‹ Le bergerChapitre 17 sur 19 · Sale. I · texte numérisé non relu

Sale. I

mâle, un pinson parlant, que j'ai attrapé àToisillonnée.

— Quoique c'est que ça mange, c't*oisillonlà?

•— J'n'en sais, ma fé, ren; mais pisqu'il cause, il te le dira.

La veuve, ben ahurie de la visite, tient sa bouche close ; et le gars Cénéri d'accrocher gentiment la cage à un clou, entre la fenêtre et le coffre.

— Viens donc le voir, ton oisiau, cousine; comme il est frisquet !

Elle y vient, pour se récréer une minute. Ah! mes amis! dès que Tpinson et elle se sont entreregardés, la gentille veuve se sent, du coup, toute échauboulée. Son sang galope, ses cheveux grésillent, et les idées de printemps se prennent à ronder dans sa cervelle. Elle chantonne malgré elle : tra lalalala... Puis v'ià qu'elle dévire les yeux sur le vilain meneux de charrue. Autre surprise : jamais elle ne l'avait vu comme ça. Donc qu'il lui paraît avenant, joliet, de bonne odeur. Quel air espritél Quel tournure de seigneur! Sa prunelle est pus douce que celle d'un meunier avec qui qu'on va d'accord aux noisettes ! Le mi*

racle n'a pas traîné : v'ià du coup que la Bazilie esi amoureuse de Cénéri.

— A présent, si n'en s'embrassait? fait le jeune homme qui n'avait pas besoin du pinson pour être en flamme.

— J'te l'accorde, pasque c'est dimanche, qu'elle répond sans le faire attendre.

Or jamais ça ne leux y était arrivé, rapport qu'elle avait eu jusque-là le gars en déplaisance.

Ils causent de tout près ; ce n'est pas comme les autres jours... Ils se mangent de l'œil et sont ben aises.

— Faut recommencer, qui dit.

Pisque c'est dimanche !

Elle tend sa joue. Ah ! mais, ça va trop vite, à c' le heure, mes amis!

Écoutez. V'ià, sur l'armoire, la boîte à violon qui s'ouvre toute seule; l'archet sort, se frotte luimême de colophane, et puis v'ià un air de danse qui se joue, et vivement, dame I comme au temps de Bazile. Ils se retournent ben assotis ; le violon est en l'air, de même que s'il tenait «^ une épaule, «t l'archet fait celui qui est poussé par une main dejoueux.

Les amoureux n'ont plus envie de s'accoler.

Ah ! mais non : pus du tout !

— C'est tout de même ça une drôle de musique ! que fait le laboureux.

Elle lui riposta en tremblant :

— Faut t'en aller. G'te chose-là me taquine trop.

Et tous deux d'ajouter :

— C'est grand dommage I

. Donc que le lendemain Cénéri pense comme

. — Si j'ai pas l'amour, j'aurai l'argent.

Y retourne au buisson ousqu'il a pris l'oiseau, trouve une branche de coudre marquée de fiente fraîche, la coupe en façon de fourchette, tient dons chaque main une des pointes et marche droit devant lui. Au bout de deux heures, la queue de la branche se met à danser au-dessus d'un tas de pierres.

— Allons, qui dit, me v'ià des bons. L'trésor est là.

A force de gratter et de creuser, y met à découvert un vieux pot. Y se frotte les mains de joie et l'ouvre : n'y a ren dedans. Tout déconfit, se mot à murmurer :

— Si j'ai pas Tarçent, j'aurai l'amour.

Et de retourner chez Bazilie. N'osant entrer, y cogne.

— Qui est là?

— Moi : Généri.

— Ah ! que je t'aime !

— Moi itou. Sors donc, ma douce, je serons mieux sous l'auvent.

Tout affamés l'un de l'autre, vont s'asseoir, malgré la froidure, à l'abri du toit de chaume, devant une corde de bois. Le gars bise la veuve, encore que cette fois-ci ce ne soit pas dimanche. Le premier baiser passe sans encombre, le second parait plus doux que miel. Â ['advenue du troisième, v'ià les huches qui se dressent, telles que paroissiens après Vite missa esty et commencent à marcher dans la cour. Pus de corde. Les rondins vont .et viennent, s'entre-saluent; les brins de frêne ont l'air de boiter, les billes de bouleau tournillent leur écorce blanche, en guise de robe de mariée. Y s'invitent, se placent tretous en rond. Une bûche d'ormeau grimpe sur la brouette et joue de la musique, durant qu'une trique de chêne fait le cavalier seul.

V'Ià encore nos amoureux ben empêchés. La

veuve se sauve et le gars, tout dépaysé, retourne tête liasse à sa ferme.

Le matin suivant, y revient et dit comme ça à travers la porte :

— La Bazilie, passe-moi la cage, que je lâche Toiseau. Faut se soumettre.

Ainsi est fait. Le pinson dit :

— T'as raison, Cénéri;j't' en aurais fait de pires. Mais te v'ià devenu bon garçon. Tu respectes à présent les gens de Vair^ j'veux te laisser la chance en partant. ,

Y s'envole. Le gars, rassuré, allonge la tête par dedans.

— M'aimes-tu encore, Bazilie?

— Pardi, pisqu'on doit se marier ensemble l N'est-ce pas? Le plus tôt sera le mieux. Entre donc.

— Huml et si les bûches allaient danser , comme hier?

— Ne t'inquiète pas; je les ai vendues ce matin à mon oncle.

— Mais. ..le violon de ton défunt, s'il allait jouer encore?.-.

— Y a pas de risque ; jTai jeté au feu hier soir. Dépêcherté donc d'entrer, mon mignon.

La vieille raconteuse fut louangée et chacun fît

ses réflexions. Le gars Constant , qui avait été soldat, haussa les épaules :

— Voilà pour le sûr une histoire ben emmanchée ; mais tout ça c'est des bêtises.

— Pardi, ajoutèrent les jeunes gens d'un air capable ; on n'y cret pas, non plus !

Plusieurs femmes protestèrent vivement.

— Oh I les biaux savants ! Depuis que la terre est terre, sachez-le, ces choses-là sont contées de père en fils comme certaines. Faut ben que ce soit vrai.

— Vos diableries, des choses vraies? Dites donc que les farceux se mettent, le soir, des draps blancs sur le dos pour vous faire couri; voilà le fin mot.

— Ah ! les maldisanls ! Y ne seraient pas si crânes, ben sûr, s'y traversaient la plaine à minuit sans compagnie.

Tout le monde se mit à rire, mais d'un rire contraint, comme si l'observation de la veilleuse eût répondu aux secrètes pensées de chacun.

— Bernique pour vos imaginations, reprit Constant; je ne crés que quand je vois, mé !

Un vieillard intervînt, pensif et sévère :

— As-tu quéquefois vu le vent, sapré nigaud?

LE DEUGER 307

Noji, n'est-ce pas? Eh ben, dis donc que le venl n'existe point !

Le neveu du fermier s'en mêla, affectant un ton gouailleur :

— C'était bon y a cent ans, vos fariboles. A cette heure, on est éduqué.

— Ouiche ! Éduqué à te saouler, la belle affaire ! Y a-t-il cent ans, espèce d'hurluberlu, que ta cousine Renotte a mis une chercheuse de pain à la porte, en refusant de lui donner ; que l'autre ra menacée de vengeance, et qu'une heure après la fille était couverte de poux sans pouvoir s'en débarrasser par onguents ni par prières?... Ne l'as-tu point vue comme nous trelous?

— Vanquiers que si Renotte s'était peignée pus souvent, ça ne lui serait pas arrivé. Ou donc que vous trouvez de la sorcellerie là-dedans?

— Faut-y entendre des choses pareilles 1 Et le cadet de la Denise, voyons, qui avait tué un chat noir à coups de pierre en s'en revenant de l'école, n'a-t-y pas été puni par les faiseux de tours? G'eist au vu et au su de tout le monde, qu'il lui était impossible de repasser dans' le chemin à cet endroit-là, même qqand on se mettait deux à le tirer par les bras ; qu'il avait perdu l'énlendement

et se cachait pour manger de la terre ! Il a fallu un physicien de Marolles pour le tirer de là au bout de trois semaines. Ainsi ; tu vois ben !

Les garçons ricanaient, un peu pour affecter le courage railleur, un peu pour taquiner les femmes.

— Non, vous avez tort de vous moquer, dit un journalier. Dans tout ça y a ben des mente ries, j'n'en disconviens pas; mais je vous acertène que d'aucunes gens ont des connaissances qui nous surpassent. Tenez, mon propre père m'a raconté là-dessus une affaire tout à fait sûre, qui est arrivée à une voisine de ma marraine. Elle avait été recherchée par un sorcier et l'avait refusé. Donc qu'elle se maria avec un autre. Et le, lendemain de ses noces, ne put se lever.

— Oh ! oh ! oh ! Et le marié, a-t-il pu se lever, lui?

— Tu n'es qu'un sot. Elle fut dix ans comme ça, sans pouvoir quitter le lit. Les remèdes des médecins n'y pouvaient ren. On fit mention au pauvre mari d'un particulier qui n'avait pas son égal pour défaire les tours. C'ti là demeurait à huit lieues loin. N'importe ; il alla le quérir, lui accorda un tiers de sa mesurée de l'année et le

ramena. Les Vlà advenus près de la malade.

— Avez-vous du cidre? que demande l'homme.

— Oui, et du vin, et de l'eau-de-vie.

— Baillez-moi du cidre, jTaime mieux.

Bon. Quand Fétranger eut bu à sa soif, il remplit un autre verre et le couvrit de deux serviettes posées en croix. Et puis il iit toutes sortes de simagrées par la chambre, se croisa les bras et attendit. La femme dans son lit et le maître dans sa chaise, restaient bouche ouverte. On frappa à la porte.

— Entrez, dit l'homme.

— Non, je ne veux pas, répondit quelqu'un du djhors.

— Entrez, je le commande.

Celui qui avait jeté le sort et qu'on n'avait pas revu depuis dix ans, entra en traînant la patte et se mit à grommeler :

— Je viens malgré moi.

— Bois aussi, malgré toi, ordonna le défaiseux dd tours.

— Non, non 1 criait le sorcier.

Il but tout de même, sans pouvoir s'en empêcher.

Et il reposait à peine le verre sur la table, que

la femme se leva bien ingambe el alla. arracher des poireaux pour faire la soupe. Guérie comme avec la main, quoi I

Le sorcier s'ensauva. Il lui était venu tout d'un coup sur la joue une tache brune qui ne s'effaça que trois jours avant sa mort. .

— Eh ben, moi, dit laJQleuse, j'ai ouï parler à la grand'mère de mon homme, d*une fille qui avait été la bonneamie d'un gobelin. Pour sa punition elle avait toujours froid et elle ne pouvait jamais regarder le feu. Elle se mettait -donc par force devant la cheminée, le nez du côté delà porte, TOUS entendez ben? Ça fait que l'année du grand hiver elle s'a si bien chauffée à cette vire-ik^ qu'elle s'a grillé aute chose que la figure. Donc qu'elle tfa jamais r6|pu s'asseoir, du depuis lors; non, jamais pu! ....

— Hélas ! v'ià tout de même une garcette qui n'était guère chanceuse !

Chacun, sur ce chapitre, fit appel à son intarissable répertoire, et les contes défilèrent nombreux, au milieu des exclamations et des railleries. Le dernier brocard d'un jeune homme exaspéra Jeannette Poitvin.

— C'est tout de même curieux de se gausser de

LE BERGER Sti

ça ici ! s'écria-t-elle, quand nous savons tretous ce qui se passe chez nos voisins de la Janiette ! A-vous pas la preuve sous vos yeux?

Les gens de la Bousselière lui firent signe de se taire, en lui désignant du doigt Louise de la .Ronce, qui, tapie dans un coin, gardait le silence. La pauvre Robinette, à ces mots de la vieille, était devenue toute rouge et son txicol lui avait échappé des mains. On en eut compassion.

— Voyons, voyons, la Louise, faut pas te chagriner. C'est point tes affaires. S'il fallait s'occuper comme ça des propos du monde, on n'aurait jamais fini. Chante-nous une chanson, ma fille, ça vaudra mieux. Tu chantes gentiment, on sera ben aise de t'ouïr.

— Nenni, fit-elle, je n'ai pas le cœur à la gaieté. J'aurais plus tôt fait de pleurer qu'autre chose.

La fermière lui mit affectueusement la main sur l'épaule.

— Elle a du chagrin; faut pas la contrarier.

— Eh ben, si c'est comme ça, allons nous coucher. II n'est déjà point de si bonne heure !

— Les gars, encore un coup de boisson?

offrit le fermier avec cette insistance hospitalière

3l2 LE BERGER

dont nos paysans ont conservé la tradition.

— Vous êtes ben honnête, le maître, mais on n'a besoin de ren.

— Pas de façons ! pisque c'est verSé !

— Ah 1 du moment que c'est versé I

Une femme tirait déjà son mari par la blouse.

— Arrives-tu? t'as pus soif. J'avons envie de dormi, nous autres. Bonsoir, la compagnie.

PARDON d'amour

Maria Langevin n'avait pas eu le courage d'entrer. Il ne voulait pas se montrer, loqueteux et souillé de boue, aux anciens camarades ; il se sentait trop pâle et trop défait pour affronter les regards. Couché en travers de la porte comme un chien fouetté, lui naguère le roi des veilloirs, il se pelotonnait dans l'ombre et dans sa hontCi ne demandant plus à ses semblables que le bruit de leur voix et la lueur protectrice de leur foyer. Refuge suprême contre les angoisses de la nuit et de la solitude. Le marchand de miel entendait tout. Cette gai été lui semblait prodigieuse, car l'homme s'étonne toujours que les hommes et la nature ne se mettent pas en fête pour ses joies et ne revêtent pas le deuil pour ses tristesses. Ces

récits fanlasliques, sortant de bouches paisibles, frappaient cruellement son oreille, lui rappelant à la fois ses bravades du temps passé et ses croyances palpitantes de l'heure présente. La mélancolie de Louise, qu'un lambeau de la conversation lui avait révélée, exaltait ses regrets jusqu'à la désespérance. Tout lui faisait mal... Et pourtant il était content d'être là, cardes ombres passaient au milieu du courtil, n'osant s'approcher, mais répiant. Il avait même reconnu, au pied du platane, la grande bête noire ! Le gars se rapetissait, grelottant, sur le seuil. Par derrière, le monde à face humaine, qui a des chandelles allumées et rassure; par devant, les êtres magiques dont les yeux luisent et qui terrassent; et tout autour, le noir.

La veillée prit fin. Des chaises furent traînées sur le carreau ; il y eut un roulement de poires dans les paniers. Des gens disaient bonsoir en faisant cliqueter leurs sabots ; quelques lanternes, balancées au bout de leur anjaeau de fer, grinçaient; on allait sortir. JLangevin bouleversé se redressa. Quel parti prendre? Si les veilleurs le trouvaient à la porte, en pareil équipage, il deviendrait un sujet de risée; autant dire qu'il

serait ahonli. S*il gagnait la campagne, au contraire, que ne lui arriverait-il pas ?... Il s'efforçait de penser vite à tout cela, pour trouver quelque chose; mais son cerveau était comme vidé. Une main pressa le loquet intérieur, afin d'ouvrir le battant d'en haut. Ce choc léger suffit pour l'arracher à sa torpeur; il fit un bond en avant. Le danger touché du doigt lui parut le plus redoutable. Lui, le beau coureur de fermes, être plainr, ossoti, chansonnc; lui, avouer sa peur, être aplati sous les quolibets qu'il n'avait jamais épargnés aux autres? Mille fois non ! L'orgueil fit ce que la raison n'avait pu faire : il rasa la muraille à grandes enjambées et disparut du côté de la plaine. Les veilleurs, passant brusquement d'une chambre éclairée dans l'obscurité, ne' l'aperçurent pas; et comme tout le monde parlait,nul ne l'ouït.

Marin avait enfilé le sentier de Panon; la plaine raontueuse était déserte; son inquiétude peu à peu devint moins poignante.

11 se répétait à chaque pas, pour mieux se convaincre :

— Dans trois quarts d'heure je serai chez nous.

Il lui fallait passer entre le Puits-à-l' Anglais et

la Ronce-Fleurie ; voilà qui le chiffonnait. Mais l'espace était large, et en prenant le long des chaintres, il pouvait éviter la vue de la maison de malheur et de la maison de regret. La terre, détrempée par les pluies, était si friable, qu'il enfonçait jusqu'aux chevilles et n'avançait guère. Cependant le hère avait aux trois quarts traversé le plateau, lorsque du côté du Puits, à main droite, il entendit clapoter l'eau dans le creux d'un champ de chaume. Elle jaillissait légèrement sous des foulées régulières ; la boue du fond rendait un son gras; le tapage cadencé se faisait plus distinct à chaque coup.

— Misère de misère ! murmura le chiffonnier, qui est-ce qui galope comme ça dans le patrouillis?

Malgré son extrême fatigue, il prit le pas de course et se jeta à gauche. Le galop cependant persistait, tantôt sonore dans les cloaques, tantôt étouffé dans la terre molle, toujours dirigé vers lui. 11 tourna la tète et ne put retenir un cri de détresse.

La bète cornue à longue barbe le poursuivait.

Ce fut une déroule extraordinaire sur le plateau sombre. L'être endiablé ne courait pas plus

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vite que i^homme, par suite de son allure sautillante; maisThomme sentait à chaque fossé ses jambes plus pesantes ; il perdait haleine et comprenait, dans son émoi, que bientôt la force de fuir lui ferait défaut.

II dévalait toujours à gauche, sans conscience de la route suivie, coupant en biais les pièces labourées. Tout à coup une grande ombre, dissimulée par des cytises, surgit à quatre pas devant lui.

Un spectre, qui brandissait une gaule recoui'bée en crosse... Le grand homme gris, le revenant de laJamelte!

Langevin se rappela qu'il avait frappé un sorcier à coups de fléau, en effigie, sous la forme de son propre chapeau; qu'il avait lardé un bouc noir à coups de couteau, qu'il avait ainsi encouru un sort... Il eut froid jusqu'à la moelle des os et balbutia :

— Cette fois-ci, je suis perdu 1 Y me tiennent pour la revenge !

— Tueur de bouc, arrête 1 cria la grande ombre.

Et la grande ombre fit tournoyer son bâton, lequel siffla dans l'air à la manière des aspics courroucés.

La bête aux pieds fourchus, arrivait par derrière. Le marchand de miel plongea désespérément dans la haie d'épines, parvint à passer.^ Devant lui un sellier battu, qui paraissait blanchâtre au bord du guéret sombre ; à droite, un sentier qui se déroulait en zigzags : il atteignit ce dernier et reprit sa course. Le spectre avec sa houlette levée et le chevancheur de Téchalier arrivaient à grande erre sur ses talons. Leurs pieds grinçaient sur le gfavier. Un souffle rauque s'échappait de leur bouche. Langevin entendait tout cela comme un murmure insaisissable; mais peu à peu, son épouvante grandissant, il lui sembla que le bruit croissait. Ses oreilles tintèrent, le souffle pour lui se changea en grondement; le murnmre faible devint roulement d'orage, puis vacarme énorme. Oui, il était perdu, car des cordes invisibles retenaient ses jambes; le cuir de ses souliers se faisait plomb; la terre, complice des sorciers, se collait à ses semelles pour le retarder. Les jointures des genoux ne jouaient plus; il s'empêtrait dans le brouillard et ne pouvait plus courir. Au souvenir des superstitions apprises, il essaya de se délivrer de l'insupportable lourdeur, deconjurerle sort en crachant trois fois sur sa poitrine ;

mais le remède fatidique resta vain, le poids de ses jambes augmenta. Connu pour son adresse, il ramassa, au saut de la route, une grosse pierre contre laquelle il venait de buter, et la lança avec un effort terrible vers ceux qui le suivaient : ceux qui le suivaient ne s'arrêtèrent pas. Le vent avait sans doute détourné la pierre.

— Non, non, se dit-il tout frémissant, ce n'est point le berger, ce n'est point son bouc. Ce sont des gobelins intuables qui en ont pris la figure! Je ne peux plus aller ; ils me tiennent !

Avant de se laisser choir pour mourir, il jeta un dernier regard devant lui, un regard d'adieu sur la campagne, salut suprême de la jeunesse à la nuit d'hiver... Obonheur I Quelqu'un traversait le vieux chemin, en face. Quelqu'un ! Une personne baptisée, un vivant I La présence d'un être réel affaiblit la puissance de l'hallucination ; il recouvra quelque peu de ses forces, tendit lefs bras en bégayant des mots incohérents et vint tomber auprès du voyageur attardé.

— Là, tenez; là, les revenants. Sauvez-moi!

L'être dont il implorait l'appui fut saisi d'effroi,

jeta un cri et voulut s'enfuir. Éperdu, le jeune homme allongea la main pour s'accrocher à lui et

saisit une jupe. C'était une femme ! Plus d'espoir alors ! Il leva les yeux pour voir du moins encore un semblable avant d'être piétiné par les garoux, et tout à coup poussa un soupir déchirant :

— Louise! Oh! c'est toi, Louise? Tu vois si je suis puni !

La Robinetle, en rentrant de la veillée, avait quitté ses voisins au dernier carrefour et suivait seule, sa lanterne éteinte à la main, le sentier de la Ronce-Fleurie. Elle se hâtait, entendant courir dans le chaume ; elle trembla en voyant un homme rouler à ses pieds. La voix de Langevin était méconnaissable lorsqu'il invoqua son secours; mais quand il la nomma, xjuand il dit: € Louise, Louise, > elle le reconnut avec son cœur. Autrefois il parlait ainsi; aurait-elle pu n'en pas garder mémoire?... Dans ses nuitées sans sommeil, elle essayait souvent de prononcer: « Louise » comme lui. Elle ne se demanda pas pourquoi il était revenu; comment il se trouvait là, souillé, haletant, inerte. Elle oublia tout, hormis ce mot, ce nom prononcé avec tendresse, jeté comme une prière; et, toute palpitante, se pencha :

— Marin, Marin, levez-vous donc.

— Hélas ! Je n'ai plus de force ! — Mon Dieu I êles-vous blessé ?

— Non, maïs j'ai un sort I Des gobelins me poursuivent... Regardez: les voilà, les voilà !

La bête noire et le grand spectre à la gaule brandie se tenaient immobiles à l'entrée du champ. Louise, à travers la brume épaisse, aperçutdeux formes confuses, fantômes incertains qui revêtirent à ses yeux des apparences fantastiques» Seule, elle aurait perdu tout sang-froid ; mais ici elle avait à défendre Marin retrouvé; Marin qui pour elle n'était plus coupable, étant malheureux. Avoir un faible à proléger la rendît vaillante ; racheter son ami et son bonheur des maléfices de la Jamelte lui parut doux, même au prix d'un danger terrible. Les femmes et les animaux ont seuls de ces témérités surhumaines pour couvrir de leur corps un petit. Elle qui croyait aux Esprits nocturnes; qui en voyait deux là, souillant dans son air; qui «'attendait à d*épouvantables surprises, bondit sur le talus, prompte, ardente, exaltée; et, la main étendue vers les quatre yeux flamboyants, lança dans la nuit morne son adjuration véhémente :

— Par saint Denis qui porte sa tète sous le bras.

3i2 LE BERGER

s'cciia-t-elle; par saint Ëliennequi guéril de la peur; par saint Loup et saint Harcou, je vous commande, garous et bêtes malicieuses, de laisser en paix l'homme repenti et de vous éloigner du chaume qui a porté le blé divin. fées que j'ai ouïes alors que j'étais petite fille, si vous n'avez pas délaissé nos friches, venez à mon secours dans l'ombre muette! Etoiles, luisez. Dieu qui es partout, délivre-moi! Éloignez-vous,- bêles; je ne vous appartiens, moi qui n'ai point de souillure; et Marin est la moitié de moi-même ! mon oncle, ô berger, toi qui as le don y que n'es-tu là pour m'empêcher de trembler si fort, pour défendre l'enfant de ta sœur; pour lui garder son promis, son Marin, son cher !

Sa voix, brisée par l'excès de l'épouvante, vibrait dans la campagne déserte; le buste fléchi, la tête renversée, elle défaillait. Mais elle restait droite sur sa racine d'arbre, inspirée et les bras en croix, avec la puissance nerveuse ^e la femme qui aime, qui lutte et consent à mourir.

Le grand spectre inclina jusqu'au sol son bâton de menace, soupira, toucha le dos de son compagnon ; et tous les deux disparurent sans bruil dans la profondeur du brouillard. Des oies sau-

vages passaient dans Tespace, jetant par intervalles leurs plaintes éclatantes. On eût dit de démons chassés fuyant vers de lointaines contrées. Louise revint toute frissonnante auprès du marchand de miel et lui murmura presque bas :

— Ils sont partis, Lange vin; reprenez vos sens, éloîgnons-nous. J'ai de la frayeur, à présent, je pleure malgré moi... Sauvons-nous vitement à la Ronce.

La maisonnette était peu distante; ils nlarchaient, appuyés Tun contre Tautre, promenant les yeux avec effroi derrière eux. Mais nul ne les suivait. Us atteignirent la petite barrière, reprirent haleine. Elle était entrée, lui non.

— Marin, .ne retournez pas à Panon ce soir; couchez plutôt dans notre fournil. Il fait mauvais voyager par ce temps-là; à la pointe du jour je ne dis pas. A moins que vous n'alliez...

— A la Jamelte? Ah! Louise, pouvez-vous bien penser encore une chose pareille, quand je suis là, sauvé par vous, crevant de honte, pour vous demander pardon I

— Ne causez pas de ça. Nous sommes trop émpyés tous les deux pour réfléchir à nos paroles.

— Si, si, j*en parlerai, d'autant que ce n*est pas de ce soir que le mot me brûle la bouche. Ma Louise, je suis un mauvais mâtin... Je ne mérite pas seulement qu'on me touche avec des pincettes ! Je me suis planté chez les Buré, j'ai voulu épouser la fille ; j'ai entrepris de défaire le sort du père, j'ai fait pour ça mille misères à votre oncle. Fleuse m'a tourmenté comme l'autre, pour se venger; tant pis, c'était mon dû. Mais si j'ai été vilain à ce point- là, bonne fille, ce fut, sachezle, par grand dépit de votre congé, et je me suis ensauvé de la Jamette avec votre pensée, en jurant de ne jamais y remettre les pieds. Mon amitié pour vous est telle que le premier jour, quand je vous demandai sous le frêne fendu. La leçon que je méritais pour mon oubliance a été bonne, je m'en souviendrai. Vous m'avez tiré de la mort, tout à l'heure, et délivré du charme; un homme qui le méconnaîtrait serait indigne de goûter au pain! Aussi, Louise, je vous prierai et je vous prierai tous les jours dé ma vie, quand vous devriez me répondre jusqu'à cent ans à coups de fourche, pour que vous me preniez à miséricorde et que vous me rendiez votre amitié de Tan passé!

— Marin, puisque tu tiens ce soir des propos

si doux à l'oreille, moi qui voulais te laisser libre de ne rien dire avant que le sommeil fait conseillé ; ô Marin, je vais te répondre, car les mots sont depuis longtemps tout prêts au fond de mon cœur. Autant je t'ai maudit quand tu me délaissais, autant je me sens réjouie à l'instant où je te retrouve. J'ai eu bien de la peine, va, durant ces longs jours qui faisaient des*semaines, et dans le cours de ces semaines qui faisaient des mois. Mais.il y a plus de bonheur dans cette minute qui vient de sonner, qu'il n'a tenu de malheur dans tous les mois d'absence ; cette minute seule les rachète et les efface. Si tu es parti, c'est que je t'ai laissé partir; situ as fait mal, ce soir tu fais le bien, puisque tu m'aimes... Je reconnais au son de ta voix que tu es sincère ; les prières plus longues ne seraient pas de saison. Va, ce n'est point ta vie que j'ai sauvée en te ramenant, c'est la mienne ; et mon amitié de l'an passé t'est rendue!

Tous deux penchés en face l'un de l'autre sur la traverse de la barrière, lui dans le chemin, elle h l'entrée de la cour, ils tremblaient en se parlant, tant leur joie était grande ; et comme la nuit les privait de se voir le visage, ils se regardaient le cœur en s'écoutant. Rajeuni par cette réaction

qpi suit les crises, le marchand de miel se livrait tant entier aux élans de la pure tendresse. La supeffstition rendait plus ardente sa reconnaissance ; il y avait de la soumission dans son bonheur. La RiQ^inetle, elle, se réveillait après un mauvais r&ve et saluait avec recueillement le beau soleil reparu. Oh! qu'il a bien parlé celui qui composa la vieille idylle :

« Enfm te voilà, tendre ami, après la troisième nuit et la troisième aurore 1 Enfin te voilà de retour... Autant le printemps l'emporte sur l'hiver, aHiaat la pomme sur la prune sauvage, autant la toifion de la brebis sur celle de l'agneau, autant le rossignol sur la chouette, autant le retour du cbéri remporte sur la solitude I... Et je cours vers toi, joyeuse, ainsi que le voyageur altéré vers l'ambfe du chêne au feuillage caressant^ 1 >

Pas une mauvaise pensée ne troublait leurs épanchements. Le ciel, comme pour bénir leurs en s

désirs honnêtes, avait écarté les nuages et montrait ses pâles étoiles au-dessus de la Ronce- Fleurie.

— Ma Louise, voudras-tu bien que nous allions aux bagues, à présent ?

L Thjéocrite.

— Oui, Marin y dès qu'il te plaira. Je veux être la Langevine, pour que plus rien ne nous sépare.

— Eh bien, écoute. Dès demain j'irai au Puitsà-PÂnglais. Celui qui a travaillé à défaire un sort et s'est trouvé vaincu doit s'humilier en plein jour devant son maître. Celui qui y manque reste tourmenté, c'est connu. J'irai donc me rouler dans la cour du berger et lui demander excuse; il le faut. Je reviendrai ensuite te quérir et nous nous rendrons ensemble au bourg, après que j'aurai obtenu l'agrément de ton père.

— Marin, tu n'iras pas sans moi à la maison du grand Fleuse. Sans moi tu n'iras point, parce que peut-être il te garde rancune ; et, je l'espère, ma vue l'apaisera. Nous reviendrons par la vallée, où déjà les houx portent leurs belles boules rouges; tu en cueilleras un frais bouquet pour ta douce, et elle l'attachera au-dessus de sa fenêtre en signe de bonheur.

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