LES BULGARES AU FORT RUPEL
Les troupes encore trop faibles du corps expéditionnaire ne pouvaient avoir la prétention de mener contre un ennemi incontestablement supérieur en nombre et servi par de favorables positions une offensive de longue haleine. Tout au plus, avant la mise en ligne de l'armée serbe, leur était-il permis de songer à des démonstrations. Puis, les autorités politiques alliées n'étaient toujours pas d'accord entre elles ; le gouvernement de Londres restait réfractaire à l'idée d'une opération balkanique, ce qui, en tant que l'offensive serait résolue, livrait le contingent français à ses seuls moyens. Au début de mai, le général Milne avait remplacé le général Mahon à la tête du contingent anglais; il s'était expliqué nettement : « La politique du Gouvernement britannique étant de ne pas engager d'opération offensive dans les Balkans, avait-il fait savoir au général en chef, les troupes britanniques ne sont sous mes ordres que pour la seule défense de Salonique. »
Il fallut, en conséquence, dans la préparation du plan d'offensive quel qu'il pût être, attribuer aux troupes anglaises un secteur conforme à leur mission défensive. Nécessairement ce secteur serait celui de la Strouma. Sauf dans la région du nord, vers la dépression de Butkova, il regardait vers la Turquie et peu vers la Bulgarie. Or, c'est à cette dernière, soit vers le nord, qu'il convenait de regarder si l'on voulait inquiéter l'Autriche- Hongrie et indirectement l'Allemagne. Pouvait-il être question le moins du monde d'une marche sur Constantinople à travers la Thrace, entre la mer à droite et l'armée bulgare à gauche ?
Un argument d'une autre nature était dicté par la considération de l'armée serbe. Elle était le principal renfort attendu, et, avec les troupes françaises, l'élément offensif essentiel. Il aurait été vain de lui offrir la perspective de pertes nouvelles, après toutes celles qu'elle avait éprouvées, sans la juste récompense d'un retour prochain dans sa patrie arrachée à l'envahisseur. Même si la situation générale n'avait pas conseillé la marche vers le nord, un emploi efficace de l'armée serbe en imposait l'obligation.
Une modification du dispositif dut alors intervenir; elle fut arrêtée dès les premiers jours de juin. La 17 e coloniale alla relever l'aile gauche de la 22 e britannique pour l'attaque éventuelle sur Doiran, et fut remplacée sur la Strouma par la 28 e ; la 27 e tint la droite du front, entre Salonique et Orfano. La 26 e s'installa dans le camp. La 10 e , réserve générale, put être utilisée à des travaux de terrassements, entre autres à la construction de la « route anglaise» de Salonique à Orljak. Deux régiments de chasseurs d'Afrique
sous les ordres du colonel Descoin, avec une batterie et un bataillon annamite, occuperont en avant-poste sur la Strouma le pont d'Orljak par lequel on accède à Sérès.
Car il n'est nullement certain qu'une lutte défensive ne doive pas s'engager contre les Bulgares dans le secteur britannique. Un fait s'est produit qui justifie toutes les précautions. Le 27 mai, sur Tordre du Ministre de la Guerre à Athènes, le fort Rupel a été livré aux Bulgares par sa garnison.
Le chef de celle-ci, colonel Mavroudis, relevait de la 6 e division hellénique à Sérès, commandée par le général Baïras. Le 26, à 9 h. 45, il fut avisé par ses avant-postes que des détachements allemands et bulgares franchissaient la frontière. En fait, s'il y eut des officiers allemands, il n'y eut pas d'unités allemandes. Les troupes qui s'avancèrent par les deux rives de la Strouma furent celles de la 7 e division bulgare, plus des éléments de la 2 e et de la 6 e , momentanément détachés de leurs divisions. Au milieu du jour, deux régiments se présentèrent devant le fort, s'élevant le long des talus. Le fort tira 24 coups de canon à la suite desquels les assaillants suspendirent leur mouvement.
A l'arrière, un échange de télégrammes avait commencé entre le commandant de la 6 e division et le Ministre de la Guerre, général Yannakitsas: «Le commandant des troupes germano-bulgares en face du fort Rupel, mandait le divisionnaire, a signifié au commandant du fort de l'évacuer dans la nuit, attendu que de toute façon il l'occuperait. » Sur quoi, le Gouvernement d'Athènes envoya l'ordre d'évacuation. La garnison s'éloigna, emmenant la majeure partie de l'artillerie lourde et de campagne. L'ouvrage fut occupé, expliquera plus tard le Président du Conseil à la Chambre des députés, par un officier allemand du nom de Thiel qui signa avec le colonel Mavroudis un procès-verbal de reddition. Celle-ci comporta le fort avec deux canons de i5 centimètres, deux canons de 7,5 centimètres, 800 obus, 1.200.000 cartouches, 65oo pouds de poudre, 35o pouds de sucre, i5o pouds de beurre et d'autres denrées alimentaires.
Trois jours plus tard, le 3o mai, le Grand Quartier Général allemand publia à Berlin le communiqué officiel suivant :
(( Des forces allemandes et bulgares occupèrent, afin de s'assurer contre « les surprises qu'avaient en vue les forces de l'Entente, le complexe des « gorges de Rupel, près de la Strouma. Les faibles postes grecs se sont
10. LE DÉFILÉ DE RUPEL.- Cette photographie fait voir le défilé de Rupel un peu en amont de la sortie de la Strouma dans la plaine. La route est celle de Demir Hissar, dont les maisons, construites au pied méridional du Tchengel Dagh, dominent légèrement la plaine à Test de la sortie du défilé. Pendant toute la traversée de celui-ci, la route longe immédiatement la rivière.
1 1 . LE FORT RUPEL. — Ce fort commande, en amont, l'entrée du défilé de Rupel ; il est construit à Pextrémité d'un des éperons que détache vers le nord, en direction du territoire bulgare, le Tchengel Dagh. Il domine la plaine de 1 50 mètres environ. La frontière bulgare passe à peu près à la hauteur du coude de la Strouma (derrière les deux officiers de droite). A une dizaine de kilomètres en amont de la frontière, de Pautre côté des hauteurs qui descendent vers la rive droite de la rivière, un peu au delà du coude, coule la Stroumilsa, affluent de droite, qui, de l'ouest à Test, arrose le saillant bulgare montagneux très prononcé que les monts Belès bordent au sud et qui pénétrait le territoire serbe jusqu'à quelques kilomètres du Vardar.