‹ Le bergerChapitre 10 sur 19 · UN CHEVEU ROUX · texte numérisé non relu

UN CHEVEU ROUX

La nouvelle s'était vite répandue :

— Le vieux Robine a trépassé subitement.

Les gens de la contrée, poussés par la curiosité, allèrent du côté de la maison mortuaire après leur repas de midi. Il se forma un groupe devant la barrière ; bientôt des têtes d*enfant passèrent dans les éclaircies de la haie. Des voisins, qui mangeaient encore, entrèrent dans la cour et s'arrêtèrent au bord de la mare. Les oies jargonnaient toutes ensemble à leur approche, le mâle blanc sifflait en allongeant le col vers leurs jambes. Louise de la Ronce, accablée de douleur, pleurait, accroupie sur le seuil du logis, près de son père inerte. On entendait des chuchotements ; puis

quelqu'un se mouchait, et il y avait ensuite de grands silences.

Le maire arriva peu après, vêtu de sa blouse

de travail. Buré sortit de la lavanderie et marcha à sa rencontre.

— Bonjour donc, vieux. Ça ne va pas ici, il paraît? L'instituteur m'a dit que tu étais venu au bourg faire la déclaration. C'est tout à fait triste, mais faut se faire une raison.

Le fermier secoua la tète avec amertume.

— C'est égal, voisin, les morts subites, ça décrie ben les maisons !

— Tu divagues! On ne connaît pas dans toute la commune de meilleure famille que la tienne : c'est à qui vous plaindra ! Mais, pour vous jeter la pierre, il ne se trouvera personne.

— Je le soignais de mon mieux.

— Le monde te rend justice là-dessus; ne faistu pas toujours honneur à tes affaires!

— Venez le voir. 11 est dans la maison; ma femme le garde.

Ils entrèrent. La Buré, à genoux, disait son chapelet; les mains glacées et bleues du mort apparaissaient sur le drap. Le maire en toucha une avec répugnance, souleva le mouchoir qui cou-

vrait la face ; se recula, puis revint ne sachant que faire. Buré le tira doucement par sal)louse :

— Il était dé [à froid au soleil levant.

— Je m'en doute. Que veux-tu! il n'y a qu'à se résigner.

Lorsque tous deux furent dans le corridor, l'homme de la Jamette interrogea.

— Voyesr-vous quelque chose de plus à faire"? Car j'ai la tète perdue, moi.

— Rien de rien. Je vas dire bonjour à la famille et je me sauve. J'irai à l'enterrement, demain matin.

— Vous allez bien accepter un verre de cidre?

— Nenni. J'ai tout mon monde dans les champs, l'ouvrage ne manque pas. Il y a une miette de sainfoin, cette année; je veux profiter du beau temps pour tout faucher. Ça va te mettre bien en retard, toi, ce tintouin-là?... C'est une triste chose que la mort, pas vrai?

La Bure, ayant achevé sa prière, les rejoignit par politesse et toute la famille se réunit dans la pièce de décharge. Quelques instants plus tard, tout ce monde marchait à pas lents au milieu de la cour, reconduisant le maire. On parlait du père Bobine; les voix s'élevaient insensiblemenl; les

badauds jugèrent le moment venu, s'attroupèrent et prirent part à la conversation. Chacun procédait par questions, ainsi que cela «e pratique toujours à la campagne.

— Il n'était pourtant point malade : j' l'avions vu hier?

— Ohl il n'en pouvait plus! M*est avis qu'il avait quelquefois des absences.

— Ce que c*est que de nous !

Les femmes renchérissaient, citaient des propos du défunt, donnaient des détails oiseux, disaient n'importe quoi, s'essuyaient les yeux.

— Mais comment que c'est arrivé, pour en finir?

Buré parlait d'une voix contenue, au milieu du cercle.

— Il avait idée qu'il n'irait pas loin. Son humeur noire augmentait. C'était sa douleur de reins, voyez-vous, car il ne chômait pas, chez nous I Son sang aussi travaillait , depuis que les chaleurs sont si fortes..., jTavons trouvé mort à not'réveil. Oh ! misère de la vie ! Quel chagrin pour nous ! quel chagrin !

La tête basse, les bras derrière le dos, il se lamentait. Soudain sa main droite, qui pendait,

fut serrée comme dans un étau ; quelque chose de tiède et d'osseux s'appuya contre son dos et le poussa. Épouvanté, il exhala un cri involontaire et sauta de côté. Son regard alors rencontra celui du bouc au poil sombre, qui balançait près de lui son grand menton maigre. Quelqu'un dit :

— Noiraud !

La bête puante lit tressauter sa barbe et s'éloigna en chevrotant.

Le berger arrivait. Il se tenait debout en arrière du groupe, dépassant de la tête tous les autres. Appuyé sur la crosse de sa haute gaule, immobile et morne, il écoutait. L'ombre se jouait sur les rides de sa face anguleuse ; ses doigts noueux, enveloppés d'une couche dépoussière, semblaient taillés dans le même morceau que la houlette. On eût dit d'une statue de pierre fendilléepar lesans sur un tombeau.

Buré ne parla plus. Le bruit cependant continuait. La grosse Aimée tenait tête aux commères; voyant qu'on l'écoutait^ contre l'habitude, surexcitée d'ailleurs par l'événement, elle s'exaltait, criait, se perdait en récits contradictoires. C'était une explosion. Elle racontait comme quoi elle avait donné elle-même les mesures au menuisier

pour le cercueil, lorsque sa mère l'appela :

— Rentre donc ; il faut que nous allions garder mon père l'une ou l'autre.

Tout le monde s'en alla. Les gens de la Ronce, mal accueillis, étaient déjà partis, pour ne revenir qu'à la veillée.

Lorsque le fermier n'entendit plus rien, il poussa un énorme soupir, mais son visage s'empourpra et ses jambes vacillèrent sous lui. Il alla jusqu'au mur, s'aida des mains et parvint à s'asseoir sur la marche d'entrée. Puis il se redressa sur son séant, pour humer l'air.

Le berger, qu'il n'avait pas vu dans son trouble, était debout devant lui, avec Noiraud le bouc.

— Tiens,,mon oncle ! essaya-t-il de prononcer, en agitant sa langue pâteuse. Je vous croyais retourné au Puits.

Fleuse posa un pied près du paysan, pour passer. Buré se leva vivement.

— Où allez-vous ? Je ne veux pas que vous entriez. Rangez-vous pour faire place aux femmes; c'est elles qui doivent garder le mort.

Aimée et sa mère arrivaient en effet- près du seuil. Le solitaire leur dit d'un ton rude :

— Allez-vous-en à la lessiverie.

Elles le craignaient trop pour ne pas obéir.

Fleuse entra dans le corridor.

— Je veux pas que vous veniez là, répéta avec force le rougeaud. Fichez-moi le camp I vous n'avez pas de droits ici!

Le berger lui serra le bras, montra la porte de la chambre funèbre, et dit :

— C'était mon frère.

Il pénétra alors dans la maison. Noiraud était resté dans la cour, au bas du degré. Buré, pris entre l'homme et le bouc, suivit l'homme. Il se plaça devant le lit.

— Eh bien, je vas vous apprendre une chose, mon oncle : le père Robine s'est détruit.

André Fleuse s'arrêta.

— C'est à cause de son rhumatisse ; les domestiques le savent, la maîtresse aussi. Il s'est pendu cette nuit, à cette poutre-là. J'ai des témoins.

L'autre ne bougeait pas.

— On ne le dit pas, à cause des propos; et puis il ne serait pas enterré par les prêtres. Gardez-en le secret; mais, aussi vrai que je suis votre neveu, il s'est pendu avec la longe d'une de nos taurailles.

Le grand pasteur avait entendu. Alors il par-

courut cette maison dans laquelle il avait, six semaines plus tôt, introduit comme un hôte répoux de sa sœur défunte. Maintenant il Ty retrouvait mort. Mort le frère aussi bien que la sœur; plus d'anciens ! Et celui-là... il paraîtqu'on l'avait trouvé ce matin au bout d'une corde!

Oui, cela devait être, car il faisait triste mine à cette heure sur sa couche dernière ! Sa langue tuméfiée passait, toute violette, entre ses lèvres jaunes. Quoique ses yeux fussent clos, le bonhomme n'avait pas l'air de goûter le repos à la façon des autres trépassés. Peut-être bien que le chanvre lui avait trop serré la gorge au moment du soupir final, et que l'âme, pour sortir, avait été obligée de tortiller le corps. C'est ainsi que les blaireaux coupent les racines et font rouler la terre quand un garde-chasse a bouché leur trou; André avait écarté le mouchoir, repoussé les couvertures. Il souleva feu Robine et contempla longuement cette lividité cadavérique qui, hier encore, était quelqu'un. Il tâta les jointures, pressa le ventre, prit un paquet d'herbes sèches cachées entre sa chemise et sa poitrine; les compta, les disposa dans un certain ordre sur sa main ouverte et se mit à frotter le mort. Robine

demeura immobile. Un rayon de soleil anima, durant une seconde, son aifreuse grimace ; ce fut tout. Le berger, qui ne cessait de parler bas, écrasa ses herbes à la place du cœur, oignit les jambes,4raça des croix sur le front. 11 présenta ensuite devant le nez les plantes à respirer, s'arrêta et se pencha au-dessus du cadavre, dans la pose d'une mère qui observe le sommeil de son nouveau-né.

Rien n'agita la prostration rigide. L'odeur de la destruction perçait déjà.

— Trépassé! murmura Fleuse.

Alors il retourna cette chose finie, arracha les guenilles dont le col était enveloppé et considéra le sillon qu'avait creusé la corde. L'extraordinaire, c'est que cette meurtrissure faisait le tour comme une cravate. Il en avait vu souventes fois, des pendus volontaires, depuis septante années! Jamais ce n'était ainsi. Le poids du corps déterminant la chute en avant, l'étreinte ne se produisait, en ces occasions, que sous la gorge. Comment donc la nuque de Robine portait-elle ainsi les marques du collet?...

Le grand berger brandit à bout de bras le cadavre, monta sur la chaise et éleva son horrible

fardeau vers la poutre, près du clou. 11 voulait savoir. Le dépendu remonta, aussi raide qu'une barre de fer, la tête fléchie, la langue tirée; effroyable.

Buré était là. Il reposait vidé, sur la table, le pichet qu'il avait pris plein d'eau. Lorsque le mort surgit en face de lui, il se rejeta tontre laporle et se retint aux ferrures de l'armoire en gémissant.

Fleuse rapporta son vieux compagnon sur le lit et lui prit solennellement la main, comme pour Tadjurer de parler.

— Robine, tu as péri de maie mort. Nomme celui qui a fait le nœud. Parle !

Couché sur lui, il évoquait l'âme, il prenait la main. Tout à coup il frémit, ses yeux se dilatèrent, il retroussa les doigts du défunt et se frappa le front...

Robine, sous l'ongle de l'index, portait un cheveu rouge.

Le berger dit de sa voix caverneuse :

— Son doigt a parlé.

Il se retourna, marcha sans hâte, arriva devant Buré le roux, éleva le cheveu et prononça lentement :

— C'est toi I

Le fermier, dont les dents claquaient, essaya de fuir. Mais le bouc, dès qu'il ouvrit la porte, le regarda de son œil rond. Il resta.

Fleuse fit tomber le bonnet de l'homme, lui saisit le crâne à deux mains, fouilla dans la chevelure rousse, découvrit sur le sommet une éraflure tracée par un ongle... Et il dit une seconde fois :

— C'est toi I

Le misérable se laissa tomber sur les genoux et balbutia :

— Ne dites pas ça, ne dites pas ça !

Le berger était transfiguré. Debout, un bras levé, sa corne d'appel repoussée sur sa poitrine, sa houlette dressée contre l'épaule, il semblait gigantesque. Ses yeux caves, ses cheveux blancs en désordre, le tremblement des nerfs de sa face, les rauques sifQements de sa respiration, lui imprimaient une physionomie surnaturelle.

Il crut comprendre les paroles de Buré. L'assassin avait peur d'être dénoncé aux gens de justice, à ceux qui portent des robes et pèsent les preuves. Il se souvint de l'œstre, cette image du Mal insaisissable que la main de l'homme ne frappe pas sûrement, et pensa que ce qu'on ne

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voit pas a plus de puissance. Un énorme frisson secoua ses membres. Il posa une main sur Tëpaule du misérable et murmura :

— Pas besoin des juges. Un autre te punira.

Le poids de cette main était sans doute bien

écrasant, car Buré tomba le visage contre terre. Alors on put voir le berger et son bouc qui marchaient par la cour, comme décrivant des cercles. Ils allaient vite, s'arrêtaient, repartaient. Les habitants de la ferme, du seuil de la lavanderie, assistaient avec stupeur à cette promenade extraordinaire. Buré s'était traîné sur les genoux jusqu'à la porte, pour ne pas rester avec le mort; et, la bave aux lèvres, il voyait. Le berger, les bras étendus, prenait à témoin l'invisible ; semblait par ses regards invoquer le soleil, frappait le sol du bout de sa houlette et traçait des lignes. 11 parcourut l'un après l'autre les coins herbes; cueillit des plantes, les mâcha, s'éloigna à reculons. Noiraud baissa la tête, farouche, et frappa la barrière à coups de cornes. Le pasteur alors souffla trois fois sur les herbes broyées et les dispersa au vent, en s'écriant d'une voix terrible :

— Que la maison soit maudite !

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