LETTRES A LAMENNAIS
Les lettres de Béranger à Lamennais sont nombreuses et intéressantes. Rien ne m'y frappe et ne m'y touche plus que la délicatesse avec laquelle il manie cette âme ombrageuse, orageuse et toute peuplée de fantômes. C'est un mélange exquis de déférence presque filiale et de sollicitude presque paternelle. Il le traite à la fois comme un homme de génie et comme un enfant. Il l'admire, il le gronde, il tâche de le faire sourire, sachant bien que rien ne détend les imaginations assombries comme un rayon de bonne humeur et de gaîté.
A MONSIEL'R LAMENNAIS
Mon cher ami.
Quand je pense au peu d'exercice que vous donnez à vos jambes, cela me fait peur pour vous. Marchez, mon cher ami, marchez! Pour des hommes comme vous, marcher c'est penser. Est-ce que vous ne voudriez plus penser, par hasard? N'allez pas nous faire un tour comme celui-là.
« Il y en a, me dites-vous, qui naissent avec une
plaie au cœur ». En ète^î-vous bien sûr? Je crois plutôt que nous autres, qui venons au monde pour écrire, grands ou petits, philosophes ou chansonniers, nous naissons avec une écritoire dans la cervelle. Gomme l'encre y abonde sans cesse, dès que nous laissons reposer noire plume, le noir liquide se répand et coule jusqu'au siège de nos affections. Alors, nos humeurs s'imprègnent de noir; hommes et choses, le monde, la création tout entière nous fait horreur. Nous nous en prenons surtout à la pauvre espèce humaine, dont tant de gens disent pis que pendre, comme s'ils avaient l'honneur de n'en pas faire partie. Mais, employons-nous l'encre de notre écritoire à noircir du papier? aussitôt notre esprit se rassérène; notre imagination se purge, et nos œuvres, fussent-elles œuvres de misanthrope, notre humeur charmée par le travail, ferme cette plaie dont vous vous plaignez. Oui, cher maître, il en est ainsi de nous autres écrivains. Employez donc votre encre pour qu'elle ne se répande pas sur tout votre être. Écrivez, écrivez; utilisez encore votre beau génie et vous éprouverez le soulagement promis à tous ceux de notre profession, en attendant la gloire éternelle. »
Béraîsger.
Est-il possible de trouver un conseil mieux approprié à celui dont Pierre Leroux disait spirituellement en écrivant à Béranger lui-même :
(( J'ai dîné hier avec M. de Lamennais. Nous avons bien parlé de vous. On lui a transmis ce que vous avez écrit à propos de son livre de philosophie. Il
ressemble de plus en plus à la cigale d'Anacréon, qui n'a ni chair ni sang, mais qui monte au haut des arbres et chante. »
Ajoutons ces quelques lignes de Lamennais à Béranger, elles achèveront de peindre cette noble et émouvante amitié :
« Oh! mon ami, que vos paroles sont bonnes et douces, et qu'elles ont été droit à mon cœuri Je bénis Dieu qui ma réservé cette consolation dans ma tristesse. >y
A MO>-SIEUR LE DOCTEUR BREïOr^NEAU ^
24 août 1853.
Cher ami, je vous écris le cœur navré. Jai vu la pauvre malade dans un des accès qui se succèdent depuis cinquante jaurs. Quelle horrible souffrance ! Quelle qu'en soit la violence, la malheureuse fille conserve toute sa raison. Il faut entendre les pardons qu'elle demande à cet excellent Manin, qui reste là muet, anéanti. Ce que je ne puis comprendre, c'est qu'en ses tortures elle demande, quoi ? un accès d'épilepsie pour la soulager de son autre martyre qu'elle nomme magnétisme. Elle le dépeint comme un réseau de cordes qui la serre dans tous les membres et la force, par de douloureuses contractions, à des mouvements involontaires qu'elle ne peut dominer. Elle montrait ses pauvres doigts recroquevillés, qu'il lui était impossible de ramener à la position
1. Célèbre médecin, qui soignait alors la fille de l'immortel défenseur de Venise, Mania.
naturelle. Que devait être tout ï^on corps? Il me semblait voir une déviation de l'épine dorsale pendant qu'elle me parlait.
Ce qu'elle demande à mains jointes, quand elle peut les joindre, c'est de mourir pour mettre uu terme aux souffrances morales de son pauvre père. Quel homme, mon Dieul avec tant de vertus, être ainsi frappé ! C'est le cas de douter de la Providence.
Il ne veut pas apporter le moindre changement à vos prescriptions. Roguetta uon plus. Selon eux, si on éteint l'épilepsie, l'autre mal cédera de lui-même. Est-ce sûr?
Mais, dis-je, si le magnétisme a fait le mal, ne peut-il le guérir, ne fût-ce qu'en agissant sur l'imagination? Oh! combien tout cela explique les superstitions des temps passés ! Cette pauvre malheureuse me seml)lait une sœur du petit possédé de la TransfigurationK Comme un ignorant, je me suis étonné que vous ayez défendu les bains.
Pourtant si, par immersion, on faisait pénétrer dans toutes les parties de ce corps, je ne sais quels calmants, ne pourrait-on pas rendre un peu de repos à cette machine désorganisée par cinquante jours et 'Cinquante nuits d'atroces souffrances? Un peu d'opium, de morphine, que sais-je, moi, ne pourrait-il pas aller au cerveau, siège de toutes ces douleurs? N'y a-t-il pas aussi des exutoires pour de telles maladies?
Oh! cher ami, que vous avez dû maudire votre