‹ Le bergerChapitre 9 sur 19 · LA PLANTE, L'INSECTE ET L'HOMME · texte numérisé non relu

LA PLANTE, L'INSECTE ET L'HOMME

Le berger, assis sur une roche grise et la tête dans ses mains, demeurait immobile au sommet de la friche. 11 observait d'un œil vague ses ouailles tondues. Celles-ci ne songeaient point à paître. Attentives et inquiètes, oublieuses du thym fleuri, elles allongeaient un col frémissant et présentaient au vent leur oreille élargie. Tout à coup la bande se resserrait en cercle; les animaux s'inclinaient l'un vers l'autre, front contre front, et semblaient opposer à quelque invisible ennemi un rempart circulaire de queues balancées. D'autres, impuissants à pénétrer dans le groupe compact, s'agenouillaient et cachaient leur mufle dans la poussière.

— C'est l'œstre, murmura le pasteur.

Il se leva et s'approcha du troupeau.

Au-dessus du cercle tremblant passait et repassait une mouche rapide. Elle planait, plongeait; décrivait, en se relevant, des courbes capricieuses. Ses ailes, d'apparence, immobiles, s'irisaient au soleil ; elle glissait, avec des formes incertaines, le long des corps marbrés que la toison ne protégeait plus, et resserrait ses tournoiements vers le centre, cherchant un passage entre les têtes appuyées . Les moulons piétinaient et se pressaient davantage les uns contre les autres.

L'œstre est ce moucheron redoutable qui suit, tout l'été, les bêtes à laine, et s'introduit dans leurs narines pour y déposer ses œufs. Après l'éclosion, les larves restent accroc^hées au tissu intérieur et causent au patient des douleurs intolérables, qui dégénèrent en tournis. Le seul bourdonnement de cet insecte frappe les troupeaux d'épouvante.

Fleuse s'arma de son grand chapeau et l'agita

longtemps au-dessus de ses ouailles. La mouche

élargit son vol, monta plus haut, puis revint. Il se

mit alors à la guetter, sans plus bouger que les

pierres du steppe, sa coiffure brandie. Son front

jaune luisait sous les rayons blancs; il pensait. Oui, à ce moment il pensait^ La défense de ses brebis lui commandait de tuer cette mouche; mais il se demandait en même temps par quel mystère cette bestiole qui vit dans les airs veut ainsi pénétrer dans un animal terrestre pour y pondre... et pourquoi elle trouve mieux d'être mère en le nez d'une brebis qu'ailleurs. Il regardait dans l'espace, songeant aux accouplements bizaiTes qui doivent précéder ces maternités meurtrières; se disait vaguement que l'homme est ainsi partout entouré d'êtres dont ses yeux ont à peine connaissance; et croyait comprendre une fois de plus que beaucoup viennent pareillement d'en haut nous visiter en bas, sans nous apprendre leurs secrets. f

L'ennemi cependant passa à sa portée, il l'abattit d'un coup de chapeau; il avait puni l'œstre. Le berger posa le pied dessus pour l'écraser. Son sabot était encore à la même place, enfonçant l'insecte dans la terre molle, lorsque le bourdonnement se fit entendre de nouveau autour de son oreille. Il vit, et dit en soupirant :

— L'œstre.

Une autre mouche, semblable à la première,

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volait au-dessus des moutons. Il n'hésita pas à croire que ce fût la même; car l'extraordinaire ne rélonnait point, et il estimait que les bêtes ailées peuvent bien ne pas mourir d'un coup de sabot. Alors il remit son couvre-chef et chercha des herbes. Quelques instants plus tard, il avait fait autour du troupeau de petits feux de plantes aromatiques, et le bizarre moucheron avait disparu. Le vieillard considérait la fumée bleuâtre, qu'une brise légère tordait en spirale, et des idées s'éclairaient confusément dans les ténèbres de son cerveau. Deux points devenaient visibles en sa méditation inconsciente : l'homme et le brin d'herbe. Pour lui, l'homme n'était pas certain de vaincre un insecte; le brin d'herbe, lui, rien qu'en exhalant son impalpable vapeur, ordonnait à la mouche de disparaître et s'en faisait obéir, ce qui est supérieur au pouvoir de tuer. L'homme pourtant est si grand, sur la friche, même lorsque les ans l'ont courbé,... tandis que l'herbe est si petite, même redressée dans la sève de son éternelle jeunesse! Comment le plus fort se trouve-t-il ainsi le plus faible? Parce que l'herbe sait des choses que l'homme ignore. Écoutez : quiconque existe peut voir les bras d'un pasteur;

mais nul n'a jamais pu voir l'odeur du serpolet. Ce qui est inconnu est supérieur. Au delà de ce que perçoivent nos sens, commence le monde des mystères, oii la nuit n'est pas noire et où chacun a des ailes. C'est là que tout se comprend. Dans cet élargissement de la vi*aie nature , l'homme, qui se croit le maître de tout parce qu'il passe sa vie à détruire, est, en fin de compte, inférieur au brin d'herbe, qui verdit sur sa pourriture.

Le berger, qui de tout temps avait entendu des voix dans l'ombre, savait qu'il y a des âmes dans les corps, faute de quoi les corps seraient pareils aux troncs d'arbres. Et si les âmes, dans son idée, habitent l'homme, elles peuvent bien vivre aussi hors de lui. La prison, d'ailleurs, estelle si plaisante? Non, à son estime : le vieux paysan savait que, de tous les animaux, l'homme est le seul qui sache pleurer! Les brins d'herbe, eux, qui sont visités des âmes libres, n'ont d'autres larmes que la rosée ! Où vivent-elles donc, ces âmes libres, supérieures aux nôtres? Audessus du chardon et du lierre, dans l'espace; autour des affamés de la terre et plus haut, dans le monde sans corps. Là rôdent les esprits, rois du plateau et juges des hommes.

Jamais il ne s'était expliqué tout cela, jamais n'avait tenté de remonter aux causes obscures. Quiconque lui eût dit : t Voilà ta croyance, » l'eût étonné sans se faire comprendre. Mais il portait en lui-même la foi rudimentaire, la conception vague. Son idée, que l'analyse n'avait pas affaiblie, qui, en l'absence de toute formule, s'était changée en sentiment, vivait robuste dans ce crépuscule intellectuel : l'idée de l'homme chétif soumis à son grand gardien, l'Invisible. Sa lutte contre l'œstre, sans lui révéler autre chose, rendit du moins sa notion moins indistincte; les créatures de vie latente n'entendent bien que le langage imagé des faits. Il compara sa large main, impuissante, au mince brin d'herbe fumant, qui pouvait!... songea à l'orgueil de ses semblables, hocha la tète et se mil en marche.

11 passa au milieu de ses moutons calmés qui s'éparpillaient de nouveau à la recherche du repas paisible; suivant le penchant du coteau, gagna un ressaut de la butte et s'assit. Son bouc Noiraud, le voyant s'arrêter là, renifla avec colère, frappa du pied le sol, et s'éloigna, jaloux, sans brouter.

André Fleuse était venu s'asseoir près de son

ami. Oui, il avait un ami. Celui-là était mieux qu'un homme : un genévrier. Tout enfant, il • l'avait planté, naissant, dans un caprice de ses stations vagabondes ; s'était amusé à l'entourer d'une rangée de pierres; du bout de son couteau avait bêché, arraché les ronces; plus d'une fois, lorsque la pluie se faisait trop attendre , il avait répandu sa tasse d'eau sur cet enclos, que son chapeau sans peine eût couvert. A cette époque, il observait chaque jour la tige grêle, moins haute qu'un doigt dressé, que surmontait une touffe d'aiguilles vertes, et se demandait, — • voyant la verdure persister, — comment « ça se passait sous terre » . L'arbuste vécut et se prit à croître. André fut cpntenl. Entre la plante malingre et lui existait le lien de la vie donnée et reçue, l'attrait d'un mystère; il s'habitua à épier la croissance, à voir 50^ genévrier; et, à force de s'y habituer, il l'aima. II le reconnaissait de loin au milieu de mille autres semblables; s'en approchait machinalement; faisait là, de préférence, sa reposée. L'arbre ne grandit guère; rien ne grandit sur la lande stérile. 11 s'éleva, comme ils le font tous, jusqu'à trois coudées, puis se noua et devint bossu. Un demi-siècle plus tard,

le nain n'avait pas changé. Le berger, en face de cette immobilité vivante, se recueillait mieux dans ses rêveries creuses let ressaisissait avec moins de peine le fil de ses vieilles visions; les objets contemplés autrefois sont comme le livre des souvenirs. Il se plaisait pour cela avec l'arbre. Mais il l'aimait encore pour d'autres causes. Ce genévrier, drapé dans ses rameaux courts ainsi que les bergers dans leur limousine, fluet sous son écorce soulevée en filamenls légers, secouant au vent ses pointes maigres et la tête courbée vers le sud, était un des maîtres de la friche, puissant comme les plantes, savant comme elles en son grand silence. Il ne se baissait pas, pour manger ni pour dormir, ainsi que nous autres; mais ne cessait, lui, de mesurer le ciel où passent les nuages, où brillent les étoiles, où se meuvent dans le creux les choses ignorées. Au cours des nuits longues, il veillait; et rien ne traversait le steppe, ni être, ni lueur, ni souffle, sans qu'il vît tout. Lorsqu'à la fin de Tété ses pâles graines étaient devenues noires, il agitait doucement sa têle pesante pour les offrir, non aux hommes, mais aux oiseaux, qui reviennent de lointains pays et se disent entre eux des mots

inconnus, avec les ailes entr'o uvertes. Le genévrier assistait, impassible, à la fonte des neiges, à la fuite des ans, à la mort des chrétiens, au frôlement éternel des fantômes; et tous les lendemains le retrouvaient en sa verdure, la racine sous les roches et la tète pensive, comme un gardien de secrets. Le grand pasteur l'aimait. Il cherchait autour du pied de l'arbuste les menues pierres dont, soixante ans plus tôt, il avait édifié la clôture enfantine^, refoulait le sable prêt aies ensevelir; se revoyait, petit, plantant le nain. Il préservait celui-ci des épines, le déchargeait de ses aiguilles sèches, surveillait l'éclosion des nouvelles. Lorsque le vent passait sur la colline, son ami avait de courts frissons et soupirait faiblement à son oreille. Alors il l'entourait d'un bras caressant, se collait au tronc lisse, pour mieux ouïr et comprendre; et les rameaux pleureurs se balançaient devant ses lèvres comme pour un baiser.

Le cœur de Fleuse battait à cet endroit autrement qu'ailleurs ; le rayon qui attendrit, ne descendait que là sur son front dur. Il aspirait le parfum résineux ; ses mains devenaient onctueuses au contact; le genévrier l'ienveloppait doucement

de son ombre; il s'allongeait, indolent, et contemplait son arbre sacré, avec un sourire dans le regard.

Donc, ce matin-là, il vint et se coucha à la place accoutumée. Autour des deux amis enlacés, le désert dormait sous un soleil de plomb. A travers les toufîes grillées du gazon, de chaudes bouffées s'échappaient. Partout la lande nue, avec ses plis monotones et ses aspérités décharnées. L'oiseau de Saint-Martin, dans son vol majestueux, rasait les buissons rabougris. Des chenilles velues se hissaient, renversées, sur des branches flétries d'aubépine, laissant derrière elles une traînée gluante. Le val apparaissait tout au loin, frais et riant, mais silencieux comme son frère le steppe. Et le berger tenait les yeux fixés, des yeux chargés de muettes questions, sur la cime hérissée de son ami.

Un bruit soudain lui fit tourner la tête. Il fronça le sourcil, trouvant mal plaisant que d'autres passassent près de son arbre. C'était un jeune garçon. Il se redressa, morose, et attendit.

— Si vous plaît, père Fleuse, c'es' vous que

je charche. Y a même longtemps.

Pas de réponse.

— Je suis le pâtour de la Jametle. Sâ-votw pas?

— Vanquiers.

— Je viens vous quéri, pasqtie le père Robine il est mô.

Le berger se leva et fit deux pas.

— Mort?

— Oui, à c't'enuit. Y se lamentent /o cheuz nous; faudrait veni.

Fleuse le considérait avec un regard étrange . L'enfant eut peur d'être questionné : son maître avait défendu.de rien dire. Comme sa commission était faite, il se sauva à toutes jambes.

Le bouc, joyeux de voir le pasteur . s'éloigner du genévrier, vint se frotter contre lui. Mais l'autre n'y prit pas garde. Il venait de punir l'œstre et d'accoler son ami... et on lui disait que Robine était mort à la Jamette ! Toutes ces pensées se confondaient dans son esprit. Il fit signe à Matinal de rester, ramassa sa houlette et gagna le sommet de la friche, suivi de son bouc.

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