‹ Le berceau des Serbes;Chapitre 33 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les prodromes de la campagne de 191 7.

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e 16 novembre 19 16, une conférence militaire interalliée s'était réunie à Chantilly afin de fixer le plan d'action de la coalition en 1917. Quoique la campagne précédente se fût terminée par l'écrasement de la Roumanie dont l'entrée en scène avait été saluée comme l'annonce de la victoire finale, l'Entente avait le sentiment fondé de sa supériorité sur l'ennemi. Il devait suffire de coordonner exactement les efforts pour donner aux campagnes de 19 17 un caractère décisif. On s'attendait à ce que, fidèle à sa conduite habituelle de la guerre, l'état-major impérial cherchât à engager le premier les opérations. Pour être autant que possible en mesure de faire face à toute situation nouvelle et notamment pour interdire à l'ennemi toute reprise de l'initiative des opérations, la Conférence décida que les armées de la coalition seraient prêtes à entreprendre des offensives d'ensemble dès la première quinzaine de février 19 17, avec tous les moyens dont elles disposeraient. Si les circonstances ne s'y opposaient pas, ces offensives seraient déclenchées sur

les fronts aussitôt qu'elles pourraient être concordantes, soit à l'époque qui serait fixée d'une commune entente entre les commandants en chef.

Sur le front balkanique, la mise hors de cause de la Bulgarie devait être recherchée le plus tôt possible. Les forces russo-roumaines agiraient par le nord et l'armée alliée de Salonique par le sud, les actions de ces deux groupements de forces étant étroitement combinées, de manière à obtenir la décision sur l'un ou l'autre des fronts d'action, suivant le développement des opérations. L'armée alliée d'Orient serait portée aussitôt que possible à l'effectif de 23 divisions; cet effectif était jugé correspondre d une part à l'importance des troupes qu'il était possible de faire manœuvrer et d'alimenter sur le théâtre d'opérations considéré ; d'autre part, aux prélèvements que pouvaient supporter les théâtres d'opérations occidentaux. Aux fins de l'atteindre, le gouvernement britannique porterait sans délai ses forces à 7 divisions, le gouvernement français à 6 divisions ; le gouvernement italien serait sollicité de porter à 3 divisions son contingent de Salonique. L'armée alliée d'Orient, dit encore le protocole, sera attentivement entretenue au complet de ses effectifs. Ceux de l'armée serbe seront entretenus par enrôlements volontaires de prisonniers de race serbe aux mains de l'Italie et de la Russie.

Si ces résolutions de la Conférence militaire étaient catégoriques et précises, celles des gouvernements le furent moins, malheureusement. Elles firent l'objet d'une conférence tenue à Rome le 10 janvier 1917. Les opinions les plus opposées s'y affrontèrent. Anglais et Italiens se montrèrent fort peu disposés à persister dans la guerre de Macédoine. Jugeant aventurée la position des troupes de Monastir, — en quoi ils n'avaient pas tout à fait tort, — ils proposèrent son abandon, l'évacuation de la ville, et la retraite sur la frontière grecque, toutes décisions dans lesquelles l'adversaire aurait trouvé un précieux encouragement et les Serbes, qui avaient donné le gros coup de collier, une triste récompense. Naturellement, le général Sarrail refusa. Si la position était aventurée, il convenait non de l'abandonner mais de la consolider à l'aide de nouveaux effectifs qui permettraient de reprendre l'opération interrompue faute de combattants et de marcher sur le Vardar.

Mais il semble que les raisons proprement militaires aient tenu à Rome le second plan, et que des questions personnelles et surtout de politiques nationales particulières aient occupé le premier, ouvertement ou tacite-

ment. D'une part les Anglais supportaient malaisément le commandement du général Sarrail, et, d'autre part, ils n'avaient pas changé d'opinion sur le principe de l'expédition de Salonique. Dès le début, elle leur avait paru une concurrence gênante pour leurs expéditions de Mésopotamie et de Palestine. Ils en restaient là, continuant à penser que celles-ci couvriraient le plus immédiatement et le plus favorablement leur empire colonial de l'Afrique du nord et de l'Asie du sud. Les Italiens de leur côté ne tenaient pas outre mesure à sacrifier de leurs gens pour la reconstitution d'Etats balkaniques trop puissants, capables d'accroître leur influence sur les territoires de l'Albanie et de la côte orientale de l'Adriatique. Enfin, le désaccord subsistait en ce qui concernait la conduite à observer à Athènes. Les Etats monarchiques ne se résolvaient pas à abandonner le roi.

En définitive, la Conférence aboutit à des résultats essentiellement négatifs, à des compromis. Le général Sarrail fut autorisé à se maintenir en Serbie, au moins provisoirement, mais toute offensive nouvelle devait être subordonnée aux changements de situation qui pourraient se produire et l'exiger. Au mois de décembre, les Anglais avaient fait débarquer à Salonique leur 60 e division. Eux ni les Italiens n'enverraient plus de renforts. Vis-à-vis de la Grèce gouvernementale, pas de changement, même pas une

opération de police en Thessalie où cette Grèce dressait ses embûches

Ce seraient donc les Français, comme toujours, et les Grecs de Vénisélos qui fourniraient les soldats, si l'on voulait suivre au programme de Chantilly.

Déjà pendant les opérations de Monastir, deux régiments coloniaux, les 35 e et 44 e , étaient entrés en ligne. Ultérieurement, ils composeront avec les 34 e et 42 e coloniaux la 11 e division d'infanterie coloniale du général Venel. A peu près à la même époque, au mois de décembre, la 16 e division coloniale est arrivée sous les ordres du général Dessort (4 e et 8 e , 37 e et 38 e d'infanterie coloniale). Les six divisions françaises dont il a été question à Chantilly au milieu de novembre sont ainsi rassemblées en Macédoine à la fin de Tannée.

Au commencement de 191 7, elles seront suivies d'un régiment de spahis marocains, et d'une septième puis d'une huitième division, la 3o e du général Castriaz (40 e , 38 e , 61 e rég.) et la 66 e du général de Vassant d'Andernay, (i$7% 210 e , 227 e rég.). La France militaire a donc exécuté largement ses engagements.

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En Grèce, l'armée véniséliste va se constituer peu à peu ; ses effectifs grossiront au fur et à mesure que le mouvement national s'étendra. Sa première unité, un bataillon de volontaires commandé par le capitaine Grigoriadis, a été formé aussitôt déposées les autorités royales à Salonique. Mis en marche le 26 septembre, il tirera ses premiers coups de fusil sur la Strouma le mois suivant, à l'occasion d'une reconnaissance offensive dans la région de Sérès. Il a été accueilli avec une cordiale camaraderie par le commandant en chef des forces britanniques, général Milne, qui l'encouragera de ses félicitations et de ses citations, au légitime contentement des patriotes hellènes. Un succès local, remporté le 6 décembre, — affaire de la ferme de Birhaly, — au cours duquel l'inexpérience des nouvelles méthodes de guerre a été corrigée par le courage et le sang-froid des exécutants, a soulevé l'enthousiasme en Grèce et y fut salué, dans bien des milieux, comme l'aube d'une ère meilleure. Pendant l'automne, deux autres bataillons rejoignirent sur la Strouma celui du capitaine Grigoriadis, puis, vers le milieu de décembre, un troisième. Ainsi portés à l'effectif d'un fort régiment, les volontaires grecs allaient pouvoir trouver un emploi dans des entreprises moins limitées que celles de patrouilleurs et d'agents de coups de main. Le régiment fut transféré dans la zone de Guevgueli, et fut encadré dans le I er groupement de divisions françaises, alors sous les ordres du général Regnault, de la 122 e division. Un secteur d'occupation lui sera assigné aussitôt son instruction parfaite.

Car cette instruction de troupes fraîchement levées, enthousiastes assurément, remplies de bonne volonté et très désireuses de se distinguer au service d'une cause à laquelle elles se donnaient tout entières, mais sans connaissances techniques ni aucun entraînement militaire, réclamait un apprentissage attentif. Des officiers français en recevront la direction. Ce sera entre autres, derrière le front, la tâche de la mission militaire que dirige le général Genin.

Après avoir mis sur pied l'armée serbe, les instructeurs français guideront l'éducation de l'armée hellénique. Tâche plus compliquée ; non que les soldats grecs soient moins désireux d'apprendre que les Serbes, mais, troupe neuve commandée par des officiers dont beaucoup sont novices, ils ont tout ou presque tout à apprendre. Le cadre serbe n'avait pour ainsi dire pas cessé de guerroyer depuis 19 12; il venait encore de se battre de la façon la plus soutenue et la plus active, avec des hommes tous entraînés,

pendant les années 19 14 et 191 5, contre des ennemis divers, austro-hongrois, allemands, bulgares. Il possédait ainsi une pratique développée du champ de bataille et savait les exigences de la conduite des unités. Il n'avait qu'à se familiariser avec l'emploi d'un nouveau matériel.

Différentes étaient les conditions d'instruction des levées grecques. Les officiers et sous-officiers des campagnes de 191 2 et 191 3 ne représentaient qu'une fraction du cadre. Eloignées de Macédoine, les divisions régulières restaient aux ordres du roi. Les seuls éléments entraînés étaient les militaires qui avaient fait la révolution de Salonique, le détachement amené de la Macédoine orientale par le colonel Christodoulou et des isolés venant de ces mêmes régions. Mais l'accord fut parfait entre les maîtres et les élèves, le zèle constant, et l'intelligence généralement vive des recrues hellènes facilitant le travail, de même que leurs très réelles facultés d'assimilation, les progrès furent rapides.

Les toutes premières unités de volontaires furent dressées au front même, à l'épreuve directe du feu, par compagnies séparées d'abord, encadrées dans les régiments français, et dont les chefs furent assistés d'officiers de ces régiments. Puis les compagnies furent groupées et exercées par bataillon et finalement vint le tour des régiments.

La qualité gagnera en raison des améliorations qui pourront être poursuivies dans les écoles d'instruction instituées à Salonique au fur et à mesure du recrutement et de l'arrivée du matériel fourni par la France : écoles d'officiers, de sous-officiers, de caporaux ; écoles de mitrailleurs, d'aviateurs, d'artilleurs aussi, car il faut familiariser chefs et troupe avec les nouveaux armements et les méthodes de tir qu'ils comportent.

Il a fallu aussi opérer une sélection lors du premier recrutement. Celui-ci n'a pas toujours, à l'origine, répondu aux espérances des organisateurs du mouvement révolutionnaire. Les Macédoniens, raconte M. Robert Vaucher, qui a assisté à ces débuts, qu'ils soient soldats grecs, serbes ou bulgares, ont le même désir : ne pas se battre ! Ils n'ont pas encore d'idéal national ; ils ne sont plus Turcs, mais ils n'ont aucune envie de se faire tuer pour leur nouvelle patrie. Beaucoup sont dans la position de ce déserteur bulgare qui me disait hier : « Il y a quatre ans, j'étais soldat ottoman et je me suis battu avec les Turcs ; puis les Bulgares sont venus et j'ai été incorporé dans l'armée bulgare. Les Serbes ayant repris la région où j'habitais, je devins soldat serbe, mais j'ai été fait prisonnier par les Bulgares qui

m'ont réintégré dans leur armée. Maintenant, l'officier allemand qui commande mon bataillon est trop sévère et Ton n'a pas suffisamment à manger. J'en ai assez; je serai tout ce que vous voudrez, mais je ne veux plus me battre * » .

Lorsqu'on les interroge sur leur nationalité, disait un officier français chargé de l'instruction des unités: Je suis Makédone, répondent-ils. — Oui, mais quel Makédone, grec ? serbe ? bulgare ? — Non, Makédone.

Il fallut donc veiller à un certain choix. Le recrutement n'en marchait pas moins rondement, encouragé par l'élan patriotique des contrées de pur hellénisme. La Crète de M. Vénisélos ne restait pas en arrière bien entendu, ni les îles de l'Archipel, ni même la Vieille Grèce où les vénisélistes fuyaient les persécutions des agents du germanisme et les réservistes du roi Constantin ; et moins que tous, les Grecs de Macédoine directement menacés par la proximité des Bulgares et stimulés par la honte du sol national tout proche livré à l'ennemi. Au mois de janvier 191 7, le régiment du début put être incorporé dans une division complète, la division de Sérès (i*-, 2 e , 3 e rég.), dont le colonel Christodoulou, justement récompensé pour, la fermeté qu'il avait montrée lors de l'invasion bulgare, reçut le commandement.

Deux autres divisions ne tarderont pas beaucoup à la rejoindre, la division de l'Archipel (4% 5 e , 6 e rég.), sous les ordres du général Joannou, et celle de Crète (7 e , 8 e , 9 e rég.), commandée par le général Zymbrakakis, après le colonel Fikioris décédé. Composées d'abord uniquement de volontaires, elles ont été complétées par la mobilisation décrétée dans leur ressort territorial par le Gouvernement provisoire. Au mois de mars leur effectif sera complet. Elles furent alors transportées par mer à Salonique, puis, après un stage de quelques jours au camp, leurs régiments furent envoyés successivement au front, division de Crète à Guevgueli, division de l'Archipel à Monastir. Celle-ci ne restera pas longtemps séparée des deux autres; elle les rejoignit dans le courant de mai, constituant avec elles, dans le I er groupement de divisions françaises dont le général Gérome vient de prendre le commandement, le Corps d'armée de la Défense nationale. Le général Zymbrakakis fut son premier chef, remplacé à la division de Crète par le colonel Spiliadis.

1 R. Vaucher, Constantin détrôné, (février-août 191 7).

LES PRODROMES DE LA CAMPAGNE DE ICI 7 Ç)i

A cette époque, alors que les opérations ont repris en Macédoine, l'armée véniséliste compte, en chiffres ronds, les effectifs suivants :

au front, 600 officiers et 24,000 hommes ;

en voie d'instruction et d'organisation, 900 officiers et 29,000 hommes ;

un millier de marins avec une centaine d'officiers navals ;

55oo officiers et soldats de gendarmerie.

Au total, 60,000 rationnaires.

M. Vénisélos apporte le plus grand soin à la formation de cette troupe. Il sait assez qu'elle sera un facteur essentiel de la politique nationale hellénique, non pas qu'elle doive servir aucunement à la guerre civile, — il évitera ce péril de tout son pouvoir, — mais elle sera une vivante manifestation de volonté populaire et un actif moyen de persuasion exercé sur les gouvernements de l'Entente. Ceux-ci finiront par se convaincre et par reconnaître qu'elle peut devenir l'élément efficace qui, sur le front des Balkans, permettra de porter les coups décisifs. Il soigne donc non seulement l'organisation matérielle de son armée, mais il ne néglige rien de ce qui peut contribuer à sa solidité morale : il assiste aux remises de drapeaux, passe des revues, visite les hôpitaux, encourageant chacun de sa présence et de sa parole. Bientôt, comme toujours en pareil cas, les anecdotes foisonnent, que la presse patriote colporte à l'envi.

Le 3i janvier, il est venu inspecter dans leur campement des troupes Cretoises arrivées de la veille. Le temps est affreux. Le Président à dû faire à pied une partie du trajet, aucun véhicule ne pouvant s'aventurer dans ces marécages. Il est boueux, crotté des pieds à la tête, embourbé jusqu'aux genoux. Les acclamations ne sont que plus enthousiastes ; les Cretois saluent au milieu d'eux leur Grand Cretois.

Il leur parle. Ça marche-t-il? Sont-ils contents ? Y a-t-il des malades? Ont-ils des plaintes à formuler ?

— Oui, dit un immense soldat qui sort du rang. Mais avant qu'il ait ouvert la bouche, M. Vénisélos remarque que les chaussures du troupier sont déchirées. — Pourquoi ne lui en a-t-on pas donné une autre paire? demande-t-il au capitaine.

— Une commande spéciale a été faite, répond celui-ci ; le dépôt ne possède pas de souliers d'une aussi forte pointure.

— Ce n'est pas cela, dit alors le soldat. Je ne me plains pas de mes souliers. Je me plains de ce qu'on m'empêche de partir pour le front.

Nous autres Cretois ne sommes pas venus pour rester au dépôt, mais pour nous battre.

— Rien de plus juste, remarque le Président. Pourquoi l'empêchet-on d'aller se battre, ce brave soldat ?

— Ordre du médecin de régiment ; il est perclus de rhumatismes.

— Eh ! bien, oui, c'est vrai, interrompt le Cretois, mais je ne guérirai qu'au front.

Anecdotes et citations, les journaux n'omettent pas plus celles-ci que celles-là.

En février, le premier officier de la Défense nationale, lieutenant Psaroulis, a été tué. Chargé d'une reconnaissance nocturne, il avait courageusement pénétré dans un avant-poste bulgare et y avait trouvé la mort. Ses camarades en furent profondément affectés. Le vaillant lieutenant-colonel Condylis jura de le venger. Il demanda et obtint l'autorisation d'attaquer de nuit une position bulgare fortifiée. Il réunit ses hommes originaires pour la plupart de la Grèce irrédimée et de la Macédoine.

— Nous allons venger Psaroulis, leur dit-il. On ne prendra pas plus de dix cartouches par fusil : l'assaut doit être fait à la baïonnette.

Dans l'obscurité la troupe se prépare. Circonstance rare chez les soldats grecs, tout le monde observe le silence. Enthousiasme concentré. Au signal, d'un bond, ils se jettent à l'attaque, escaladent le parapet, sautent dans la position. Aéra, aéra, crient-ils.

Entendant ce cri pour la première fois depuis 191 3, dit la relation sans nom d'auteur que je cite, les soldats du tsaricule Ferdinand clament leur effroi : Guirtskité ! Guirtskité ! (Ce sont les Grecs !)

Cette apparition des Grecs sur le front macédonien jette la démoralisation dans les lignes ennemies. L'Etat-major bulgare doit adresser un ordre du jour à ses troupes les avisant «qu'il s'agit, non pas de l'armée grecque entière, mais de quelques comitadjis vénisélistes. »

Ce coup de main valut au lieutenant-colonel Condylis la citation suivante du général Sarrail :

« Officier supérieur expérimenté et courageux. Il assuma lui-même le commandement d'un détachement de reconnaissance qui a nuitamment détruit les fortifications de tranchées bulgares et mis leurs défenseurs en fuite. »

23. EN FACTION. — (Photographie obligeamment communiquée par M. Jean Romanos.)

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