‹ Le bergerChapitre 12 sur 19 · LE GRAND CAUCHEMAR · texte numérisé non relu

LE GRAND CAUCHEMAR

La ferisie de la Jamette était livrée à rabatndon. Les belles avaiexit envahi le devant des portes; il manquait plusieuirs carreaux à la fenêtre de la maison. Le fumier traînait à Taveonture dans la cour, les rigoles dégradées n'ouvraient plus d'issue au purin; la rouille couvrait les outils gisants, et les bestiaux avaient fait dans la haie des brèches que nul ne songeait à boucher. Les poifiles volaient librement jusqu'au blé nouveau, par la Incarne ; la couverture du puits était défoitée. Ainsi qu'on venait de le dire à Louise,. tout avait marché comme d'habitude au temps des fanerics et de la moisson. Mais, le grain une fois battu, les journées se trouvèrent moins remplies, le sonomeil du soir fut moins impérieux ; à Tacti-

vite incessante qui donne faim et empêche de penser succéda la période du repos, d'autant plus vide que la pluie retardait les premiers labours. Buré alors eut, comme malgré lui, les bras croisés. Toujours soucieux depuis le décès de son beau-père, il devint plus sombre et maigrit à vue d'œil. Aux repas, à dater de là, il pignochait malaisément du bout des lèvres, passait la lan* gue sur sa dent creuse et restait pensif. Quand le bois travaillait et que l'armoire ou les poutres craquaient, l'homme, devenu tout jaune, tressautait. Le toc-toc des araignées et le trottinement des souris commençaient à lui sembler importuns. Lorsqu'il faisait le tour du fournil, avant la couchée, les ronces, en accrochant sa blouse par derrière, lui donnaient chaud. On se mettait au lit. Ce n'était plus comme à l'époque des grands travaux, où l'homme recru de fatigue après la journée pénible, tombe endormi, aussi lourd qu'une poche. A présent, le sommeil ne venait pas. Buré se retournait d'un côté, puis de l'autre, jamais bien; avalait sa salive avec un bruit sec, éprouvait des démangeaisons dans les jambes et descendait le drap, le trouvant trop lourd sur son ventre. Il fermait les yeux avec force, pour s'en-

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gourdir...; lorsqu'il les rouvrait, des étincelles fugitives mouchetaient les ténèbres et scintillaient en rond. A ces instants-là, il croyait apercevoir, au milieu de la chambre, des formes brunes, coupées de lignes blafardes ; une boule au sommet avec des allongements par le bas. Plus il observait, mieux il percevait cette haute découpure dans le noir; à la longue il Testimait plus opaque et jugeait, par son relief croissant, qu'elle s'avançait un peu vers le lit. Buré alors se plaçait le visage contre la ruelle et ramenait le drap jusqu'à son front, en essayant de penser au prix du cidre; mais une minute plus tard il se redressait, malgré lui, afin de savoir s'il verrait encore. Et l'oreille grande ouverte, avec une attention intense, il écoutait le silence à travers un bourdonnement.

Une nuit, la porte intérieure fut heurtée, puis une des chaises gémit comme lorsqu'un visiteur s'assied. Le fermier se releva brusquement sur son coude. Sa femme, qu'il avait poussée par mégarde, se réveilla à moitié.

— Pardi! fit-elle en bâillant, j'aurai enfermé la chatte. Elle se trémousse, je vas lui ouvrir.

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L'homme se répéta à lui-même pendant une heure :

— C'était la chatte...

Mais il ne parvint pas à le croire ; et, tout pantelant, scruta la chambre de l'œil. Cette fois il vit mieux. La lueur nocturne venue du ciel étoile glissait par le carreau souillé de rîwrposte et se perdait capricieusement |dans l'es détours de la chambre obscure. L*ombre, repoussée par Tonabre, se colorait faiblement. Buré découvrit inseiir sibleraent des apparences de jambes, surmontées d'une sorte de vapeur flottante, arrondie' en forme de blouse. Il n'osait d'abord tever plus haut le regard; mais quand l'angoisse eut vaincu sa volonté, il se surprit reconnaissant la tête du père Robine. Oui, c'étaitlm ! Sur le côté, une ligne noire descendait jusqu'aux carreaux : la grande béquille! Tout le reste de la nuit, Tépom-anté veilla, [dans la contemplation du fantôme. Il détaillait maînbenant les traits de ce visage, plongeait dans rœil terne, sous les lèvres entrebâillées comptait les dents. A l'aube tout s'effaça dans une dégradation successive des ombres, et Buré reconnut en arrière, dans la même ligne de projection, les angles saillants de l'armoire,- sa

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limousine pendue au mur, près de la earnàssiére. U haussa les épautes et se coucha plus calme, le soir suivant. A minuit, il revoyait Robine, comme la veille, claîrement, effiroyablement. Et pas une fois, depuis^^ lors, il ne manqua de l'apercevoir, immuable, énorme, menaçant ; plus tard il vit que les lèvres remuaient et il entendit des chuchotetements.

Ces insomnies, cette chambre lui devinrent insupportables. Il commença par se lever pour aller sur le seuil, à l'air frais, et pour se plong^er la tète dans la seilie d'eau. Mais, à peine de retour, il retrouvait devant lui l'apparition. Il contracta alors l'habitude de marcher au hasard dans la cour et autour de l'herbage, pour chercher l'apaisement et la fatigue, après quoi il gagnait le hangar où il s'endormait, le matin, sur des bottes de paille. Les cris plaintifs des oiseaux de miît lui causaient maintenant de longs frissons ; il ne cessait d'avoir peur qu'au lever du soleil.

Le fermier, chassé de son lit, ne fut pas long^ temps paisible autour de sa maison. Un soir, en se dirigeant vers la pâture, il découvrit un grand; être appuyé contre la barrière. C'était semblable à un homme, mais plus haut de taille et sans mou-

vement. Buré s'arrêta court. Les branches d'un pommier enveloppaient l'être d'une ombre épaisse; on ne distinguait que les formes générales du corps, un bonnet blanc sur des mèches grises et un long bâton coulé sous une aisse'îe... comme une béquille. Buré s'enfuit, croyant courir et se traînante peine. Le soir suivant il partit, en rasant la muraille dans la direction opposée, pour se cacher dans le verger. 11 avait fait cent pas au plus, qu'un soupir fut poussé près de lui ; le fantôme était affourché sur Téchalier, et cette fois dressait en l'air un de ses bras maigres. Le rougeaud s'écria :

— Robine, Robine!

Et s'enfouit le visage dans les herbes.

Chaque nuit, autour de la Jamette, ce visiteur funèbre rôdait, vigilant, infatigable. Pas d'issue qu'il ne gardât; pas de coin de haie derrière lequel il ne fût prêt à surgir. Parfois une grande bête noire errait d'un côté, durant qu'il apparaissait de l'autre. Le paysan perdit la tête, prit sa ferme en horreur et s'accoutuma à partir, dès le crépuscule, après souper, pour s'enfoncer au loin dans la campagne. Et il courait de la sorte toute la nuit, fuyant les visions terribles de la vallée.

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Lorsque les premières lueurs du jour blanchissaient rhorizon, il rentrait en possession de luimêihe et revenait épuisé. La plupart du temps, de mauvaises nouvelles l'attendaient. Le collier neuf d'un cheval était retrouvé dans la mare ; le toit à porcs n'avait plus de portillon ; un carré de regain s'était fauché tout seul, derrière le pignon... Les domestiques entendirent à plusieurs reprises des bruits bizarres. Ils se levèrent, et chaque fois aperçurent le grand homme gris. Le spectacle que donnait leur maître n'était pas de nature à les rassurer; la peur s'empara d'eux, ils demandèrent leur compte et partirent. Demeurés seuls, les Buré se consultèrent, mais en ne parlant qu'à voix basse. Farouche, en proie à la fièvre, le fermier laissa jaser les femmes sans conter toutes ses angoisses; il se borna adiré que, si le berger voulait, leur tourment cesserait.

— Mais il ne viendra pas ! ajouta-t-il en crispant les poings.

Aimée intervint.

— Les gens de la Ronce le mènent par le nez.

Faut le faire enjôler par eux.

C'est alors que la démarche fut tentée auprès de Louise.

Le lendcmaia l'homme anxieux interrogea :

— Eh ben?

— Âh ouiche ! Elle fait la rechignée, ta poison de nièce ! Le vieux gueusard ne viendra pa&« Sur ce qu'elle a déglosé, il affûte u^n loup sur les friches. Faut pâtir, nous autres, durant ce tempslà! Je ferai dire des messes, mé.

— Ça coûte gros.

— J'en ferai toujours dire une, et Ton vôîixa après! Aimée, occupe-toi de ton beurre. Toirt va à la débandade, ici, et c'est demain le marché. Remue-toi plus que ça.

La Sucrine s'en va donc à la laiterie. Elle prend un à un les po|s de grès, rangés le long du mur, dans lesquels repose le lait tiré de Tavant-veille. Elle en verse la couche supérieure dans sa large buie, nettoie du doigt les parois et repose les vases, dont le fond contient le petitlait, destiné aux bêtes. Dès que toute sa crème est réunie, elle vide sa buie dans la baratte-, assujettit contre ses jambes la haute boîte cylindrique, rabat le couvercle foré, met verticaderaent" en branle le bâton captif terminé en pilon. Elle doit battre ainsi pendant une demi-heure; la crème alors aura pris des teintes jaunes, sera épaissie^

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deviendra compacie, La masBe solide surnagera aunlessua du lait à fromage. Ce sera* le beurre eth moche. 11 ne restera plus qu'à s'armer de la cuiller de bois, pour TégouOtef , le pétrir, XhabiUer en forme de coin et le mirauder coquettement. A l'ouvrage I

Aimée cependant bat^ bat toujours, enlève le couvercle et regarde : la crème reste blanche et limpide. Voilà une heure, voilà deux heures qu'elle baratte; elle sue à grosses gouttes: la liqueur grasse ne s'agrège point. Au bout de la iroisièmehenre, elte regarde de nouveau : son lait n'a pas changé d'aspect. Jamais pareille chose ne lui est arrivée; une crainte superstitieuse s'empared'elle. File abandonne le manche, fait un pas pour sortir, se ravise, s'entête, se remet àbaratter avec fureur. Le temps fuit, cinq tieures se sont écoulées .

— Es-tu endormie là? dit sa mère qui survient. Le soleil se couche et je t'avais recommandé à midi de faire le beurre I

La fille est toute paie. Elle reuTerse à demi la

baratte.

— Voyez ! Je bats à tour de bras depuis que je vous ai quittée. Et rien ! La crème ne veut pas prendre !

Elles se regardent, muettes et décontenancées.

11 n'est pas, dans les fermes, de marque plus certaine d'un sort jeté.

— Le maître, s'exclame sourdement laBuré en servant la soupe, voilà ben le reste : on ne peut plus faire de beurre!

Le rougeaud repousse son assiette, devient blême, quitte la salle et monte le chemin de rOrme-aux-Fées. Un peu avant minuit il rentre, exténué : l'homme gris l'a poursuivi sur le plateau.

Cet homme n'était sans doute pas vivant, car il a passé sur des tas de pierres sans faire plus de bruit qu'une belette. Buré, à force de courir, s'est pris, un instant, pour une bête que des chiens harcèlent.

— Tu es en nage, murmure sa femme qui a allumé la chandelle.

— Je ne peux plus résister à cette vie-là; j'irai dès demain trouver le berger. Éteins donc le suif, car je vois des flammes qui dansent.

LA CHASS£ A GUILLAUMJS

André Fleuse a rudement travaillé pour la défense de ses moulons. Oui, il a rudement travaillé, car au temps présent les bergers ne s'entr'aident plus, les chiens ont perdu le goût de combattre; et la méchante bête qui tendait l'embuscade au troupeau était d'expérience et rompue aux ruses. Joignez-y que les loups sont devenus rares dans la contrée et qu'on a perdu l'habitude de s'en défier. Or donc, le vieux pasteur, en arrivant un matin sur les friches, avait remarqué de Tinquiétude chez ses ouailles qui se rassemblaient, inertes, en peloton, au lieu de chercher leur prébende à l'éparpillée. Martinal flairait deçà delà, le nez haut, et malgré les coups de houlette se réfugiait derrière les talons de son maître.

— Pour sûr, pensa Fleuse qui se souvint à point des jours de sa jeunesse, y a du nouveau.

Il f]t des rondes à mi-côte et descendit jusqu^au ruisseau où la terre est plus molle. A force d'examiner et de retourner les feuilles, il découvrit, en travers du sentier des aunes, l'empreinte d'un pied de bête. Tout autre aurait juré qu'un mâtin de grande taille avait marché là ; mais le talon était gros et large, la plante figurait trois fossettes; les doigts, armés d'ongles massifs, s'alloDgeaieni ea pointe. Ge n'était poÎBrt là' le pied carré du chien^ avec son taloa étroit et ses oo^es menus« Le bei'ger se iraGoato^à kJHnênie, au (onà de sa.compre9aoLre,.q^'ua loup élsait desceiid« des bois de; la Mafyenna, ee qui présageait de g;itaodes neiges, et que Feavie de gsAle^ à ses mtoicuboas lai faisait arpenter la lande. Jki plat de sa bèsbette il effiaça les piqms ,. fit boane gacde. et retira seâ bêtes à la tombée du jour.

Au soleil suivant il: recommeiiiçaiSM'pèleFiiiage : l'animal de rapine aivaU sauté aui imème ennfroît et &'éLalt pcomeiié sor tout le pairodurs dui tr0ift^ peau. On devinait, à lia marque de ses aUées^ eft venues, qu'il s'était régalé de l'odeuar des- brcr biailles^ne pouvant £aire mieux pour le momenL

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Fleuse ramena sa bande un peu plus tard, de façon à tenir le loup en espérance et à étudier en même temps ses passées. Le lundis vers les trois heures de relevée, il y eut une panique chez les ovines. Le bonhomme quitta promptement son ami le genévrier; et durant que Matinal, aîidéde Noiraud:, rabattait les fuyards, il se plaça les mains en porter-vue et fouilla du regard les friches, brioi à bdn. Sur le coteau qui lui Êdsait face, entre une roehe et des buissons de genêts, un grand loup, Ile museau relevé etToreiUe droite, était debout, qui comptait les ouailles. 11 ne bougeait pas plus que la> pierre ; mais son pelage fauve, aux reflets jaunâtres, se détachait vivement sur le fond plus clair du steppe; Son corps long et efflanqué se dressait au-dessus des branches traînantes. La quetie horizontale, épaisse, terminée en panache gris, se déeoupait dans un vide ; le soleil, par instants, éclairait 1% pointe de ses poils drus; une raie noire s'étendait sur ses hautes jambes de devant. La distance était courte du bergev à lui ; mais la vallée les séparait, et il observait hardiment, se sentant hors d'ailieinile. André souflladans sa corne, et le bandit s'éloigna au petit tral'op; i chaque foulée, il jetait de

côté ses hanches maigres et de temps en temps retournait la tête.

— Grand'faim I murmura le pasteur.

Il alla chercher une oie, lui caasa les pattes et la porta sur Tautre versant. Et il passa deux nuits consécutives sur la friche avec ses moutons, en tenant les feux allumés. Le rôdeur mangea l'oie et n'osa se jeter sur le troupeau ; mais il n'était pas loin, àen jugerpar la terreur du chien. Fleuse, le troisième matin, mit un de ses doigts dans sa bouche, après quoi il le dressa en l'air. Un soupir de satisfaction lui échappa : le v»nt avait sauté au sud. Il était assuré maintenant d'être abordé du bon côté, car le loup qui médite une attaque s'avance toujours contre le vent, afin de ne pas livrer son odeur à l'ennemi. Le bonhomme avait caché près de son arbre une pelle et une serpe; il les prit et dévala sans retard pour établir une fosse au nord du troupeau, dans les refuites habituelles du brigand. Il choisit son emplacement près du Rutin, sur un tertre ombragé, entre deux flaques d'eau; c'est là que tous les pieds de retour étaient marqués. La besogne fut âpre. Sa blouse ôtée, il creusa un trou si profond, qu'à la fin le bord dépassait son chef de plus d'une coudée, et

que, sans le secours de pieux fichés dans la paroi, il n'aurait pului-même en sortir. Cette fosse, taillée en manière d'éteignoir, était beaucoup plus vaste à sa base qu'à l'orifice ; dès lors quiconque y tombait ne pouvait s'en échapper, par élan ni escalade. Le berger transporta et répandit au loin dans le marécage toute la terre extraite et nettoya patiemment le tertre, au point de faire disparaître toute trace de son travail. Cela fait, il recouvrit l'ouverture d'une couche légère de baguettes de saule disposées en croix ; chargea de mousse et de feuilles sèches le frêle plancher; rendit au sentier comme il imprimait à la fosse ce caractère de vétusté capricieuse propre aux campagnes désertes. Ses pieds, enveloppés d'écorce verte, n'avaient laissé ni marque ni odeur. A cinquante pas plus loin, où une autre ligne de retraite était possible, il bêcha négligemment afin de rendre l'endroit suspect.

La nuit tombait. Le berger regagna la friche, déposa ses outils, retira des broussailles une fourche et une lanterne, groupa ses brebiailles et se coucha devant elles, sous le vent, après s'être frotté d'herbes. Une bande d'étourneaux passa, venant du pays des pâturages, et plongea vers

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ré tang OÙ se briancent les roBean^, perefairirs soctûmes des peiqples d'oiseaux, Daass le loîiicain, Tessieu d'une* chan^ette cri» et des poues grondèrent sur le grai^ier du ehemin neuf; pais un silence pesant s'élÊ&dil sur la pkiûae:^ inhaibilée. , Ni lune ni étoiles ; une grande nappe terne, voilà tout. Quelquefois une brebis toussait ;.ayr leurs, une ron^e gémissaii brusquemei&t sous la dent des chèvres. Tout à coup les béliers se mirent à piaffer; Noiraud cessa de brouter et agiti sa crinière. Le berger, rasé dans un pli du terrrài, tenait la lanterne cachée sous sa limousine et ne bougeait point. Tous les animaux, peu après, s'agitèrent, s'élancèrent, se croisèrent en coarafil sans but ; Malinal grogna sourdemenC. Le bruit s'apaisa; les bêtes, la tête tendue, écoutaient. Fleuse avait le troupeau derrière lui , et faisait fejce à la vallée. « Le larron se traîne en ce mo^ ment sur le ventre, songea-t-il, et s'approche i couvert avant de bondir. Prends garde à té ! »

L'homme en était là de sa r^e%ion, lorsque soudain) les ouailles débandées s'enfuirent df une allure folle vers le plateau.. Qujelifues-unes bêlaient d'effroi; d'autres, trop essoufflées, râlaient en; galopant.

Le pasteur déjà était debout.

— GuillaMiBift, arrête! a^écria-t-il.

Guillaume, ehez nos paysans, est) le nom légendaire du. loup»

Le grand fauve, surexcité par ses longues convoitises, encorairagé paria nuit, s'il n'osa point passer où criait un homme, eut au moins la hardiesse de ne pas s'enfuir. Se jetant brusquement de côté, il« allait continuer sa chasse, lorsqu'au bout de la houiietle se balança la lanterne alhimée.

La vue du feu lui inspira plus de terreur que la voix humaiiiie..Il se rejeta suar son arrière-train, plia réchine; une oscillation nouvelle du falot le décida à rebrousser chemin. Maïs comme il retournait directement sur ses pas, te rayon lumineux s'allongea à sa droite, fila sur la bruyère, le poursuivît, l'éblouit, dressa devanit lui sa barrière rouge.. Le berger courait en agiitant sa lanterne et criait :

— Vire au bon endrét, Guillaume*,, saute par iei, Guillaume I

Le loup, vaiai<cu par l'épouvante, pointa vers la gauehe, dans la zofi<e sombre, suivit le vent et détala à pas muets. La lumière le suivait, léchait

les buissons près de lui, le refoulait toujours au couchant, tel qu'une lanière cinglant la croupe d'un poulain. Le son de la corne redoublait son effroi. Il franchit d'un saut le Rutin, se jeta rapidement dans la brousse, aperçut la terre fraîchement remuée, n'osa pas passer là, et se déroba pour enfiler le vieux sentier. Presqu'aussitôt des branches craquèrent ; un tapage de baguettes cassées éclata, suivi d'un bruissement de feuilles aplaties et de poussière tombant dans le vide ; le carnassier, emporté par son élan, avait culbuté dans la fosse.

Le berger rappela Matinal^ assembla ses moutons, les laissa calmés, s'arma de sa fourche et passa le ruisseau, la lanterne sous le bras. Il s'assit au bord du trou, tira un morceau de pain de sa poche, car il n'avait pas mangé depuis longtemps, et attendit le jour.

L'homme et l'animal sauvage, séparés par la longueur d'une pelle, tous deux immobiles, s'entendaient respirer. Dans ce tête-à-tête extraordinaire, ils se considéraient d'un œil avide, aucun d'eux n'ayant jamais vu de si près ni si longtemps le semblable de l'autre. Le loup se tenait debout dans une encoignure, au milieu des débris de

réboulement. La lumière venue du fallût fatiguait ses yeux accoutumés aux ténèbres; il clignotait et se tournait vers la paroi noire. Mais Tinstinct de conservation et la curiosité ramenaient invinciblement sa tète oscillante du côté de l'homme. Son regard oblique jetait des lueurs phosphorescentes; son museau obtus et allongé se fronçait du bout; ses oreilles courtes, doublées de poils ras, se dressaient avec de faibles tressaillements. Sa face brune, encadrée d'un collier gris, s'avançait tortueusement, à la fois féroce et placide ; des gouttes de sueur tombaient de sa langue.

L'homme, appuyé sur son coude, se souvenait de tout ce qu'on raconte des loups mystérieux ; voyait en celui-ci, même pris au piège, un prince de la nuit; le haïssait de ressembler aux chiens, mais cherchait dans le jaune de ses yeux des secrets profonds.

Dès que le crépuscule répandit ses premières clartés sur la vallée, le berger prit sa fourche, se pencha et chercha la place où frapper. Le loup s'accula au fond delà grotte et mordille fer. André Fleuse retira son arme à grand'peine, la jeta dans le sentier et secoua la tête. Oter la vie n'était pas son fait, il n'avait jamais pu s'y résoudre ; mais

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tuer le graiid voyageur im plaines lui répug^nait pkis que tout Ses ^ooaiHes étaient desofrmais It&rs de péril, car cet être, s'il deroeu'ilrit TÎvant après une pareille aveuturre, fuirait certaioeHient la contrée pour n'y jamais revemr. 11 lui St :

— Guillaume, va-t'en libre.

Il aHa quérir sa peHe et dégrada l'orifice afin que le fauve pAt sauter. Il s'appliquait à ne pas faire tomber la terre sur lui. Le loup, toujours immobile, suivait de l'œil totis les mouvements du travailleur.

Oui, André Fleuse a rudement travaillé pour la défense de ses brebis. Mais le voilà content de les avoir préservées sans pour cela donner la mort à cette grande bêle pensive. Un homme est derrière lui, dans la sente bouleversée ; un feomme si hâve, si tremblant, qu'on dirait qu^il va choir. C'est Buré, dépenaillé, la tête nue, l'œil éieint, les jambes raidies. 11 murmure d'une voix altérée :

— Berger, aie pitié de moil

Le vieil André se retourne, le Toit, laisse échapper sa pioche, lève les bras au ciel ; sa face se contracte affreusement; il veut parler, sa bouche s'y refuse.

— Fleuse, si tî'est toi qui as jeté le sort sur

ma maison, défais ce .que tu as fût! J'ai aesez pâti^ «ai N'y a plvis qne du chiendent sur ma terre; la£èvjeinehiiû.le; jecDurfiloutesiIes muits; n'ai-;ie pas I^aLr d'un animal saïuvage? Ce que tu demandeitas, }e le donaerai. Tures un bon oncle, tu vas me xdéld vrer, dis ?

Le pasteur lui pose lûntement une main sur la poitrine at répond :

— Là est ton maL

— Non, non; je n'ai pas.^ tu t'es trompé, tu t'es trompé !

L'autre se redresse, terrible, étend son doigt vers les cheveux roux., frémit et s'écrie :

— Par Robine, sois maudit !

fiuré se tord les bras, se roule sur le sol :

— Grâce, ^râce, berger ! Laisse-moi manger et dormir; ôte-moi mes visions !

11 pleure, fait à genoux le tour du vieillard sombre; rampe au hasard sur la terre émietlée... Mais voici que tout à coup il s'arrête éperdu : à la place du senlier, devant lui, la fosse béante ; sous le poids de son corps la crête s'éboule; il se retient, par une crispation suprême, mais sa tête dépasse ; et il aperçoit, à portée de son bras, un loup aux yeux flamboyants qui le regarde. La bête

farouche, croyant à une attaque décisive, secoue son collier de poils effilés et grince des dents ; la longue queue s'agite, les jambes frissonnent. Bure pousse un cri effroyable ; les mottes se détachent sous lui, une à une;Fafraissement du sol le mène plus près, toujours plus près du cauchemar vivant. Le talus cependant s'effondre, et le loup, découvrant enfin une issue, fait un bon prodigieux. Son museau heurte au passage le visage penché ; l'œil étincelant plonge dans l'œil hagard ; un souffle chaud court sur le crâne glacé; les ongles crochus s'appuient sur l'épaule contractée. Le grand voyageur, aspirant l'air libre dans un hoquet énorme, a sauté par-dessus l'homme et disparaît bientôt derrière les saules. Buré, souillé de terre, horrible, affolé, se relève, s'élance en battant l'air de ses deux mains, et répète avec force :

— Je suis un loup, je suis un loup !

Il essaye de marcher à la façon des quadrupèdes et s'enfuit du côté des friches en poussant de longs hurlements.

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