‹ Le bergerChapitre 14 sur 19 · LE B£A.6ER · texte numérisé non relu

LE B£A.6ER

res^u venir ? Ah ! loin de lâ^ car il y avait pensé le matin. En traversant cette plaime si îéeùaé^ » souvenirs, il s'était retourné plus d'uae fois afin d'apercevoir, làrbas, la doserie endormie sous les feuilles. Sans doute à celte table, où lesBuré le flattaient, ses appétits caressés- lui avaient enlevé la mémoire ; mais voilà q^u'on Lui jetait^comoie us coup de bâton sur la tête, le nom de Louisetie; qu'on lui montrait le chagrin de la pauvre ûlle; qu'on lui rappelait sa propre vilenie I La honte s'empara de lui.

— Tout décidé, dit-il, j'aurais la crainte de ne pas bien m'y prendre ; je préfère que vous vous adressiez à un autre.

Qui (ut penaud? On le devine. Use tira hors de la Jamette sans autre compliment et gag^joia le large. Au carrefour de Pierre-Gaut, le pèlerin fit halte et se gratta le front. Pour quejle raison Aimée annonçait-elle de la sorte que Louise éprouverait du dépit? La boaoe garcette ne Faivait donc pas oublié ? Son attachement résistait-il toujours malgré sa rancune?

La Sucrine doit avoir une apercevance de quelque chose, pensàrt-il ; elle aura vu pleurer sa cousine ! Dans ce cas-là, tout n'est pas fini.

Il se reimt «n route à grandes enjambées, accula sa charrette dans une jachère au pied d'un piwnHrier; et, le cœur battant, entra dans la cour de la Ronce-'Fleurie. La Robinette donnait en ce moraent la vivature à ses volailles. Debout sur la mar(Ae du logis, elle jetait des poignées de grain au milieu de la cour en poussant de petits cris d'appel, et les poules hâtives se bousculaient pour faire valoir leurs droits. Les élèves de l'année picoraient sans cesser de trotter. Les anciennes s'insinuaient dans la presse, réclamaient leur place à coups de bec et mangeaient au repos. Les coqs circulaient la tète hante, en se carrant. Une grosse huppée, au plumage ardoisé, restait tranquille derrière la fille qui lui envoyait sa part discrètement, comme par mégarde. C'était la préféréejTine pondeusecomme on n'en trouve guère. Lorsque la distribution fut achevée, Louise agita son devanteau, en fit tomber la poussière et plongea le godet dans la seille pour se laver les mains. Langevin ne l'avait pas quittée des yeux. Pour

le sûr elle était dolente. Quelle différence avec la mijaurée de la Jamette ! Là-bas, il se sentait butor, enfiévré, goulu; ici, au contraire, cette lavandière au corps mignon le rendait du premier

coup honnête et craintif. Il avait reçu son congé sans être las d'elle ni fatigué de l'attendre, et il la retrouvait ramené par l'espoir d'autrefois. Elle avait pour lui, vue avec ces yeux-là, tout le charme du nouveau joint à tout l'attrait du souvenir. Sans doute elle lui avait fait offense en le renvoyant ; mais il oubliait son humeur en pressentant qu'elle l'avait regretté. Il était tout attendri en la contemplant; reconnaissait sa pose , ses gestes, se rappelait des détails des conversations lointaines à l'examen des bras ou du fichu. Mais un souci se glissait dans son contentement : l'orgueil de Louise lui était connu ; consentirait-elle à faire la paix? Le garçon se tenait au bord du sentier vert. Derrière lui, à travers les chèvrefeuilles de la haie claire, on apercevait le toit des ruches et le jardinet tout plein de chrysanthèmes fleuris.

Elle traversa la cour étroite, l'aperçut au moment d'entrer dans l'écurie, rougit; s'arrêta, une main sur le loquet... Comme elle ne parlait pas, Langevin fit appel à tout son courage et dit d'une voix mal assurée :

— Bonjour, la Louise. Êtes-vous donc toujours courroucée?

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— Bonjour, Marin. Je n'ai pas de mauvaise pensée contre vous, mais vous auriez mieux fait de ne pas venir.

— Et pourquoi donc? N'ai-je pas toujours la même jiraitié? Ne voulez-vous plus être ma douce?

— Le temps en est bien passé. Vous m'avez trompée, je vous ai dit adieu. Ce qui est iiin est fini.

— Je ne vous ai point trompée; d'ailleurs, je vous en ai demandé excuse. Je reviens aujourd'hui, une fois de plus, vous prier de bon cœur. Ce qui doit être fini, Louise, c'est notre désaccord. Ahl je le vois bien, quoi que vous fassiez : on ne vous a pas consolée, ma chère fille; vous avez de la peine, allez! Et moi, je ne suis plus bastant ni joyeux comme autrefois; la vie m'est à charge, vous me manquez trop! C'est bien de la jeunesse perdue pour une embrouille de pas grand'chose... Et si vous consentiez à écouter la voix de sagesse, on irait tous deux, dimanche, acheter nos bagues à Mamers !

— Oui, j'ai du regret, je n'en disconviens pas; mais je n'irai pas aux bagues, parce que c'est bien assez d'être attrapée une fois. Vous êtes trop enclin à tenir les mêmes propos à l'une et

à l'autre, Maria; ralliance vous glisserait des doigts, je l'ai appris à mes dépens.

— Louise, Louise, vous bridez à gauche. L'orgueil vous emporte ; perdrons-nous donc ce bonheur, dont nous avons faim tous deux, fau.te d'un bon mouvement de votre part? Voyez, je suis glorieux, moi aussi; et pourtant je vous prie d'amour, quoique vous m'ayez bien fort molesté.

Faites de même à mon égard au lieu d'agir

en têtue!

— Pour me parler ainsi, avez-vous la permission de ma cousine?

— Tout justement j'arrive de chez elle. Je Tai rafusée rapport à vous, il y a moins d'une heure ; oui, refusée rapport à vous.

La jeune fille, prête à céder, fut saisie à ce mot d'une soudaine irritation. II revenait donc encore de la Jamette, comme ce printemps? La visite à la Ronce ne passait qu'après! Elle repartit avec aigreur:

— Je vous remercie de la préférence. Mais encore faut-il savoir si vous n'aurez pas change d'idée d'ici la semaine prochaine. La Jamette n'est si guère loin I

Le garçon s'écria, tremblant d'une sourde colère:

— Louise, je suis sincère... Je n'ai jamais été coupable de la grande tromperie; ne me traitez pas pareillement ! On ne renvoie de celte manièrelà que les mauvais garnements.

Elle ouvrît la porte de l'écurie sans rien dire, hésitante, espérant qu'il la suivrait, et prit sa fourche à trois dents pour retourner la litière. Langevin, exaspéré, serra à demi les poings et laissa tomber ces paroles, sous le coup de l'âpre fureur que cause une amitié refusée :

— Eh bien, adieu ! Je vas retourner chez ceux qui veulent de moi, puisque ceux que je mettais • au-dessus me méprisent!

L'enfant de la Ronce l'entendit mal; mais au lieu de besogner, elle songea que Jean était revenu, qu'il l'aimait et lui parlait comme au temps jadis ; son cœur se dégonfla, allégé du poids de sa colère. Le croc lui cheut des mains ; elle revint à la porte, oubliant tout fors son amour, qui la brûlait... Marin était parti. La pauvrette, bien contristée, courut à la barrière et l'aperçut qui dévalait. Elle joignit les mains : il ne se retourna pas.

— Reviens, reviens ; je te croirai, je veux être encore ta douce ! Parle-moi comme tout à l'heure.

serre-moi contre toi; reviens, Jean, pour que nous allions aux bagues !

La Robineite s'imaginait crier bien fort, mais ne faisait guère plus de bruit qu'un moucheron, tant l'émoi lui serrait les lèvres ; et l'ami de l'an passé faisait claquer ses sabots dans la boue sans se douter que le bonheur le rappelait par derrière. Le vent d'octobre, ennemi des floraisons, emportait du mauvais côté les paroles amoureuses; et l'on n'entendait autour de la Ronce que le croassement triste des corbeaux qui tournoyaient sur la plaine avec de grandes ailes noires.

UN GUÉRISSfiUX

Un peu avant le soleil couchant, les habitants de la Jamette ouïrent un bruit de cahots dans leur cour. Comme on ne se risquait plus guère à venir chez eux, ils s'avancèrent curieusement jusqu'à la porte. Langevin remisait sa charrette.

— Me voilà revenu, dit-il en entrant. J'ai réfléchi. Tout ce qui a été en question tantôt est décidé. Topez là. Comme si le notaire y avait passé, quoi I Et on va donner du tintouin au berger, je m'en charge !

Il était nerveux, rageur; avait le ton rude, les gestes saccadés. Il demanda à boire et embrassa la grosse fille.

Buré lui saisit le bras anxieusement :

— Écoute, avant de nous embarquer là-dedans : peux-lu?

L'autre ricana.

— Et pourquoi donc que je ne pourrais pas?

Vous courez le guérou? La belle affaire! C'est rien du tout de vous guérir. Je veux taper dans le tas, mél Vous voirrez! La maltresse, avez-vous une écurie disponible ?

— Oui, hélas! puisqu'on a vendu pus de la moitié des bêtes !

— Faites-y un lit. Vous, Aimée, mettez de l'eau au feu.

Son livre à la main, il parcourut le jardin et cueillit diverses plantes. De retour à la lavanderie, il frictionna le fermier au front, au cœur et autour des poignets; le força à boire une infusion de feuilles de pavot; ensuite il le mena coucher et l'enferma à clef.

Le gars s'était placé devant la porte, haussant les épaules et murmurant :

— Tout ça, c'est des blagues. N'y a pas de fenêtre. Un bon somme et tout sera dit.

Il reprit dans sa poche le livre graisseux et dit d'un ton grave toutes sortes de formules, d'exorcismes, soi-disant tirés de la Clavicule de Salo-

iiion. Les deux femmes, ahuries, suivaient chacun de ses gestes et le mouvement de ses lèvres sans oser bouger. La nuit venue, il cessa. Bientôt, dans récurie, s'élevèrent des plaintes lugubres. Langevin, qui les entendait pour la première fois, frissonna.

— Rentrons, fit-il. La porte est solide; nous ne servons à rien là.

Une demi-heure plus tard, le vacarme avait cessé. Le marchand de miel reprit confiance.

— Ça s'est apaisé, voyez -vous? Il dort à présent. J'en étais sûr.

Un peu plus tard, tous trois écoutèrent par le trou de la serrure. Rien.

S'il était tombé en pâmoison? s'exclama la fermière. Quand on a le guignon, faut tout craindre.

— Entrons en douceur, si vous y tenez. Mais cachez la chandelle avec votre tablier.

Ils se glissèrent un à un sur la pointe, du pied. Le lit était vide.

L'épouvante les rendit muets pendant quelques instants.

— Vingt bons dieux! Par où a-t-il pu sortir?

Aimée indiqua du doigt, au-dessus du râtelier,

Touverture de Tabat-foin. Les toiles d'araignée étaient balayées par le passage d'un corps.

— Mais alors il est dans le grenier?

La Buré hocha la tête.

— Non, bonnes gens. Celui qui court le guérou ne s'arrête point 1 II doit marcher tant que la nuitée dure!

— Voyons; j'ai remarqué que Téchelle delà boîte du fenil est ôtée.

— Ça ne fait rien, allez !

Ils se rendirent sous cette lucarne et promenèrent à rez du sol leur suif allumé. Deux empreintes de pieds étaient marquées profondément dans la boue. Buré avait sauté et faisait sa nuit!

— Vous n'avez pas la main chanceuse, Langevin.

— Je m'y reprendrai ; soyez tranquille.

— Si vous nous tiriez les cartes? demanda la Sucrine. On saurait toujours ce que ça annonce.

— Je veux, ma foi, bien. Mais j'ai un autre plan. Dites-moi s'il y a sur la ferme un haut talus planté de vieilles trognes de chêne?

— Tout de même; à main gauche, en passant par la brèche du chaume d'avoine.

— Voilà mon affaire. Nous y mènerons le

maître pas plus tard que demain, au coup de midi.

A l'heure convenue, ils s'y rendirent tous, car le lycantrophe était rentré à l'aube, suivant son habitude. Le physicien choisit deux arbres très rapprochés l'un de l'autre, dont les ramées s'inclinaient jusqu'à terre; coupa les broussailles parasites, courba avec d'infinies précautions des branches feuillues de chacun des arbres, les réunit et les tordit en cercle.

— Ceci, dit-il, est « le cerceau de chêne vert ». Venez, maître Duré. Il s'agit de passer trois fois dans le rond , sans casser bois ni feuille. Plongez, la tête en avant, et laissez-vous glisser: votre femme vous recevra au bas du talus, durant que je prononcerai les paroles. Il faudra remonter sans prendre haleine et à reculons.

La bizarre cérémonie commença. Les quatre acteurs de la scène gardaient la même gravité. Ils accomplissaient là une chose qu'on raconte partout: comment dès lors s'étonner de la faire? Et comment, d'autre part, n'être pas dominé par l'Inexplicable? Les Buré, eux, en étaient arrivés progressivement à tout appréhender et tout admettre ; leur imagination surmenée les avait en-

tratnés hors des limites de la vie commune. Pour Langevin, il était^ depuis la veille, en proie à une exaltation passionnée. Amené par le dépit, retenu par la vantardise, il s'était piqtfé au jeu; tombé au milieu de terreurs fantastiques, il perdait de minute en minute la notion du réel; la fièvre contagieuse des autres s'emparait de lui. Son amour-propre aidant, il finissait, croyant au mal, par croire à l'efficacité de ses remèdes; et, phénomène singulier, il ne doutait plus qu'une lutte secrèle existât entre lui et le berger, et prenait celui-ci en exécration par envie de le vaincre.

Buré cependant, le visage en feu,' passait et repassait dans le cercle des branches enlacées.

Le soir, il mangea mieux que d'habitude; mais, après le souper, il disparut. Le guérisseur fut saisi d'un véritable accès de fureur.

— Ah! gueux! s'écria-t-il en brandissant le poing dans la direction du Puits-à-l' Anglais , tu l'emportes; mais je vais te punir! Appoi1ez-moi, Aimée, apportez-moi un tléau de batteur en grange.

Ainsi armé, il descendit jusqu'à l'entrée de l'herbage. Un épais brouillard s'étendaitsur toute la vallée et rendait plus profondes les ténèbres

de cette nuit sans lune. Le garçon ôta son chapeau, le pétrît entre ses mains et le lança violemment sur l'herbe.

— Tu es le berger, toi, lui dit-il; par la vertu de l'enchantement, tu représentes Fieuse. Eh bien, écoute: tu vas délivrer Buré tout de suite. Tu es le berger; soumets-toi. Ah! tu ne veux pas? Ah ! tu ne veux pas?

Alors il se mit à l'écraser de coups de fléau. Sa rage était si forte, qu'il geignait à chaque décharge, amsi qu'un fendeur de bois. De temps à autre, il répétait d'une voix sourde :

— En as-tu assez, à présent? T'en faut -il encore, satané berger?

Et il frappait toujours sur le chapeau, avec une rage insensée.

Quelqu'un sortit de l'ombre, venant à lui ; un grand corps de vieillard, enveloppé de brume.

— Qui va là? balbutia le jeune homme, qui fît deux pas en arrière.

Il apercevait bien un fantôme, de taille prodigieuse, revêtu de quelques apparences humaines; mais ses yeux se fermaient malgré lui, et il n'en voyait pas davantage.

L'être se baissa et presque aussitôt lui replaça

son chapeau sur la tête. Le poussant ensuite par les épaules, il lui jeta un mot, un seul mot dans l'oreille

— Robine !

L'autre se sentit froid jusqu'aux os, prit lafuite, rentra à la ferme et tomba anéanti sur une chaise.

— Qu'avez-vous? Que qu'il y a?

— Je viens... je viens de voir votre père dans la pâture I

Cette nuit-là, les Gobelins redoublèrent leur vacarme dans la grange et dans les greniers; mais nul ne s'avisa de les déranger en leurs besognes.

Langevin et Buré gravissent côte à côte le chemin qui conduit aux friches. Les haies, dépouillées de leurs dernières feuilles, paraissent noires sous la bruine. Dans le creux dessillons qui suintent, l'eau s'allonge en flaques jaunâtres. On n'entend d'autre bruit que le choc mou des sabots contre les pierres visqueuses.

— Ecoutez, le maître; je suis au bout de mon

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rouleau. Je ne connais plus que deux choses à tenter : une que je ne vous conseille pas, et l'autre que nous allons faire. Après ça, si on ne réussit point, quoique j'aie confiance, il faudra mander le médecin, car il ne vous reste que le souffle; et dans l'état où vousvoilà, vous ne seriez pas capable de passer l'hiver.

— Non, non, répond l'homme d'un air sombre; je ne veux pas que les bourgeois de la ville mettent le nez dans mes affaires !

— Eh bien, allons-y; à nous deux!

— Quoi donc que c'est, comme ça, que tu ne veux pas me conseiller?

— Ah! pas peu de chose. Ce qui rend le berger plus puissant que moi, savez-vous, c'est sa connaissance des plantes. Il nous tient par là. Or, quand il est impossible de conjurer le sort, la seule chance qui reste est...

Le gars regarde derrière lui et baisse la voix. — ... Est dans la mort du sorcier.

Buré devient livide, se comprime la poitrine à deux mains.

— Oh! non, oh ! non; pas tuer!

Il est pris d'un spasme, chancelle, s'affaisse au bord d'un labouré.

— Tuer un hommes c'est trop affreux... Dieu!

que c'est lourd à porter!

•r— Mais il n'en est pas question, entendez-vous bien? Je vous planterais là, plutôt! Tandis qu'un animal à quatre pattes, ça ne compte pas. Donc que nous laisserons en paix le vieux dur-à-cuire pour casser la frimousse à son bouc. Suivant tout ce que j'ai lu et ouï conter, la mort de leur bête familière dompte les pasteurs. Fleuse perdra son pouvoir à l'heure où le sang de Noiraud aura coulé .

— Marchons. Tant que le jour luit, je ne crains rien.

lis cessent de parler, s'avancent, atteignent l'extrémité supérieure du steppe. Le brouillard tombe autour d'eux et les enveloppe de sa buée flottante. Ils glissent tortueusement, l'échiné pliée, derrière les houx qui pleurent, abordent la zone dénudée et se traînent sur les genoux. Le solitaire, drapé dans sa limousine, est accroupi là-haut près de son genévrier favori. La tête enfoncée dans les épaules, comme un héron qui sommeille, l'ancien contemple fixement le vide et n'a pas connaissance des bruits de la terre. Les brebis paissent plus loin, sur l'arête déclive où l'automne a mûri ses derniers gazons. Le chien à

Toeil vairon est couché devant elles, léchant avec quiétude ses pattes mouillées. Le bouc insoumis, guidé par son caprice vers les broussailles, erre à récart sur la butte; les hommes ne sont plus séparés de lui que par dix enjambées. Tous les deux ouvrent leur couteau, le vieux couteau à manche de bois, à lame usée, dont ils firent usage, il y a peu d'heures, pour couper leur pain. Langevin pousse un sifflement léger, se redresse à demi, agite mystérieusement son mouchoir. Noiraud entend, se retourne, regarde et flaire. La vue soudaine de ces vivants l'étonné et l'inquiète; il fouette l'air de sa queue courte; les glandes de son cou charnu oscillent; mais la curiosité enfin l'emporte, il s'approche en achevant de broyer une touffe de ciguë.

— Allons, Buré, murmure le jeune homme, un bon coup au défaut de l'épaule!

Le rougeaud rejette le coude en arrière, prend son élan... Mais cette figure allongée, barbue et narquoise, le stupéfie; ces yeux bridés, dont l'iris doré a des miroitements métalliques, le fascinent; devant cette physionomie étonnante et railleuse, il demeure inerte et sa main s'abat sans force sur la peau dure.

— Je ne peux pas ! soupire-t-il.

Le crépuscule est proche. Il brûle de s'enfuir, porte mollement un second coup et se lève. Langevin repousse à grand'peine le bouc irrité qui couche alors vers eux ses cornes vengeresses :

— Mais, tapez donc, sapré feignant, puisqu'on est venu pour ça! Eh ben, attendez : je vas lui régler son compte, moi !

. A peine le mot prononcé, il se rue sur l'animal, qui se dérobe ; essaye de le saisir par le chanfrein, pendant que la pointe de son couteau cherche l'endroit mortel. Buré, affolé, se cramponne à son compagnon et frappe dans le vide. Noiraud, ramassé sur ses pattes massives, lance au hasard des coups de tête formidables, mouette avec fureur, se débat, échappe aux étreintes ; revient, d'une poussée de son poitrail puant renverse l'agresseur. Deux fois l'arme, mal dirigée, a plongé dans l'épaisse crinière et labouré le rude cuir. Le garou se collette avec l'un, avec l'autre, et profère des cris indistincts en s'accrochant à son compagnon ; le marchand de miel, paralysé par les deux bras qui l'enserrent, roule, se relève, frappe, retombe en jurant. A la troisième décharge le couteau se brise; Noiraud,

égratîgné une fois de plus, à l'instant où Buré lui mord un jarret, rue et tourne sur lui-même. Des ongles déterrent des cailloux, des arbustes cassés gémissent... Et le grand berger, réveillé par le bruit, debout sur la lande, assiste au spectacle extraordinaire de cette mêlée, bataille de deux hommes et d'un bouc au fond du brouillard.

— Tiens ben, mon Noiraud, s'exclame-t-il avec force; j'arrive.

Il s'avance à pas immenses, sa houlette sur l'épaule. Langevin l'aperçoit le premier.

— Voilà Fleuse. Il peut nous arriver du pire. Décampons.

Tous les deux, cherchant à cacher leur visage, remontent la friche à grand'erre. Le bouc frémissant les poursuit.

La voix du berger les atteint, si vite qu'ils aillent ; la voix du berger, qui leur crie :

— Buré, Langevin. Souvenez-vous.

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