SCENE VI LAURENCE, M. DE GIRIEU
LAURENCE, allant à lui, les mains tendues, très gaie, très Jeune.
Eh bien ! mon ami, vous ne savez donc pas la bonne nouvelle?
M. DE GIRIEU
Si. Je suis très content, Laurence, pour l'enfant et pour vous.
LAURENCE, affectueuse, une main sur l'épaule de M. de Girieu.
Ah! mon cher Georges, que je suis heureuse! [Dans un emportement de joie.) Dans quinze jours, m'a affirmé le docteur, il jouera au cerceau. Cette nuit, nous avons encore été très inquiets, mais tout à coup, ce matin, comme par miracle, la fièvre est tombée ; il respire doucement et il a repris son gentil sommeil de toujours, avec un air grave, et le pouce dans son petit bec. Venez le voir. Venez.
M. DE GIRIEU
Il faut le laisser dormir.
LAURENCE
Vous avez raison. Vous avez toujours raison. Je vous aime bien, Georges.
M. DE GIRIEU, avec tristesse et sans amertume. Parce que j'ai permis à M. Ghantrel...
LAURENCE
Oh ! la vilaine parole ! [Elle regarde la porte de droite.) On n'a pas appelé?
Non... Que vous a-t-il dit, M. Ghantrel, pendant ces trois jours de tête-à-tête?
LAURENCE
Rien. Toutes les paroles que nous avons échangées étaient du genre de celles-ci : « Est-il l'heure de la potion?... Quelle température? Passez-moi ceci. Prenez cela. »
M. DE GIRIEU
Je craignais, je vous l'avoue, qu'il n'eût profité de votre émotion commune pour vous entretenir du passé, pour chercher à s'excuser. Et je suis heureux d'apprendre de vous qu'il ne l'a pas fait.
LAURENCE, troublée.
Il ne l'a pas fait.
M. DE GIRIEU
Ou qu à un certain moment, la douleur... ou la joie, ne vous ait rapprochés, vous et lui.
LAURENCE, de même.
Nous ait rapprochés... non...
M. DE GIRIEU
Pourquoi vous troublez-vous en me disant cela ?
, LAURENCE, de même.
Je me trouble, moi ?... Mais vous vous trompez... je...
M. DE GiRiEXJ, tendre et triste.
N'essayez pas de mentir, Laurence, vous ne savez pas. Je vois que vous ne me dites pas la vérité. Je vous défends de revoir cet homme.
LAURENCE
Pourquoi ?
M. DE GIRIEU
Parce que je ne veux pas qu'il devienne...
LAURENCE
Taisez-vous I... Et vous dites m'aimer ! C'est cette fureur, ce sont ces soupçons et ces injures que vous appelez de l'amour I [Un temps.) « Cet homme », comme vous dites, est le père de Julien ; il se peut que j'aie besoin de m'entretenir avec lui. Je n'accepte pas vos ordres et je vous préviens que je verrai M. Ghantrel lorsque je le jugerai utile pour notre enfant.
M. DE GIRIEU
a Notre enfant I » L'enfant ! Toujours l'enfant ! C'est lui, le lien qui subsiste ; c'est lui qui vous a rapprochés, et si je laissais aller les choses, c'est lui qui vous jetterait dans les bras l'un de l'autre. Mais je saurai défendre notre bonheur, le vôtre et le mien. Puisque vous manquez de raison, de sang-froid et d'énergie, j'en aurai pour deux, je vous en réponds.
LAURENCE
Qu'est-ce que vous ferez ?
M. DE GIRIEU
Nous nous sommes trompés, Laurence, lorsque nous avons cru que nous pourrions constituer une famille avec, entre nous, cet enfant d'un autre.
Vous voulez me séparer de lui. Est-ce donc cela que vous m'aviez promis ? Lorsque, après le divorce, je me suis trouvée toute seule avec mon petit, j'ai dit à mes parents que je voulais me consacrer tout entière à mon devoir maternel. Mais, vous êtes venu, vous que je connaissais déjà depuis longtemps, vous paraissiez l'aimer, mon petit Julien, vous jouiez avec lui et c'était une joie lorsque vous ai'riviez. Alors vous m'avez demandé si je voulais être votre femme, vous avez eu pour ce bébé de bien douces paroles, vous m'avez fait des promesses pleines de tendresses, solennellement ; c'était un père qu'il allait retrouver. Moi, je me suis laissé convaincre et je vous ai dit oui... pour lui.
M. DE GIRIEU
Vous m'aimiez cependant?
LAURENCE, buS,
Je n'en sais rien.
M. DE GIRIEU
Vous!... Pourquoi donc vous m'avez épousé ?,.. Par calcul, alors ?
LAURENCE, debout et dans les yeux de Girieu, mais sans éclat.
Vous m'effrayez... Mon père ne cessait de me représenter que Julien, plus tard, aurait besoin d'un soutien, d'un conseil, d'un protecteur, et que vous seriez ce protecteur-là, puisque le père, paraît-il, en était devenu indigne... C'est pour cela que je vous ai épousé, c'est vrai... Vous vous plaignez que je ne vous aime pas, Georges ! Ah ! comme ma reconnaissance pour vous aurait été grande et profonde, et affectueuse... et comme elle serait vite devenue de l'amour, si vous aviez voulu !
M. DE GIRIEU
J'ai voulu : je n'ai pas pu.
LAURENCE
Tant pis.
M. DE GIRIEU
Quoi qu'il en soit, si j'acceptais maintenant de reprendre notre existence d'autrefois, je serais coupable. Je ne pourrais ra'empêcher de haïr votre fils et peut-être finirais-je par vous haïr vous-même. Nous serions trois à souffrir. En vous priant de vous séparer de lui, dans un mois... deux mois si vous voulez — je vous causerai, je le sais, un grand chagrin qui disparaîtra vite lorsque vous aurez acquis la certitude que cela vaut mieux pour le bonheur de tous. Laurence, pardonnez-moi si, pour la première fois de ma vie, je vous impose ma volonté. Je vous déclare que Julien ne rentrera pas chez moi.
LAURENCE
Qu'est-ce que vous avez dit?... Ah çà!... mais... qu'est-ce que vous espérez donc? Vous êtes fou!
M. DE GIRIEU
Je vous déclare qu'il ne rentrera pas chez moi.
Eh bien ! je vous déclare moi, que je n'y rentrerai qu'avec lui,... qu'avec lui!
M. DE GIRIEU
Calmez-vous, ma chère amie, et réfléchissez. Soyons raisonnables l'un et l'autre et gardons-nous des décisions prises dans la colère. Le petit Julien ne pourra pas, dit le docteur, sortir avant une quinzaine de jours, et, sans doute, vous ne voudrez pas le quitter d'ici là.
LAURENCE
Évidemment.
M. DE GIRIEU
Restez donc auprès de lui. Lorsqu'il sera tout à fait rétabli, nous nous efforcerons de nous mettre d'accord, et j'ai la certitude que nous y parviendrons. J'ai confiance en votre droiture, ma chère amie, etje...
LAURENCE
C'est bien... Parlez moins haut.
M. DE GIRIEU
Consultez vos parents, réfléchissez et laissez-moi
croire que vous reviendrez à de meilleurs sentiments à mon égard. [Laurence lève les épaules et i>a à la porte de droite qu'elle entr^ouvre.)
M. DE GIRIEU
Adieu ! [Elle regarde son fils. Entrent M. et madame Marsanne.)