LES ÉTOILES QUI FILENT J
Janvier 1820 Air du ballet des Pierrots.
Berger, tu dis que notre étoile Règle nos jours et brille aux cieux.
— Oui, mon enfant; mais dans son voile La nuit la dérobe à nos yeux.
— Berger, sur cet azur tranquille De lire on te croit le secret :
Quelle est cette étoile qui file.
Qui file, file et disparait?
— Mon enfant, un mortel expire; Son étoile tombe à l'instant.
* Le désir de voir naître une poésie toute populaire, c'est-àdire puisée dans les idées et les sentiments du peuple, a toujours préoccupé Béranger. Il a toujours cru que, plus la civilisation taisait de progrès, plus la poésie se réfugiait dans les classes inférieures. C'est pourquoi il travailla longtemps au genre pastoral, où il espérait pouvoir être vrai sans bassesse, et simple au moius, s'il ne pouvait être naïf.
Les Étoiles oui filent, cette croyance populaire, étaient un sujet qu'il s'était promis de traiter en idylle. La chanson ayant rini par l'emporter dans son esprit sur tous les autres genres dont il s'était occupé, il chanta les étoiles, et ce ne fut pas le seul sujet d'idylle qu'il rit servir ainsi au succès de sa muse nouvelle. {Xote de Béranger.)
Entre amis que la joie inspire, Celui-ci buvait en chantant, Heureux, il s'endort immobile Auprès du vin qu'il célébrait...
— Encore une étoile qui file , Qui file , file et disparaît.
— Mon enfant, qu'elle est pure et belle! C'est celle d'un objet charmant :
Fille heureuse, amante fidèle, On l'accorde au plus tendre amant.
Des fleurs ceignent son front nubile, Et de l'hymen l'autel est prêt...
— Encore une étoile qui file, Qui file, file et disparaît.
— Mon fils, c'est l'étoile rapide D'un très grand seigneur nouveau-né.
Le berceau qu'il a laissé vide
D'or et de pourpre était orné.
Des poisons qu'un ilatteur distille C'était à qui le nourrirait...
— Encore une étoile qui file, Qui file, file et disparait.
— Mon enfant, quel éclair sinistre!
C'était l'astre d'un favori
Qui se croyait un grand ministre Quand de nos maux il avait ri. Ceux qui servaient ce dieu fragile Ont déjà caché son portrait...
— Encore une étoile qui file, Qui file , file et disparaît.
— Mon fils, quels pleurs seront les nôtres! D'un riche nous perdons l'appui.
L'indigence glane chez d'autres ,
Mais elle moissonnait chez lui.
Ce soir même sûr d'un asile , A son toit le pauvre accourait...
— Encore une étoile qui file, Qui file, file et disparaît.
— C'est celle d'un puissant monarque!... Va, mon fils, garde ta candeur;
Et que ton étoile ne marque Par l'éclat ni par la grandeur.
Si tu brillais sans être utile, A ton dernier jour on dirait :
Ce n'est qu'une étoile qui file, Qui file, file et disparaît.