LA ROBINETTE ET LA SUCRINE
L'homme de la Jamette était, à dater de cette heure, devenu loup-garou. Ici quelques mots d'explication sont nécessaires. Suivant la tradition conservée dans nos campagnes, le garou était un chrétien débaptisé par l'effet d'un crime. Les victimes ou les témoins de tout forfait devaient en faire la révélation au curé. Celui-ci publiait au prône sa quérimonie, avec sommation au coupable inconnu de venir confesser sa faute. Si le criminel, après trois adjurations dominicales, s'obstinait à garder son secret, il était anathème, rejeté du giron de l'Église et condamné à errer la nuit sous forme d'animal. Le plus souvent, la malédiction lui infligeait la figure d'un loup, parce que le loup est plus effrayant dans la lé-
gende ; mais parfois aussi on voyait de ces garous métamorphosés en veau, en chat, en bique, etc. Chaque soir, au dernier tintement de Y Angélus, le débaptisé revêtait sa forme bestiale, et poussé par une force irrésistible se mettait en marche. D'aucuns se faisaient enfermer, mais à Fheure fatale ils s'échappaient par la fenêtre ou par la cheminée. Le garou rôdait toute la nuit sans pouvoir s'arrêter; prenait la voix de l'animal dont il avait l'apparence; et dans quelque lieu qu'il se trouva, fût-ce sur la cime d'un arbre, redevenait homme au lever du jour. Sa rédemption n'était possible que si un chrétien parvenait à le terrasser et à faire couler son sang par piqûre^ Alors on le portait prostrat à l'église ; mais poiiLr peu que le prêtre tardât à le couvrir de son é tôle, il biûsait ses liens, renversait tout, en arrivant devant les fonts baptismaux, et s'échappaiL Celui qui avait couru de la sorte pendant sept ans était IrréiBiissiblement damné. L'honune mort en état de garou ne restait pas sous terre. Il rongeait sen suaire, le rongeait sans l'epos et grattait au delà jusqu'à ce qu'il eût fait un trou pour sortir. Ces évadés du tombeau étaient grandement redoutables. Aussi, à une certaine époque, les sacris-
tains (k^aiienit visiter chaqiïe nciit le cimetière de leur paroisse, afin de voir si des tèles passaient. Pkâ tard on déeoitvnt un remède meilleur: lorsqu'on donnait la sépulture à un être soupçonné, la partie du cercueil correspondant au visage était renversée en dessous, de sorte cpie plus le garou trafvaillait, croyaioA remonter, plus au contraire il s'enfonçait dans les demeures souterraines.
Celte croyance, dans laquelle il serait possible tout au moins de tirouver un mythe : l'image symbolique du remords, cette croyance subsiste toujours, bien qu'affaiblie ; et la crise nouvelle de Buré, qui était passé de l'obsession i la lycanthropie, ne laissa pas de dooie dans l'esprit de ses parents. Ceua^-ci étaient consternés. Ils se disaient tout bas, de la Ronce à la Jamette, en dénaturant comme toujours le mot par la prononciation :
— Hélâ, mon Dieu, il court le guérou !
Il allait si loin et hurlait si fort, durant les longues nuits d'aujtomme, que d'autres paysans s'en aperçurent. On vint rendre visite i sa femme, pour causer, pour se repaître.
— Eh ben, la maîtresse, ça va donc tout à fait mal chez vous?
— Ah ? ne m'en parlez pas ; je ne savons plus que deveni !
— C'est tout bonnement un tour de physique qui vous a été joué.
— Ah I un vrai sort a été jeté, voilà l'affaire.
— Qu'en pense le père Fleuse ?
— Le vieux maudit 1 II ne met plus les pattes à la maison.
Il y eut un silence.
— Mais ce qui est fait par l'un peut être défait par l'autre. A votre place, je m'adresserais à quelqu'un de malin, pour conjurer.
— Le monde est si bête, à présent! J'ai peur des caquetages. J'avais eu l'idée de consulter le hongreur, mais c'est un savantasse et un esbrouffeur; je n'ai pas confiance.
— Et le berger de Panon? Il connaît tout ça, luil
La Buré riposta très bas, comme se parlant à elle-même :
— Les bergers se tiennent tretous comme les doigts de la main... Il refuserait.
— Par ma grand'foi, j'ai vu ici, dans les temps, un garçon qui ferait ben l'affaire : esprité, point en retard; et qui a des livres ousqu'y sait lire.
Le BEUGER 245
— Je le connais-t-il?
— Tiens, pardi : c'est Marin Langevin.
La grosse Aimée se trémoussa sur sa chaise.
— Oui, dit-elle, faut être francs; cti-là n'a pas son pareil. Mais voilà longtemps qu'il nous a tous renonces; depuis plusieurs mois ou n'a seulement pas ouï reparler de lui.
— Ta, ta, ta 1 Ce n'est pas mal aisé de retrouver le gars, puisqu'il réside chez son père. On le voit roulera tout moment du côté de Marolles. J'y vas justement jeudi au marché ; voulez-vous que je le prévienne ? Aussi vrai que je bois un verre de pommé, il viendra vous parler. J'y dirai. A votre santé, la compagnie !
— Envoyez-le toujours. Dans le malheur où nous sommes, péri pour péri, faut essayer de tous les remèdes.
La Sucrine oubliait ses transes à la pensée que le beau marchand de miel pourrait venir. Il vint. Un peu embarrassé, moins jovial qu'autrefois, le gars Langevin montrait cette défiance diplomatique du paysan auquel on doit proposer quelque chose. Il traîna sa charrette à bras sous le hangar, la recouvrit soigneusement de planches
afin de meltre en sûreté ses peaux de lapin, et
S4fi i£ BKRGEa
entra d'un pas méthodique dans la lavanderie^ car les fermiers n'osaient plus pénétrer dans la maison. On lui offrit la collation. Le&deuxfemaie& l'entouraient, prévenantes, affectneuses :
— Pourcpioi ne ¥enez-¥0U8 plus nmis ¥oir?
C'est pasgeniil d'abandoniier ses amis pareille* ment!
Buré, assis dans un coin» les mains sons ses cuisses, baissait la tète et marmottait des paroles incohérentes^
On causa du temps, des récoltes qui n'élaîait qu'à moitié bonnes, du conunercede chiffimB qui n'allait guère. Au bout d'une demi-heui'e, la maîtresse regarda fixement le garçon et loi versa de l'eau-de-vie.
— Gomme ça, vous faites votre toucnée sur la commune?
Langevin entendait ne pas perdre ses avantages.
— Aucunement. Le voisin m'a conté que vous aviez du nouveau à me dire; je suis venu à votre commandement.
— Pardi, on ne l'en, avait point chargé, c'était une manière de badinage ; mais on est content tout de même, de vous voir un brin. Au fait, puis-
que vous voilà, oa peut s'expliquer e&fiemblc. Savez-vouâ ce qui se passe à la Jamette.?.
— Non, cenâément; quoique par le voisia j'ea aie eu un aperçu»
— Mais oa ea parle partout, àdeux lieues loin ?
— Je ne me mêle point des affaires des autres. Elle vit qu'il tenait à rester sur la réserve.
— Soyez franc ; eausons^ le cœuit sur la maia. Il s'agit de désorcekr mon. homme. Voyons, y a-t-il de la ressource ?
— Ça dépend. De quelle façon c'ealril arrivé ?
— Le girabuge a pris tout de suite après la mort de mon père.
— Soupçonne2!>-voufi qvuéfffies-un&idlMQis monté le coup ?
Le rofigeaud sortit de sa torpeur et prononça le nom d'André Fleuse^
— Le berger? L'affaire alors sent mauvais, car les Fleuse ont de VinflmnGey de père en. iils»
— Je coyais que vous aviez de bons imprimés sur la physique ? Nous comptions quasiment sur vous.
Le coureur de chemins, caressé dans son amour-propre, ne résista pas au désir de se faire valoir. 11 répondit en se dandinant :
— Sans doute que je connais bien des recettes. Sur ce chapitre-là ce n'est pas commode de m'en remontrer. Et mes cartes, donc ! Par exemple, se battre avec Fleuse serait déplaisant. Y a du pour et du contre. Enfin, on peut essayer. Faut y réfléchir.
— Si tu me débarrasses, prononça gravement le fermier en venant à lui, n'y a rien qui tienne!
Il eut une courte hésitation et ajouta :
— Marche et sois tranquille ; je ne regarderai pas à Targent.
— Vous vous gaussez, le maître I Sâ-vous pas que l'argent rompt le charme ?
— Mais on peut payer autrement qu'en monnaie, objecta la Buré.
Aimée lui posa une main sur l'épaule, sous prétexte de se pencher vers la bouteille, et murmura :
— Y a toujours moyen de s'arranger.
Le fermier conclut d'un ton rude :
— En cas que tu réussisses, veux-tu ma fille ? Puisque tu lui faisais VamouVy à ce printemps, ça peut t' agréer?
Marin les examina l'un après l'autre. Le visage de la mère exprimait celte pensée alléchante :
— Il y a une dot, et quinze journaux de terre en plein rapport, francs d'hypothèques.
Le père, sans doute, lui semblait effrayant avec sa mine de déterré et son renom de loup-garou; mais laiille, dans sa laideur dodue, l'excitait et ranimait en lui des désirs assoupis. Cette proposition était si imprévue, qu'il demeura perplexe, ne sonnant mot. Ces histoires de revenants et de sorts jetés n'étaient, après tout, se répétat-il, qu'un tas de bourdes. La besogne ne consisterait qu'à rassurer des cerveaux malades, il en tirerait renommée, et il aurait de quoi pour le restant de ses jours. Le gagne-petit avait bonne envie d'accepter...
La Sucrinc s'accouda sur son dos, toute affriandée, et inclina la tête jusqu'à son oreille.
— Dites oui, allez ! mon brave petit homme, vous ne chômerez point; on rigolera comme par le passé ! Ça fera bisquer la Ironise, mais je m'en moque pas mal ! Nous serons heureux tout plein.
Le jeune homme se leva d'un mouvement brusque, repoussa le banc; une pâleur subite avait envahi ses traits. Pourquoi diable cette pie borgne lui avait-elle ainsi parlé de Louise? Il n'y pensait plus; était-ce donc utile de l'en faire