‹ Le Béranger des famillesChapitre 4 sur 127 · RONDE DE TABLE · texte numérisé non relu

RONDE DE TABLE

Air des Bossus.

Lorsque l'ennui pénètre dans mon fort, Priez pour moi : je suis mort, je suis mort! Quand le plaisir, à grands coups nv abreuvant, Gaiement m'assiège et derrière et devant, Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

raisons qui m'empêchent d'aller frapper à la porte de l'Académie française. Vous devez pourtant être bien convaincu que ces raisons sont sérieuses, au moins pour moi, et surtout qu'elles sont très sincères.

« Je vous répète donc que, si j'avais fait autre chose que des chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littéralement parlant, à m'inscrire parmi les aspirants au fauteuil. Mais, par des causes trop longues à exposer, je tiens a ne pas enrégimenter académiquement ce petit genre, qui cessera d'être une arme pour l'opposition le jour où il deviendra un moyen de parvenir. Et puis-je fournir, moi, à ceux qui ne manquent jamais d'attaquer les choix de l'Académie, l'occasion de rabaisser, à cause de moi, un genre auquel je dois tant et que je suis parvenu à placer encore plus haut qu'il ne l'avait encore été? Ceux qui disent aujourd'hui de mes chansons que ce sont des odes, seraient les premiers à crier que je n'ai fait que des chansons, que c'est bien peu de chose que des chansons. Avouez qu'il ne doit pas me convenir de les aider à prouver qu'ils n'ont que trop raison.

« Je ne puis me dissimuler, d'ailleurs, que l'on n'entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicatesse. Or, il faut ici que je vous confesse, mon cher ami, que j'ai un ouvrage en tête qui ne peut être écrit dans un esprit aeadikuique. Pensez-vous donc qu'il me convienne, avec un pareil

8 LE BÉRANT.I-R

Un sot fait-il sonner son colfre-fort, Priez pour moi : je suis mort, je suis mort! Volnay, pomard, beaune et moulin-à-vent *, Fait-on sonner votre âge en vous servant , Je suis vivant, Lien vivant, très vivant!

projet, de m'exposer à commettre un acte d'ingratitude, et n'entée pas déjà trop que la reconnaissance que j'ai pour tout ce que vous me proposez et la bienveillance de plusieurs de vos collègues ? C'est parce que la reconnaissance est un culte pour moi, que j'ai toujours redouté de contracter même de légères obligations, et vous voulez m'en taire contracter de grandes .' J'ai tout sacrifié au besoin d'indépendance ; ne me ravissez pas le fruit de tant d'efforts, souvent si pénibles.

Vous allez me répéter, je le sais bien, ce que vous m'avez déjà dit : les liens que l'Académie impose sont bien peu embarrassants: vous m'avez, à ce propos, cité La Fontaine, qui les a recherchés. Que vous ai-je répondu ? La Fontaine était un bon homme ; moi, je suis un homme bon, je le crois, mais point du tout on bon homme malheureusement. La pauvreté et l'expérience ont bien fourré un peu de philosophie en mon humble cervelle, et peut-être encore dois-je à la nature quelques petites qualités de cœur, puisque j'ai toujours eu bon nombre d'excellents amis; mais je n'ai jamais vécu de façon à assouplir mon humeur, et je vous avoue que , parfois . elle n'est ni très raisonnable ni très douce. Avec une folie pareille, me puis-je hasarder à m'asseoir auprès d'hommes, tous très estimables sans doute, mais qui, certes, ont aussi leur humeur, et qui pourraient bien ne pas s'arranger du voisinage de la mienne, peu endurante et habituée à casser les vitres, même celles des Tuileries, s'il vous en souvient? « Observez ma conduite dans le monde, vous verrez que je n'ai guère fait que le traverser en curieux, tâchant toujours de ne prendre racine nulle part. Si dans la foule j'ai distingué quelques bons camarades, je leur ai donné rendez-vous loin d'elle, avec d'anciens et francs amis que j'ai su conserver et au nombre desquels vous savez, mon cher Lebrun, que je suis heureux de vous compter. Ceux de ces amis qui ont monte trop haut pour moi, je m'en tiens éloigne, mais sans rien diminuer, pour cela seul au moins, de rattachement que j'ai conçu pour eux autrefois. Cette conduite, mon cher ami, tient à une règle que je me suis faite de bonne heure, car les hommes qui ont eu beaucoup à Bouffrir sont obligés d'être sages dès le grand matin. Autant que je l'ai pu. je n'ai jamais accepté rien qui ne fût pas en rapport avec mon ca-

* Noms de différents vie».

Des pauvres rois veut-on régler le sort, Priez pour moi : je suis mort, je suis mort! En fait de vin qu'on se montre savant, Dût-on pousser le sujet trop avant, Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

ractère et mes goûts, avec mes goûts surtout, qui, peut-être, par leur simplicité, m'ont tenu lieu de vertu et de raison. Et ne croyez point que cela ne soit pas rare dans la société comme elle est faire de nos jours.

« Des sots, ou des gens qui ne me connaissent point, ont cru, ou même ils ont feint de croire, après la Révolution de Juillet, que j'avais refusé des places et des distinctions pour me singulariser ; non, vous le savez. Les places et les distinctions n'allaient ni ;i mes goûts ni à mon caractère, et c'est pourquoi je ne les ai pas recherchées. Cependant, me suis-je vanté de ma modération ? Ai-je fait retentir les journaux de mes refus désintéressés ?

t On tombe assez souvent dans la même erreur, je le sais, relativement à l'Académie : C'est de l'orgueil! dit-on. Les sots me croient donc bien sot ? Hélas ! vous savez, mon cher ami. la piètre idée que je me suis faite de mon mérite littéraire, et c'est en toute sincérité que j'en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l'avis de mes amis sur mes ouvrages ! Je n'ai que le sentiment ( mais je l'ai bien) de l'utilité dont je fus à la noble cause que j'ai défendue , et ce sentiment-là ne me donne pas de vertiges. Or, il n'y a qu'un homme frappé de vertige pour méconnaître l'importance de l'Académie française, qui. si elle le veut, est appelée à de si hautes destinées et qui réunit un grand nombre de nos hommes illustres, auxquels demain peuvent se réunir toutes les illustrations qui brillent en dehors d'elle. Comment ! N'avons-nous pas encore le fauteuil de Corneille et de Bossuet, de Voltaire et de Montesquieu ? Et Cuvier ne fait que de sortir de vos rangs !

« Mais je m'aperçois, mon cher ami. que c'est me mettre avec mes accusateurs contre l'Académie que de repousser aussi sérieusement l'imputation qu'ils m'adressent. Si je dois être surpris, d'après cela, c'est que quelqu'un, à l'Académie, hors un ami pourtant, remarque avec peine que je n'aspire pas à en faire partie, lorsqu'il existe aujourd'hui des renommées anciennes et nouvelles qui. pour n'avoir pas la popularité vulgaire de mon nom, n'en seraient pas moins pour les Quarante d'une valeur bien plus réelle et plus utile. Car moi, pauvre ignorant, je ne vous apporterais aucune des qualités qui font le véritable académicien, et je vous défie de m'appliquer au moindre des travaux de votre classa

iO LE BERANGER

Faut-il aller guerroyer dans le Nord, Pliez pour moi : je suis mort, je suis mort! Que près du feu, l'un l'autre se bravant, On trinque assis derrière un paravent, Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

et même aux fonctions solennelles que vous remplissez tour à tour.

« Ceci me fait remettre sous vos yeux celle de mes observations qui avait paru le plus vous frapper, et qui a aussi frappé Dupin. un jour qu'il me faisait les mêmes instances que vous. J'ai horreur de livrer ma personne au public, et, comme l'auteur des Maximes, je suis complètement incapable de parler, même de lire quelques phrases dans une nombreuse assemblée, et ne saurais non plus subir, pendant une heure, un compliment qui me serait adressé.

« — Mais vous avez bien été avec grande foule devant les tribunaux, me direz-vous. — Parbleu .'Comment s'y refuser? Ils s'y prenaient avec tant de grâce ! Si j'avais pu. avec eux. m'alonner à trois d ois de prison de plus chaque fois, pour avoir la permission de ne pas comparaître en si nombreuse société, à coup sûr j'aurais fait ce marché de grand cœur.

« Du moins, sur la sellette, n'ai-je jamais dit que mon nom. Regardez-moi donc comme incapable de prononcer un discours de tion. en supposant que je sois capable de le faire, ce qui est assez douteux.

• Mais me voyez-vous en habit brodé, l'épée au côté, allant au château ? Là. encore un discours: « Sire, je suis votre très humble « serviteur. — Ah ! vous voilà donc, vous, qui n'avez pas voulu « nous venir visiter ? — Je suis votre serviteur, sire. — Allez, et revenez plus ! >» etc.. etc. Ah ! mon cher Lebrun, ne sentezvous pas que vos usages sont des impossibilités pour moi?

« Mon ami. laisses-moi, laissez-moi dans mon coin, qui n'est pa3 celui du misanthrope. Si des journaux querellent l'Académie parce qu'elle ne me nomme pas, veut-on que je leur écrive que l'Académie n'a pas tort, et qu'un corps semblable se doit d'attendre que l'on sollicite l'honneur d'être admis dans son sein ? Dictez tout te vous voudrez, j'écrirai: mais, pour Dieu! détournez les amis que je puis encore y compter ( hélas ! j'en ai déjà beaucoup vu disparaître ter de m'y faire entrer par une voie inu-

mon cher Lebrun, si je savais que l'on pût me nommer que je me misse surles rangs, j'aimerais mieux sur-le-champ faire à chacun de vous dix visites, même à l'archevêque, et j'irais .x heures du matin il t'ait pourtant bien froid attendre à te de vutre secrétariat pour me faire inscrire. Une nomina-

DES FAMILLES. Il

De beaux esprits s'annoncent-ils d'abord , Priez pour moi : je suis mort, je suis mort ! Mais, sans esprit, faut-il mettre en avant De gais couplets qu'on répète en buvant. Je suis vivant, bien vivant, très vivant !

Monseigneur entre, et la liberté sort,

Priez pour moi : je suis mort, je suis mort !

tian non sollicitée ! Y pensez-vous ? Vous figurez-vous une entrée triomphale plus écrasante pour ma pauvre réputation? Empêchez cela, je vous prie, et lisez ma lettre à vos messieurs, si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou! cette crainte est chimérique. Non. jamais l'Académie française ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un poète de guinguette. Comment ferait-elle pour moi ce quelle n*a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu'un chansonnier, messieurs; laissez-moi mourir chansonnier. Encore quelques mots. Il m'est impossible de me faire à l'idée d'être asservi à ma réputation. J'ai tout fait pour vivre séparé d'elle, et vous voulez que je la suive dans votre palais, où elle n'a jamais eu mission d'entrer! Attendez, attendez un peu : d'ici à trois ou quatre ans, il ne sera vraisemblablement plus questiou d'elle! Sans doute alors je serai assez peu philosophe pour en avoir quelque regret; mais vous et moi. messieurs, nous ne serons plus contraints de nous en occuper ; même alors vous rirez de bou cœur des façons que j'aurai faites, et il vous sera permis de croire que j'en éprouve un repentir tardif. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en apprécierai encore mieux votre bienveillance actuelle, u Quant à vous, mon cher Lebrun, soyez bien persuadé que je serai en tout temps plein du souvenir de votre amicale insistance, et que ma gratitude bien sincère s'étend sans réserve à tous les académiciens qui ont pu désirer de m'avoir pour collègue *. En fait d'honneur, me voilà content; je n'en demande et n'en veux pas davantage, et sauvez-moi de tout le reste, en dépit du besoin que je puis avoir du petit traitement qui vous est alloué, et que jadis j'ai touché avec tant de joie au nom de Lucien Bonaparte mon premier protecteur.

* Recevez mes plus tendres amitiés. A vous de cœur et pour la vie. RÉRAKGKK. »

* Au premier feuillet de ce précieux autographe, il est écrit : « Copie « de rna lettre en réponse à celle de Lebrun, qui m'annonçait

• sible ma nomination à l'Académie, quoique je ne voulusse ni n t présenter

• ni me laisser présenter. » (La dernier» phrase ne se trouve -j- « . copie.)

Mais que Tliémire, à taille nous trouvant,

Avec l'aï s'égaye en arrivant ,

Je suis vivant, bien vivant, très vivant!

Faut-il sans boire abandonner ce bord, Priez pour moi : je suis mort, je suis mort! Mais pour m'y voir jeter l'ancre souvent , Le verre en main, quand j'implore un bon vent, Je suis vivant, bien vivant, très vivant t !

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