‹ Le bergerChapitre 16 sur 19 · UNE VEILLÉE · texte numérisé non relu

UNE VEILLÉE

De Taulre côté de la porte, dans la grande lavanderie, on chantait. Les veilleurs étaient assis en rond devant la cheminée où flambaient les racines d'un pommier. La fumée, en montant, léchait le ventre arrondi du chaudron pendu à la crémaillère. De rapides étincelles mouchetaient la suie pâteuse, et la lourde odeur des pommes de terre bouillies refluait. Les vieillards se tenaient aux deux coins de l'âtre ; la jeunesse occupait les bancs poussés au hasard ; des voisines, qui avaient apporté leur chaise, comblaient les intervalles. Ceux qui avaient trop chaud prenaient place sur une pl|inche soutenue par deux escabelles, près du mur; deux gars, perchés sur le coffre, fumaient leur pipe côte à côte et crachaient dans

une seille défoncée. Sur la table, trois pichets de cidre et trois tasses. Quiconque avait soif rinçait un de ces verres primitifs, buvait et revenait s'asseoir. Les affamés retiraient une pomme de terre; soufflaient dessus, après l'avoir fendue, pour la faire fumer; et l'essuyaient longuement sur leur manche. Qui voulait fixer l'attention de l'auditoire criait plus fort que les autres ; des enfants sommeillaient debout, la tête appuyée sur le giron de leur mère.

Cétixil la pelée des poires. Deux immenses corbeilles d'osier et un baquet vermoulu avaient été placés devant les sièges, à portée des mains. On prenait d'un côté les fruits intacts, pour les rejeter de l'autre après la besogne accomplie ;♦ le baquet recevait les pelures. Chacun évaluait, en travaillant, ce qu'il faudrait de rondeaux pour la fournée, et ce que pèsek*ait, après la cuisson, le tas de poires tapées. Plusieurs employaient leur temps d'une autre manière : la mère-grand, sa quenouille passée sous l'aisselle et la laine aux lèvres^ tournait, le bras tendu, son fuseau familier; cette autre fabriquait du filet, le pied monté sur le barreau de sa chaise et son ouvrage fixé au genou par une épiiigle; une tricoteuse

comptait ses points et se grattait les tempes du bout de sa longue aiguille. Le fermier, assis sur un billot au milieu de débris de toute sorte, tressait des paillons. Son voisin, le menton rentré et les coudes au large, taillait des éclisses; de menus fragments de châtaignier sautaient sous la serpette et retombaient au milieu de la compagnie; d'autres serraient des chevelures de chanvre entre leurs dents et cordaient yn fouet; d'aucuns se dandinaient sans rien faire. De temps en temps, au milieu de ces bruits multiples, on entendait une fille s'exclamer:

— Ne recommence pas, Constant, ou je te claque ! ,

Dès que les veilleurs eurenl mis en train leurs besognes diverses, la conversation devint générale. On parla d'abord du temps et des récoltes. Deux laboureurs se prirent à discuter, l'un soutenant qu'il tombait trop de pluie, l'autre assurant que la terre n'était pas assez trempée.

— Y a du pour et du contre, interrompit un vieux métayer ; faut que ça mouille, mais' faut pas que ça noie ; faut que ça sèche, mais faut pas que ça gerce. Au surplus, ce n'est jamais ben comme on voudrait.

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La dispute continua.

— Ah ! s'excla ma un vieux journalier, le bon Dieu a un rude tintouin avec vous autres. Chacun demande à son goût ; y ne doit plus savoir auquel entendre.

Cette conversation ennuyait les femmes; on pria la grande Lisa de dire une chanson. La grande Lisa, celle qui avait eu un enfant du temps qu'elle était servante, passait pour la meilleure chanteuse du carré.

— Elle vous tire ça du gosier, faisaient remarquer les bonnes gens, qu'on l'entendrait d'une

demi-Jieue.

Pas de veillée complète sans elle. Après s'être

fait convenablement prier, elle entonna le Beau

MétaycTy de sa voix glapissante.

Au couplet final de la déclaration, elle affecla

un léger mouvement de gargarisme et fila les

sons en grasseyant :

11 me dit : < Ma Bertrane, Pour té j' suis tout eu feu; L*éclat de tes yeux Reluit jusqu'en mon âme ; Quand auras-tu fini De me faire langui? •

— C'est plaisant, tout de même ! s'exclama un laboureur enthousiaste.

— Oui, appuya le fermier; la mâtine déglo?e ça gentiment.

Quand les paysans sont réjouis par une chanson, ils en redemandent une autre; c'est leur façon d'applaudir. Lisa dut donc en débiter cinq ou six, jusqu'à épuisement.

Un gars en s'approchant- dit :

— Qu'on a d'agrément avec té, Lisa! Faut que je te bise !

Elle le menaça d'une pomme de terre qui fumait dans ses mains :

— Au large ! Éloigne ta vilaine frimousse, ou gare !

— Allons, ne te fâche pas. Quand ma barbe sera faite, samedi soir, n'on verra...

— Oh! pardi, on verra un sot rasé, ren de plus.

Le galant se retira penaud, au milieu des rires.

11 fut ensuite question de ronder. Mais Louise ne voulait pas, et d'ailleurs les poires n'étaient pas pelées.

— En ce cas, que qu'on va faire à présent pour

se diverti? demanda un gars qui ne travaillait point.

— Mouche donc la chandelle, pour t' occuper.

Le flâneur pressa de ses doigts ronds la mèche

et réteignit, pour faire une farce.

— Ton coup est manqué, va, lui dit-on ; le foyer nous éclaire. Ne connais-tu que cette bêtise-là pour nous diverti?

La vieille Jeannette Poitvin,-qui grelottait au €oin de l'âtre, grommela :

— Au jour d'aujord'hui la quenaille ne sait plus raconter les belles histoires, quand on est ensemble ! Tout s'en va.

— Mais vous, la mère, qui en connaissez tant, pourqué que vous n'en diriez pas une ?

— On a trop de peine à m'ouïr ; je n'ai plus de dents.

— C'est ren que ça. Commencez donc, vos racontailles sont si plaisantes!

— Veyons, reprit alors la septuagénaire de ce ton sentencieux qu'affectent les campagnards dès qu'ils entrent dans le domaine du récit ; quoi que je vous dégloserais ben, comme ça? Faut-y que je dise le conte de YOisillonnée?

— Oui, oui ; je l'connaissons point.

— Moi, je Tconnais, fit observer la fermière, mais je le trouve biau.

— Eh ben, le v'ià tel que je l'ai appris de mes gens quand j'étais jeunette :

Y a des années, du temps que le monde payait la dîme, Victor Lefèvre, de Sainte-Sabine, en compagnie de son pâtour qui portait une lanternb éteinte, s'en vint frapper à la porte de l'écurie de Tessé.

— Cénéri, qui dit, dors-tu ?'

— Oui, je dors.

— Lève-té.

— Que faire?

— Le mioche est quant-et-moi. Veux-tu veni à rOisillonnée ? Le grand Louzier nous espère au pied de la friche.

— Quelle heure qu'il est ?

Neuf heures ; le monde est couché.

— Queu temps qui fait?

— Y gèle à pierre fendre. Le ciel est noir à ne pas laisser reconnaître une vache d'une souris.

— As-tu apporté des ramées?

— Oui, et une lanterne aussi.

— C'est que ça m'ennuie censément de me rhabiller.

— Viens donc^capon; on aura tant de plaisi!

— Ma foi tant pis, je me lève. Attends-moi une miette.

Les v'ià partis tous trois. A cette époque-là^ les gars de ferme, qui n'étaient pas feignants comme ceux d'à présent, ne trouvaient ren de pus régalant que de couri ensemble à la petite chasse, durant les soirées d'hiver, quand n'y avait point de veilloirs dans leuz environs. On ne connaît pus ça. D'aucunes fois les filles y allaient de même ; elles ne craignaient pas l'onglée, ni les glissades non plus. C'était, pour lors, de vraies rustiques.

Sâ-vous seulement comment que ça se manigance, l'oisillonnée ? Pargué non ; la chose est si tombée en oubliance ! Eh ben, on fait choix d'une nuit rudement froide et chargée de brouillarcj. En ces occasions-là, voyez-vous, les merles, les verdiers et autres bêtes de leu sorte se rassemblent et font leu couchée sous le vent, dans le pied d.es haies. Le mieux est d'être quatre : d'un côté, celui qui tient la gaule; de l'autre, le pâtour avec la lanterne d'écurie à demi mussée sous sa blouse ; devant et derrrière le gamin, les deux porteurs de ramées. Faut des branches garnies ;

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de feuillards, et plates comme des battoirs. On marche sans bruit le long^ des broussailles. Le premier frappe tout mollement le fourré du bout de sa perche. Les oisillons sont réveillés en sursaut, n'y voient goutte ; se jettent, tout engourdis, à l'opposé du tapage; aperçoivent à rez de terre la lueur du fallot, sont attirés et tournent avec lourdeur autour de la lumière. Alors les gars, munis de rames, les visent à la volée et cognent dessus. C'est souvent le pâtour qui reçoit les coups, mais ça ne fait ren. On ramasse dans l'herbe les abattus, d'aucuns morts, d'autres pas; et on a permission de rigoler jusqu'à temps qu'on recommence à la haie suivante. Quand n'y a pas de vent, ça vaut mieux, pasqu'on entend les oiseaux remuer. Souventes fois il a été rapporté de ces tournées-là un plein bissac de moinailles. Donc que Victor Lefùvre, le grand Cénéri et Louzier de Gouffard s'en vont avec le gardeux d'oies du côté des brousses. L'un qui jase, l'autre qui se cogne contre un âbre, le troisième qui tousse et le dernier qui se fiche par terre : les v'ià tous quatre en partie de plaisi. Donc que. Louzier est chargé de la gaule et qu'il s'en va tapant sur les ronciers, durant que Cénéri guette

les oiseaux en tenant sa rame dressée. Donc que du cœur de la buissonnée des bestioles partent; se débattent, alourdies; traînent leur aile pesante. Attention, c'est une couchée! Louzier, d'un coup de bonnet, abat une mésange ; Fèvre refoule deux verdiers sous son ramiau; Généri a renversé une biau volatile sous le rideau dé lierre. Il le cherche, la bête n'est qu'étourdie et bavole; il la prend dans ses mains, s'approche de la lanterne : c'est un pinson mâle. Le joli pinson, avec son ventre fauve, ses ailes barrées de blanc et son dos vert qui miroiteJ

— Ah, ah! que fait le garçon, je tiens là un mignon emplumé. On verra demain s'il est aussi faraud dans la casserole.

— Généri, t'aurais tort de m'y mettre. Écarte les doigts, que je m'envole.

Je vous laisse à penser si notre laboureux est ébaubi !

— Merci Dieu! qu'il s'exclame; v'ià un pinson qui cause comme le monde!

L'oiseau se met à lui parler dans le tuyau de l'oreille. Les autres n'entendent point.

— Pinson j'parais, pinson j'suis pas. Lâche-mé.

— Tu dois avoir meilleur goût que les autres,

pisque t'as bec si ben affilé : ma douce amie t'accommodera demain en fricassée.

— Si tu me laisses aller, Cénéri, j'te ferai connaître la branche de coudre ous que j'étais perdié; tu la tailleras en fourche, et par elle seras conduit où y a des trésors en terre,

— Plumé, plumé !

— Si tu me rends l'air libre, Cénéri, j'apprendrai à ta douce ce que tu n'as pas su lui apprendre : le goût de toi-même; car je donne l'amour aux femmes et le bonheur aux hommes, à ma fantaisie. Autant tu lui déplais, mon pauvre gars, autant elle brûlera à ta vue.

— Si c'est ainsi, mon petit gaillard, je ne te

plumerai mie, mais te porterai chez ma douce,

en une belle cage, et l'amour y entrera quant-etnous.

— Nenni;j'ai besoin de mes ailes pour être jeudi matin à trois mille lieues d'ici pour un baptême. En ta cage marri serais et me vengeris.

— On me baillerait six liards, que je ne te lâcherais point ! Tu y iras.

— Garde-mé donc! dit l'oiseau [en soupirant; mais ce sera à ton dam. »

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Donc que le lendemain, qui tombait un di~ manche, le jeune homme détala tout joyeux, sa cage sous le bras et son pinson mâle dedans, tlu côté de chez la Ëazilie. On l'appelait comme ça du nom de Bazile le ménétrier, son défunt mari. La veuve était jeunette, accorte et ben alignée. Tous les gars de la paroisse en étaient afiriandés ; mais elle tournait son rouet sans péché, regrettant son homme par- ci, riant au nez des vivants par-là; supportant Cénéri pasqu'il y avait entr'eusses du cousinage, mais ennuyée de ses litanies vu qu'elle le trouvait potiacre*^ei malplaisant. Elle vivait comme ça dans son petit ménage, pauvre de monnaie et riche d'ennui; le violon de Bazile dormait sur le faite de l'armoire parmi des toiles d'araigne; et le nez sur son dévidoir, elle songeait, pour passer le temps, aux giroflées à cinq feuilles que le cher homme avait en son vivant coutume de lui offrir après boire.

Donc qu'elle aperçoit le labourcux qui arrive, et donc qu'elle se met à bâiller à grande goulée.

— Bonjour, la Bazilie. J't'avais promis un cadiau. Or j't'en apporte un de rareté : un pinison

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