voulez sans doute me rendre, en dissipant les illusions dont vous supposez que je berçais ma vieillesse.