‹ Le berceau des Serbes;Chapitre 32 sur 39 · LE PIRÉE · texte numérisé non relu

LE PIRÉE

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La démobilisation avait renvoyé les réservistes dans leurs foyers. Afin de les garder sous la main, les officiers du roi, dirigés par l'attaché militaire allemand major von Falkenhausen, organisèrent les Ligues de réservistes qui ne tardèrent pas à devenir des éléments actifs d'agitation monarchiste. Elles n'avaient d'ailleurs pas d'autre but, si ce n'est aussi de faciliter une mobilisation clandestine, dont le plan fut mis à l'étude. Des dépôts d'artillerie, de munitions, de vivres, furent constitués dans des villages écartés, là où l'on savait que l'Entente n'avait pas d'agents. On jeta les bases d'un recrutement volontaire. La concentration de trois corps d'armée fut tenue prête, qui pourrait être ordonnée au moment favorable. Le signal viendrait de l'Etat-major allemand 4 .

Cependant, hors des cercles de la cour et de leurs aboutissants, l'invasion bulgare avait provoqué de tout autres sentiments. Le 22 août, un « Mouvement national » avait éclaté à Salonique. Des discours patriotiques aux faits décisifs, la transition fut rapide. Dans les casernes, des militaires indignés du triste rôle joué par l'armée du roi se soulevèrent. Le 3o, mêlés aux manifestants civils, ils participèrent à la désignation d'un « Comité de défense nationale ». Un des membres de ce Comité, le colonel Epaminondas Zymbrakakis, avait réuni trois compagnies de volontaires, environ 400 gendarmes et une cinquantaine d'officiers résolus à laver la tache de Rupel et de l'abandon de la Macédoine orientale aux Bulgares. Cette petite troupe renversa les autorités royales de Salonique et assura le pouvoir local du Comité. Elle deviendra le noyau de la force armée volontaire qui soutiendra dorénavant la politique nationale de M. Vénisélos, et qui ne tardera pas à envoyer de premières unités grecques à la disposition de l'Etat-major allié. Le colonel Christodoulou et ses hommes arrivant de l'île de Thasos la renforceront, lui apportant le prestige d'un corps qui a sauvé l'honneur des armes. Du reste, le Comité ne poursuivra point des voies révolutionnaires ; il proclame deux buts : préparer une armée nationale capable de chasser l'envahisseur ; obliger les dirigeants à donner à la politique grecque une orientation nationale et à écarter ceux qui oublieraient les traditions du pays. Les militaires font appel au roi, l'exhortant à sauver la patrie en éloignant ceux qui le séparent du peuple et d'une grande partie de l'armée.

1 Jalabert, La crise grecque. Etudes, 20 février 191 7.

Le roi n'entend pas ces appels. Il affiche bien plutôt sa ligne de conduite germanophile et personnelle en raison de l'opposition qu'il rencontre. Les agents de l'Allemagne à Athènes poursuivent librement leurs entreprises d'espionnage et de renseignements ; postes, télégraphes, le gouvernement met à leur disposition tous ses moyens pour leur permettre de communiquer mieux avec Vienne et Berlin. Le palais lui-même a pour sa correspondance avec le gouvernement allemand un système cryptographique spécial et trois voies de communication : une ligne télégraphique terrestre qui fonctionna pendant quelque temps via Monastir; la télégraphie sans fil avec station intermédiaire à Sofia ; et la transmission par câble à l'adresse du ministre de Grèce à Berne 4 .

Les Puissances de l'Entente qui ne soutinrent pas l'action de M. Vénisélos autant qu'une sage politique de guerre l'eût conseillé, reconnurent d'autre part qu'elles ne pouvaient laisser l'arrière de l'armée de Macédoine exposé à tant d'intrigues. Elles ne connaissaient pas le service du Palais, mais elles réclamèrent le contrôle des postes et des télégraphes publics çt requirent l'expulsion des agents du service germanique d'espionnage. Une escadre franco-britannique commandée par l'amiral Dartige du Fournet fut chargée d'appuyer cette réclamation par une démonstration dans le golfe de Salamine.

Ces faits se passaient aux tout premiers jours de septembre, au moment où l'offensive bulgare de Florina refoulait la gauche serbe vers Ostrovo et où le désaxement de l'offensive alliée, reportée du centre à la gauche, était en voie d'exécution.

Le gouvernement grec céda, mais le roi ne se montra que plus hostile à l'Entente, comme bien l'on peut croire. Une partie des officiers de la 5 me division à Salonique s'étaient joints au mouvement national. Les autres vinrent à Athènes. Le roi les reçut solennellement avec discours à la Guillaume II: «Vous avez inscrit d'une plume de fer votre nom dans l'histoire... Vous avez fait montre d'une discipline de fer, d'une foi et d'un dévouement à toute épreuve à l'égard de votre roi et de votre chef... Avec une armée et à la tête d'hommes tels que vous, possédant votre moral et votre foi, je suis prêt à faire face à n'importe quel ennemi ».

1 Compte-rendu présenté par le ministre des Affaires étrangères à Athènes à la Chambre des Députés, octobre 1917.

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Quelques jours plus tard, le 20 septembre, nouvelle allocution à l'occasion du serment des recrues : « N'écoutez pas les conseils des marchands de patriotisme... vous êtes dorénavant les soldats du roi... vous devez être dévoués aveuglément à la volonté du roi ... »

Un ministère Calogéropoulos, très antivéniséliste, a succédé à celui de M. Zaïmis. Il décide, le 22 septembre, que des poursuites seront exercées contre les officiers, sous-officiers et soldats qui ont adhéré au mouvement révolutionnaire. On a su depuis que peu auparavant Guillaume II avait télégraphié à son beau-frère de résister pendant quatre semaines encore à la politique véniséliste, que d'ici là il aurait envahi la Roumanie et jeté l'armée Sarrail à la mer.

M. Vénisélos n'était point encore résolu à rompre catégoriquement avec le roi. Il affirmait toujours l'espérance que celui-ci revenant à une plus juste appréciation des intérêts et de l'honneur de son royaume, aussi bien que de ses propres obligations constitutionnelles, se mettrait à la tête de la politique nationale et des forces nationales. Cette attitude lui était-elle dictée par un espoir sincère ou par l'insuffisant appui qu'il rencontrait chez les gouvernements alliés ?* II adressa au roi un respectueux appel des libéraux. Il y reviendra à deux fois; il en appellera encore à la décision du souverain à l'heure où opposant le drapeau national au drapeau royal, il conviera l'hellénisme entier à prendre lui-même sa destinée en main et lui demandera son concours contre l'Etat qui trahit ses devoirs.

Cette proclamation décisive au peuple grec est du 27 septembre. Deux jours avant, le 25, avec l'aide de la Légation de France, M. Vénisélos avait quitté Athènes secrètement. Il s'était rendu à La Canée accompagné de l'amiral Coundouriotis, commandant en chef de la marine hellénique. De là il avait lancé son appel et il partira de là pour Salonique où il installera le gouvernement de la défense nationale à la disposition duquel s'est placé le comité du 3o août. Le général Danglis sera le chef de l'armée du nouveau gouvernement.

Les deux pouvoirs vont rester en présence pendant les mois qui suivront. Le roi Constantin ne manifeste aucune intention de modifier son orienta-

1 En 1917, M. Vénisélos a déclaré que l'Entente lui avait posé la condition que son mouvement ne serait pas antidynastique.

Lire à ce sujet et d'une façon générale au sujet des événements de Grèce à cette époque, la brochure de M. Gauvain : L'affaire grecque.

tion politique et son entourage moins encore. Un nouveau changement ministériel a mis M. Lambros à la place de M. Calogéropoulos. Quoique opposé à M. Vénisélos, le cabinet de ce dernier n'était germanophile qu'à moitié, celui de M. Lambros Test tout à fait et à la dévotion du roi. Il proteste contre le contrôle des postes et des télégraphes par les Alliés, il ne réprime pas les troubles qui se produisent à Athènes, fomentés par la Ligue des réservistes; les Vénisélistes sont traqués; on manifeste contre l'Entente. Un éclat est à la veille de se produire.

Par mesure de précaution, l'amiral Dartige du Fournet avait requis la livraison d'un matériel de guerre que le gouvernement devait lui faire le I er décembre. Le cabinet avait refusé, mais l'amiral ne croyait pas à la sincérité du refus. Il avait été reçu par le roi qui l'avait assuré de sa meilleure volonté. L'Entente devait être convaincue du désir où il était d'agir avec elle en bonne harmonie. L'amiral avait l'impression, au sujet de la livraison du matériel, que Constantin désirait surtout paraître avoir eu la main forcée.

Il débarqua donc des soldats le i er décembre, sans précautions spéciales ; ils ramèneront les canons qui doivent leur être remis. A peine débarqués, les voilà cernés dans les rues et reçus à coups de fusils et de mitrailleuses. Beaucoup sont tués ou blessés. L'amiral lui-même se voit bloqué en ville et comme prisonnier. Il ne s'en tire, avec les représentants diplomatiques de l'Entente, que par une convention expresse par laquelle les Puissances renoncent à la livraison requise; le gouvernement hellénique consent toutefois à livrer six batteries pour solde de compte. Le jour suivant, il y eut dans les rues un massacre de Vénisélistes. Les Français durent se réfugier sur la flotte.

Cette fois-ci l'Entente résolut d'agir, ou du moins l'Angleterre, la France et la Russie, car l'Italie était opposée à M. Vénisélos. Les trois Puissances déclarèrent exiger de la Grèce qu'elle ne conservât sous les armes que les hommes strictement indispensables aux services d'ordre et de police. Le surplus, personnel, armement, munitions, matériel, serait relégué dans le Péloponèse. Cependant, un mois plus tard, les puissances alliées s'engagèrent vis-à-vis du gouvernement grec, — et le rétablissement d'un accord avec l'Italie ne fut sans doute pas étranger à cette demi volteface, — à ne pas permettre « que le retrait des troupes grecques dans le Péloponèse fût mis à profit sur terre ou sur mer par les partisans du gou-

vernement provisoire pour occuper une portion quelconque du territoire grec ainsi privé de tout moyen de résistance ».

Les Puissances s'engageaient également « à ne laisser s'installer les autorités du gouvernement provisoire dans aucun des territoires en possession du gouvernement royal qu'elles pourraient se trouver amenées à occuper elles-mêmes temporairement pour des raisons d'ordre militaire ».

En résumé, au moment où elles avaient besoin de reconstituer leur armée de Macédoine et où elles auraient eu la chance d'y parvenir à l'aide d'un élément acclimaté, tiré du pays même, les Puissances de l'Entente, désunies sur le but à poursuivre et laissant les intérêts particuliers ou les sympathies monarchiques des unes dominer leur intérêt militaire à toutes, limitaient les moyens que le Gouvernement de la Défense nationale se proposait de mettre à leur service, cela au bénéfice du pouvoir contre les embûches duquel leurs soldats devaient être protégés.

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