‹ Le bergerChapitre 15 sur 19 · NOIRAUD LE BOUC · texte numérisé non relu

NOIRAUD LE BOUC

l'apparition de l'éghalier

— Dis donc, la Louise ?

— Pla!t-il, mon père?

— As-tu ouï reparler des gens de la Jamette ?

— J'ai vu avant-hier votre sœur à la messe des morts.

— Que qu'elle en dit?

— Pas grand'chose. Je l'ai accostée quasiment par force. Elle m'a conté que son homme est pis, et elle aben mauvaise mine itou.

— Pauvre garçaille, on peut te riposter par la

même devise. Tu n'as plus les couleurs fraîches, va ! Du temps que le marchand de miel te par^ lait, il n'en était point de même.

— Vous badinez. Je n'y pense plus.

— Je voudrais le crère.

— C'est pas ça qui me taquine.

— Quoi donc?

— Eh ben, j'ai grand souci de notre oncle Fleuse. Il ne vient plus coucher au Puits, ne touche seulement pas à son pain ; le pauvre berger décline, il n'a que la peau et les os.

— Ah ! répondit le journalier de la Ronce, il se passe, à cette heure, des affaires terribles dans notre famille. Je n'y vois pas clair, moi ; comment tout cela fmira-t-il ?

— Je l'ai aperçu ce matin du côté de Pierre- Gaul. Il pansait son bouc; c'est à croire que Noiraud a eu du chamaillis avec les béliers. Je cherchais le berger pour lui donner de la soupe ; faut qu'on le réconforte malgré lui, pas vrai ? Mais il m'a rabrouée de la belle sorte! C'est la première fois qu'il entre en pareille fâcherie contre moi.

— Ne t'en fais pas de chagrin. Il ne t'a pas rudoyée rapport au manque d'amitié ; mais ces

gens-là ne souffrent jamais qu'on les dérange, quand ils guettent...

On assure que ce galopin de Langevin est toujours à la ferme. Qui se ressemble s'assemble. En voilà un qui nous a trahis I Mais si tu en as pris ton parti, ce n'estpas la peine de revenir làdessus.

— Excusez, mon père, parlons-en. Aussi bien, ça m'étouffe, car la feintise est de trop entre nous deux : l'ancienne idée ne m'a point quittée... La conduite de Marin est vilaine ; mais moi aussi j'ai eu des torts.

Robinet marqua une extrême surprise.

— Oui, j'ai eu un grand tort, je me suis butée. Quand on tient aux gens, faut pas être si hautaine. En guise de le ramener, je l'ai poussé tout droit où il est.

. — Mais il y a longtemps qu'il fait l'amour à la Aimée ?

— Est-ce que je sais! Il allait de son côté, comme ça, par foucades; et puis revenait à moi, avec bon repentir.

— Quand l' as-tu revu?

— Le marchand m'a demandé pardon trois fois : ce printemps, cet été et il y a deux semaines.

— Vanquiers que tu as été trop prompte. Ta défunte mère disait qu'on doit bien regarder les dents de son veau avant de le conduire en foire.

— Ah! notre père, que j'ai le cœur gros!

Tant que j'en ai été à même, je disais non ; mais comme j'ai faim de parier autrement, à présent qu'il ne doit plus revenir !

— C'est tout de même du caprice, ça!

— Non, allez ! Il y a quelques mois j'étais glorieuse ; la jalousie m'a matée, à l'heure qu'il est; voilà le fin mot.

Le naïf habitant de la Ronce, incapable d'en chercher plus long, ne comprenait en tout ceci qu'une chose, à savoir que sa fille pâtissait et que ça la soulageait une miette de vider son cœur. L'abandonnée n'avait personne que lui au monde : ne fallait-il pas avec elle être un peu mère? La regardant, femme triste, il la revoyait petite fille, alors qu'elle l'embrassait, à Theure de la méridienne, pour avoir une belle pelote en fleurs de coucous. Tout était bien changé, depuis lors; à mesure que les enfants grandissent, les pères grisonnent ! Mais il retournait dans ce passé, les yeux sur Louise, et se souvenant de la gamine,

éprouvait une affection plus attendrie pour la Robinette de vingt ans qui pleurait.

— Parlons-en donc, songeait-il, quoique ça ne serve à rien. Puisque ça lui fait du bien, de se douloir, à c't'e petite 1

— Avez-vous appris la nouvelle, mon père, que leur mariage est décidé V

— Si je te répondais non, je mentirais.

— Mon Dieu ! Et dire qu'il était là, au coin de noire étable, à me prier, voilà quinze jours !

— C'est un rien du tout.

— Les hommes ne sont pas de même pâte que nous.

— Ily a de l'un et de l'autre; mais plus de mauvais que de bons.

— Ah! s'écria-t-elle; il n'était pas mauvais, lui 1 Aimée, Aimée, c'est loi qui l'as retiré !

Le père, effrayé, lui demanda, après quelques instants d'hésitation :

— Veux- tu que j'aille lui parler ?

— Gardez-vous-en bien ! J'aurai de la force, soyez tranquille. Rien ne saura ce que j'endure.

— Faut te secouer un peu, fille, pour changer le cours de les idées. Le souper est fini, notre feu s'éteint ; tu devrais aller à la Bousselière.

— Ma foi, non, couchons-nous.

— Écoute, il n'y en a que pour dix minutes; c'est la première veillée de la saison; puisqu'on t'a invitée à peler les poires, vas-y. Un bout de causette, ça distrait la jeunesse.

— Je n'ai point envie de me récréer.

— Oui, c'est ça; cache-toi de nout' voisinage, et la Sucrine dira : c Elle ne va plus aux vcilloirs chez les amis, parce qu'elle endêve ! >

— Ah ! elle jaserait pareillement, la maudite caille coiffée^ vous le pensez ? Eh bien, je ne le veux pas, j'irai ! Partons.

— Pas moi. Je suis trop las d'avoir chargé de la pierre. Mais, n'y manque pas, toi. Prends la lanterne, les chemins sont pleins d'eau. Tu reviendras quant-et les gens de Courtillon.

Elle va toujours se désennuyer un brin, la pauvre mignonne, pensait l'homme en se couchant.

Et Louise, agitée d'un frisson, se disait en suivant la sente :

— En ce moment, ils sont ensemble à la Jamette, qui causent tout bas I

Oui, le surlendemain de la fête des morts, Langevin et la Sucrine étaient ensemble à la Jamette; mais ils ne se parlaient point tout bas. Silencieux et farouche, le gtérisseur marchait par la chambre, comme une âme en peine ; pâle, débraillé, malpropre, il s'avançait d'une allure saccadée vers la fenêtre, hochaft la tête et reprenait sa promenade machinale. Au bruit de ses pas se mariait le tic tac régulier de Thorloge à poids. La grosse fille pleurnichait au coin de la cheminée. Près de la table, Buré le garou était étendu dans un vieux fauteuil de jonc tressé, la tête renversée, les bras retombants et les pieds allongés sur l'arête biscornue du landier. Épuisé, en proie à l'accablement, le misérable ne courait plus. Désormais, lorsqu'il tentait de s'échapper, aux premières ténèbres, Marin et les deux femmes parvenaient aie retenir. Tous passaient la nuit autour du feu, avec des chandelles allumées, afin de se préserver mutuellement du cauchemar. On

dormait le jour. Au cours dewS vêprées, l'homme criait faiblement, presque bas, ayant perdu ses forces ; toutefois, pour opposer un obstacle à la violence de ses effarements, le prétendu physicien avait percé les bras du fauteuil et glissé d'un trou à l'autre une solide traverse ; de telle sorte que Buré se trouvait emprisonné sur son siège. Une corde lâcUe, partant du dossier pour s'enrouler autour lie chaque coude, rendait impossible tout mouvement de ses mains en avant.

— Voyons, s'éeria aigrement la fermière qui, assise devant la table, écossait des pois, faut pourtant se décider à manger ; tout va être froid.

La soupe aux choux fumait dans le grand plat évasé ; et la haute cuiller, plantée droite au milieu du pain mitonné, semblait attendre qu'on la mît en branle pour emplir les assiettes à fleurs bleues.

— C'est pas la peine de pousser ma chaise, marmotta le rougeaud ; j'ai point faim, le ventre me brûle.

— Voilà où ça mène de se fier à des gens qui se vantent de connaître la physique sans ren savoir !

Langevin fit mine de ne pas entendre. .

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Buré se mit à geindre. La Aimée se servit une platée de soupe et demanda :

— Êtes-vous toujours dans l'intention de partir ce soir, Marin ?

— Sans doute... si je peux, toutefois. Enfin, il fait noir comme dans un four : je vas toujours essayer.

La maîtresse poussa la soupière de son côté, sans même tourner la tète et sans l'invilcr autrement.

— Eh beu, alors, je ficherai le camp itou, moi, hurla l'homme ensorselé, car je ne veux pas rester tout seul I J'irai plutôt trouver le berger !

A ce moment même, un tas de pommes de terre s'éboula par hasard dans l'angle obscur de la chambre, et quelques-uns des tubercules roulèrent jusqu'au pied du banc. Le bruit des cuillers sur la faïence cessa brusquement; Buré exhala un râle effroyable et se tordit si furieusement dans sa grande chaise qu'il brisa la corde.

11 y avait bien du changement, depuis une semaine. Il y avait bien du changement, depuis

que les deux hommes avaient tenté de tuer le bouc du Pu ils-à-l' Anglais. Le vacarme redoublait. Les bestiaux ne demeuraient plus à l'étable, par la raison que chaque nuit une main invisible démontait les portes. Des voix sortaient du noir, autour des bâtiments, aussi grêles qu'un sanglot, qui disaient :

— Je suis Robine le pendu.

Tant que le soleil éclairait la campagne, les gens de la Jamette apercevaient le berger, et aussi Noiraud qui rôdait sans trêve, effrayants comme la Vengeance. Ils étaient là, toujours; ils étaient partout, enveloppant d'un cercle funèbre la ferme assiégée. Langevin, saisi à'I'égal des autres du vertige de la terreur, n'osait plus sortir. Les heures se succédaient, interminables, dans le sombre conciliabule des quatre épouvantés. Énervés et pantelants, ils subissaient, côte à côte, l'influence de la contagion. Loin de se rapprocher sous le lien des angoisses partagées, ils se prenaient l'un l'autre sourdement en haine. Ainsi que des naufragés sur un radeau, ils caressaient en silence d'horribles pensées égoïstes, songeant au moyen de se délivrer au prix d'un acolyte livré en rançon.

— Vous m'avez fourré dans un piège, disait Langevin.

— Tu t'es vanté d'une science que tu n'avais pas, répondait la fermière.

Celle-ci se glissa un jour secrètement près du berger, qui faisait le tour de l'herbage, et lui jeta ces mots à travers la haie :

« Mon oncle, laissez la Jamette en repos; c'est le marchand de miel tout seul qui vous veut du mal. »

Le vieux pasteur fit un geste énigmatique, écoula le vent et passa.

Langevin prenait ces gens en aversion. La Sucrine, loin de lui inspirer les mêmes désirs qu'autrefois, lui semblait maintenant un objet repoussant. Il regrettait amèrement sa gaieté perdue, son bonheur détruit; à la pensée de Louise, ses regrets se changeaient en remords. La vue de cette ferme, où l'avenir ne se présentait plus à lui que sous la forme d'une catastrophe, lui était insupportable. 11 accusait les autres de ses affres, tout comme il était accusé par eux, et leur haine réciproque grandissait. La fermière lui montrait le poing :

— Guérisseux de quatre sous... Tu as aggravé

le sortilège au lieu d'y porter remède. On ne voulait point de té; tu nous as entortillés à force de vanteries! Pour gripper nos écus avec notre fille!

— Ahl je m'en moque pas mal, de tout ça! Je ne demande qu'à démarrer 3e votre barque, pour n'y revenir qu'à la semaine des quatre jeudis !

Il partit un matin isans rien dire, abandonnant sa charrette. Masqué par le pignon, il gagna tout courant le clos de derrière. Mais voilà qu'au tournant des trois souches, le berger parut en face de lui. André Fleuse n'avait pas sa figure ordinaire ; une colère chaude faisait tressauter son menton. Ses deux mains al)attues serraient le manche d'une faux. Le sorcier jeta son bonnet sur la crête du premier sillon, pour marquer la bomBy et dit clairement :

— Tourne ou je te retourne.

Le gars, en proie au vertige de la peur, se vit acculé entre l'instrument terrible et une rangée d'arbres. Ses jambes tremblèrent, il tenta vainement de parler, s'éloigna à reculons et revint s'asseoir dans la lavanderie.

Le lendemain soir il renouvela sa tentative en longeant, nu-pieds, la bordure de vieux saules qui sépare le guéret de la charrière. Il écoutait à

chaque pas et scrutait de Toeil les ténèbres. Il vit alors ce que jamais homme n'avait vu. Les arbres rabougris, tout penchés et tordus, avec des têtes rondes, se changeaient en père Fleuse et en père Robine. Il touchait les écorces blanchâtres, passait le doigt sur les rugosités des cimes émondées...

— Ce sont^pourtant bienTies arbres, se disait-

Mais aussitôt, revus à distance, les saules antiques reprenaient figure humaine ; il y en avait qui bougeaient, d'autres qui avaient l'air d'ouvrir une bouche. Une branche morte se détacha avec un petit bruit sec, qui lui sembla formidable. Il se sentit froid dans le dos, fit demitour, et tout en se répétant : « C'est rien du tout; que je suis bête 1 » il rentra, hors d'haleine, à la Jamette.

Ils passèrent la nuit, tous les quatre, à se quereller. Par instants ils se faisaient peur l'un à l'autre. Langevin fit le serment de partir, coûte que coûte, le soir suivant; et afin de se forcer lui-même à l'acte de courage qu'il méditait, il annonça résolument son départ.

Oui, le surlendemain de la fête des marts, à rheure du souper, Langevin et la Sucrine étaient ensemble à la Jamelte ; mais ils ne se parlaient point tout bas. Sans même regarder la fille, le marchand de miel ouvrit la porte et dit :

— Cette fois, c'est pour tout de bon, salut !

Et pendant que Buré, retombé dans ses crises, brisait la barre de sa chaise, il traversa la cour et disparut dans l'ombre.

Le gars rampait sans bruit d'un buisson à l'autre afin que le berger ne l'aperçût pas. Il craignait aussi le bouc, et aussi Buré le garou qui, ses liens brisés, avait dû s'échapper dans la campagne... Et il craignait encore la nuit redoutable, qui recèle tant de mystères sous ses voiles. Langevin entendait les battements de son cœur. Il ne riait plus d'André Fleuse ni des sorts jetés. Les tourments du fermier étaient chose certaine ; le temps des gogues était passé, et la science du pasteur désormais prouvée. Si celuilà me touche de ses herbes, je suis perdu comme

l'autre, soDgeait-il ; j'ai voulu tuer son associé : sa faux ni sa houlette ne me manqueraient!

Et il S'éloignait pas à pas de la Jamette, retenant son souffle. Avant de s'engager dans le grand guéret, il noua autour de son col une guirlande de lierre terrestre : il avait lu dans son livre que ça préserve des maléfices. Et de se couler entre deux sillons, à la façon des putois traqués.

Arrivé à Pierre-Gaut sans méchef, le gagne-petit respira largement. Il écouta: rien. Berger ni bouc ne l'avaient découvert à la sortie. Il voyait à ses pieds l'étroite vallée du Rutin, et en face de lui la côte escarpée qui mène aux plaines de Panon. Une lueur blafarde apparaissait en haut, sur la gauche, tombant des fenêlres closes de la Bousselière. Tout parlait de délivrance ; l'aventure maudite était finie; il recommencerait demain à vivre comme autrefois, et à dormir sans transes !

Le jeune homme, tout ragaillardi, descendit la pente , franchit d'un saut le chemin et passa la planche du pré. Les aunes et les frênes, aux rameaux enlacés en dôme, couvraient le sentier. Sur le flanc du lalus les sauges défleuries dressaient leurs têtes sèches. Marin s'avançait vers

réclialier ; son soulier écrasait çà et là, dans l'herbe, des coquilles vides de limaçons. Or, en advenant auprès de la claie, ilaperçut une masse sombre posée sur la barré supérieure. Les ténèbres étaient si épaisses dans ce val couvert, qu'aucune forme précise ne se détachait. On eût dit d'une grosse boule affourchée sur Téchalier, et cette rondeur s'agitait un peu. Le coureur de routes, si intense que fût son émoi, ne pensa point à retourner gur ses pas, car nul danger de ce côté-là n'était comparable aux angoisses de la Jamette. Son idée fixe, d'ailleurs, le poussait vers son village : il fallait passer. Si le berger s'était avisé de le poursuivre!... Oui, il fallait passer. Le gars s'approcha et vit, non plus une boule, mais un gros être, à demi couché sur la poutrelle. Quelque chose se balançait audessus, pareil aux ailes d'un large chapeau. Il fit un pas de plus : le chevaucheur de l'échalier avait une grande barbe.

En proie au délire de la peur, frère de la folie. Marin mit un pied sur le montoir et s'élança pour enjamber la barrière. Une voix s'éleva tout à coup, sourde et terrible :

— Tourne ou je te retourna!

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Le malheureux perdit l'équilibre; ses mains battirent l'air, rencontrèrent au passage un corps velu, cherchèrent instinctivement l'appui des barreaux et se crispèrent sur deux cornes recourbées. Il retomba de l'autre côté en tournoyant, l'échiné pliée sous le poids de l'être nocturne qui s'attachait à lui. Des bras noueux frap-* paient ses épaules, un ventre tiède s'étalait sur son dos, et partout sur sa tête de longues touffes de poils promenaient leurs horribles chatouillements. Dans son indicible épouvante, il se pencha davantage pour fuir l'étreinte; porta les doigts en arrière, en se débattant; palpa des cuisses brûlantes qui se collaient à ses reins... Hors d'état de rejeter son fardeau vivant, peu à peu il s'y cramponna, par l'effet du vertige; le serra contre lui ainsi que les pères qui portent leur enfançon les soirs d'assemblée; et il se mit à fuir, suant la fièvre sous son cavalier fantastique. Une odeur rebutante le poursuivait; une respiration humide glissait sur sa joue; et, par instants, lorsque ses ongles s'enfonçaient convulsivement sous les fesses poilues de l'effroyable compagnon, celui-ci poussait une sorte de ricanement sinistre.

Langevin, pliant sous le foix, monta la côte cl

arriva sur le plateau. Devant lui le chemin de Panon, à sa gauche le sentier delà Ronce-Fleurie; là l'existence insouciante, ici l'amour trahi de l'année passée! Et sur son dos, le chevaucheur écrasant, venu de la Jamette; l'ange noir de la punition! Il marchait toujours, la poitrine en feu, l'écume à la bouche; tombait sur les genoux, se relevait, marchait encore. Il fil de la sorte trois fois le tour du champ de trèfle au bord duquel il avait laissé Louise le maudire, au temps où le rossignol chaulait. Sans savoir où il allait, il essaya de courir; aperçut des arbres, songea à monter dedans... et tout à coup roula sur le sol en découvrant, à une portée de fusil, les murs de la Bousselière 'accroupis entre deux rangées de noyers.

« Au secours! hurla-t-il. J'ai porté le bouc, le guérou ; j'ai porté le démon ! »

L'animal essayait de remonter sur lui. Marin fit un suprême effort; et, bousculé à chaque pas par son ennemi, atteignit enfin le seuil de la ferme.

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