‹ Le bergerChapitre 3 sur 19 · LA VISION DE LA FEMME · texte numérisé non relu

LA VISION DE LA FEMME

André Fleuse était désormais tout seul sur la terre. Un parent éloigné consentit de mauvaise grâce à lui servir de tuteur et vendit les ouailles avec les chiens pour solder l'arriéré du défunt. ' La succession, tout compte fait, n'était pas mauvaise : les dettes une fois payées, la garcette, pour lors pastoure dans la vallée, eut pour sa part trois cents écus que le notaire plaça sur hypothèque; le garçon reçut somme égale; resta comme locataire, avec ses biques, au Puits-àl'Anglais, dont le meunier s'était rendu adjuditaire; et, dès qu'il eutatteint sa majorité, racheta la bicoque et lesaeux arpents. Il épierra le fonds, y piqua des pommes de terre et vécut comme il put sans bouger. Il filait ou tricotait, taillait des

3i LE BERGER

manches de fouet pour le bourrelier et fabriquait des fromages aigres.

Il lira un bon numéro, c'élait vers 1818; ne fui point soldat et vécut de la sorte jusqu'à. la vingt-quatrième année de son âge. Il ne parlait presque jamais; les gens du voisinage commençaient à le trouver pas comme tout le monde. Déjà Ton n'osait plus lui faire de méchanles farces ainsi qu'aux autres. A sa façon de regarder attentivement dans le ciel ou à travers les buissons, les plus avisés eussent juré qu'il voyait quelqu'un. Son instinct se révollait contre toute destruction d'un être vivant. Lorsque les rats l'incommodaient, il les prenait dans des boîtes à trappe et les portait au loin sur le chemin. Il n'aurait pas colleté une alouette dans la neige, même quand il manquait de graissage pour son pain. D'ordinaire, rinnocent passait sa soirée assis sur la butte : les gens de journée apercevaient, en rentrant après leur besogne," le bout de son bonnet de coton entre deux pointes de genièvre. Puis, quand le crépuscule était chaud, Vers le commencement du mois de juin, il descendait pas à pas jusqu'au marécage et s'accroupissait au-dessus de la source, afin d'écouter les grenouilles.

Ua brin de jonc tressaillait faiblement et une tête ronde saillait à la surface. Plus loin, deux pattes s'appuyaient sur une tige cassée d'iris, et dans la plaque nue surgissaient plusieurs dos verts. Des bulles montaient de la rase et à leur suite les nageuses. Bientôt d'autres grenouilles venaient et allongeaient sur le gazon de la rive leurs cuisses marbrées. De toutes parts elles prenaient place, par sauts ou par glissades; d'aucunes se hissant sur le dos d'une voisine qui sombrait; celles-là escarmouchant, avec un cri de vieille femme qui tousse, pour la possession d'un radeau de bois mort. Puis une nouvelle venue, plus grosse, se calait au centre de l'assemblée, sur une feuille plate, et fredonnait un coassement sonore et grave. Quelques-unes ébauchaient en réponse des sons plus aigus. Un silence. La grosse jetait les yeux autour d'elle.

— C'est la maîtresse, ça, songeait André.

Elle reprenait et répétait plusieurs fois son prélude. D'autres s'essayaient à leur tour derrière les roseaux, par-dessus la canetée, de tous côtés. Après quoi, comme si la bande entière eût fait connaître qu'elle était prête, la grosse gonflait une troisième fois sa gorge blanche et égrenait sa

chanson rapide. Pas une alors n'y manquait : voix fortes ou menues, fraîches pu cassées, tout se confondait dans le roulement continu du chœur étrange. La dame grenouille changeait-elle d'air et de mesure : les chanteuses de lui obéir. Elle . redoublait : elles redoublaient. Puis elle s'arrêtait tout court, ainsi qu'à la fin d'un couplet; et le concert cessait brusquement. Si le garçon se levait au milieu d'un refrain général, la reine donnait alors le signal d'avoir peur; et toutes, devenues muettes, s'enfonçaient derrière elle dans la bourbe noire.

Le gars s'éloignait, les mains derrière le dos, se demandant ce que sont ces petites bètes-là qui vivent en peuple, s'assemblent pour chanter, et, à l'heure de dormir, montrent un esprit si subtil, dans ce vallon où les anciens ont vu des fées.

André Fleuse, grâce à son étonnante frugalité, aurait peut-être pu vivre de la sorte jusqu'au bout; mais son esprit était trop simple et son existence trop vide pour que la suppression d'une habitude ne devînt pas à la longue un mal aigu ; il fut pris de la nostalgie du mouton. Ne possédant ni l'argent nécessaire à l'achat d'un troupeau, ni l'ingéniosité commerciale de feu son

père, il demeurait réduit à son bouc et à ses quatre chèvres. Et pourtant, dites, comment se sentir heureux sur les friches, sans avoir autour de soi les reins blancs qui se pressent ; les tètes busquées qui se relèvent avec une touffe de serpolet dansant sur les lèvres mobiles; les agneaux dont la queue traîne à terre et les béliers vigoureux qui cessent ? Quoi ! jamais un bêlement, jamais un flocon de laine pendu aux ronces du sentier ; pas de beau nuage de poussière dans le chemin creux, quand on revient à pas comptés vers son gîte; et, dans Tétable, plus de piétinements confus sur la litière de bruyères sèches ? Que fera le berger sans moutons ? Ira-t-il, se souvenant des récits de Julien, dans les contrées sans maisons, où des hommes comme lui gouvernent librement les grandes bergeries? Ira-t-il dans le Berry, où les pasteurs, en gravissant la montagne, trouvent pour abri des cavernes fraîches et allument leur feu de tourbe entre deux pierres noires? Ira-t-il vers la Beauce aux plaines immenses, où les bergers traînant leurs parcs mobiles habitent dans la cabane roulante à trois roues? Non, ce ne serait pas le Puits-àr Anglais, la friche non plus; et dans ces lieux

lointains, la petite cloche de Sainl-Longis ne se ferait plus entendre, elle qui sonne si doucement V Angélus accoutumé. Certes, il n'aime rien de toutes ces choses et n'y pense guère, si tant est qu'il pense ! Mais il éprouve le besoin physique de les voir, de les ouïr; c'est l'enveloppe de sa vie, et il ne veut pas plus en sortir qu'il ne consentirait à troquer sa blouse contre un habit d'étranger. Un arbre qu'on transplante n'a pas de chagrin, mais il perd ses feuilles tout de même...

Eh bien, il se louera comme berger dans quelque ferme des défrichements.

A cette époque, l'industrie du mouton demisauvage était fort en honneur au pays de Mamers.

Tout chef d'exploitation rurale possédait un troupeau. Chacun, à l'arrivée des marchands du Berry, au moment de la pousse des herbes, achetait cent bêtes à laine. A l'automne, la bande était réduite de moitié, mais le parcours durait toute l'année. Les bêtes vivaient dehors, le berger aussi, même en temps de neige ; car les moutons trouvent à toute époque quelque chose à tondre, et la pluie seule leur est contraire.

On partait à trois heures du matin pour ne rentrer que vers minuit à la bergerie, où l'homme

couchait près de ses brebis, dans un lit suspendu. Il achevait son somme à l'ombre, au pied des landes, pendant les heures chaudes. Si le pacage était peu distant, ou si le temps se faisait humide, le pasteur regagnait la ferme, et, ce jour-là, par exception, vivait avec ses semblables.

Un berger occupait dans sa ferme une situation à part. Supérieur aux valets, même au premier laboureur; tenu à l'écart par les maîtres; la plupart du temps idiot ou infirme, véhémentement soupçonné de magie, il ne mangeait pas à table, n'était admis à tutoyer personne, lavait lui-même son écuelle et sa cuiller dont nul n'aurait consenti à faire usage ; et dans aucune circonstance on ne l'invitait, soit au logis, soi! dans la grange, à jouer de son hautbois, compagnon inséparable qui charmait, au cours de la journée, son oisiveté solitaire sur les plateaux.

Les pâtres gardant plus de cent tètes formaient une confrérie et se réunissaient trois fois par an pour faire des échanges de chiens, se signaler mutuellement les retraites des fauves et se révéler mutuellement les remèdes nouveaux qu'ils avaient pu découvrir contre la maladie de leurs ouailles. Ils s'enivraient d'habitude à la fin de ce repas

pris en commun, mais tout le surplus de Tannée ne buvaient que de l'eau. Leurs profits les tendaient presque riches, car ils ne dépensaient rien, et, par contre, joignaient à leurs gages fixes les aiguillettes réservées pour eux à chaque marché, outre la livre pour cent sur les toisons, au moment de la tonte. Beaucoup, en outre, reboutaient, ou vendaient des amulettes contre les sor^s. Fieuse devint berger à la métairie du Haut- Bray. A son arrivée, le maître lui dit :

— Et votre chien, où est-il donc?

— Mon chien?

— Sans doute. Je vous dois la nourriture d'un gros et d'un petit, mais c'est vous qui les fournissez. Je me contenterai d'un.

Notre homme fit une laide grimace. Depuis la mort de son père, il avait les chiens en haine et ne pouvait s'accoutumer à la pensée de vivre en leur compagnie. Il dit simplement au fermier :

— Bouc suffira.

. — Je n'entends pas de cette oreille-là. J'exige que mes moutons soient bien gardés et ils n'obéissant qu'aux chiens.

— Alors, bonjour !

— Du tout; vous avez accepté mon denier à

LE BERGER 4t

Dieu, je manque de monde, vous êtes tenu.

Le berger, incapable de soutenir une discussion et déjà las de parler, détourna pesamment la tête. Les terres incultes étendaient au loin devant lui leurs déclivités verdoyantes, et le Puits-à-l' Anglais apparaissait en face, au milieu du pays de libre parcours. La perspective de rôder là tous les jours et de s'asseoir à son gré sur toutes les pierres de sa connaissance le détermina à se soumettre. Il laissa donc encore échapper ces quelques mots :

— Je vas quéri un chien...

Et descendit à l'opposé, vers la grande plaine de Panon.

Le bonhomme qui avait acheté Louvette demeurait à une petite lieue de pays. C'était un éleveur en renom. On fit affaire pour un mftle de quinze mois c déjà ben instruit i», et dont le type était irréprochable.

— Pas d'argent, fit André en touchant son gousset.

— C'esl bon; mettons quarante francs pour trente et j'attendrai jusqu'à Noël. C'est le petit-fils des chiens que ton tuteur m'a vendus. Pas de défauts. Peut-être une miette malin avec les

béliers; tieDS-Ie en queue du troupeau dans les commencements ; ça lui passera. Attends que je te prêle une corde; attache-le pour l'emmener, et il te suivra comme si tu étais son propre père.

Le marchand rit bruyamment de sa plaisanterie, qu'il ne manquait jamais de décocher. L'autre partit sans même avoir entendu.

Il revint à la métairie comme on se mettait à table pour souper. Nul ne leva la tête à son entrée ; les convives, la bouche pleine, répondirent à peine à son salut par un bourdonnement inarticulé. La servante se leva peu après et déposa pour lui une platée de soupe sur le rebord de la fenêtre. 11 prit une chaise et mangea dans un coin.

Dès que sa faim fut apaisée, il s'essuya le menton en regardant le monde. Il se trouvait pour la première fois de sa vie dans une maison peuplée, dans une famille, à côté de femmes.

II connaissait le maître... un de ceux qui avaient tenu Julien-René sur le lit d'affres! La fermière, assise vis-à-vis de son mari, était encore jeune. Ses cheveux noirs s'enfonçaient sous la coiffe en minces bandeaux, séparés au milieu de la tête par une petite raie ; et, à la naissance de celte raie, le front paraissait tout blanc.

Ses lèvres charnues luisaient, comme humides. Des boucles d'oreilles en or se jouaient au-dessus de la peau de son cou.

La vachère, qui lui apporta du lard sur des choux, car c'était un dimanche, n'avait pas plus de vingl ans. Preste, souriante, haute en couleur, la manche retroussée jusqu'au coude, sa robe de grand'messe relevée et tenue par des épingles; Tœil hardi, la gorge rebondie, elle marchait avec un petit dandinement de hanches; et, lorsqu'elle se penchait, on croyait entendre un faible bruit de chairs frôlées. Ses cheveux ébouriffés, d'un châtain clair, sautillaient au-dessus du serre-tête. Et, le long du mur, cassée par le coin de l'armoire, son ombre se mouvait, arrondie par en bas comme une croupe. Les mèches de cheveux folâtraient aussi contre la muraille, en lignes fines et tordues, telles que des brins de liserons en haut d'une cytise.

André ne savait pas si ces femmes étaient belles, car il n'avait pas la notion de la beauté; mais il éprouvait à leur vue une sensation intense et toute nouvelle. La patronne excitait sa curiosité, la domestique son attention. Il considérait l'une, puis l'autre, et trouvait la dernière

4i LE BERGER

plus plaisante aux yeux. Celle-ci, en lui retirant son assiette vidée, lui heurta le poignet de son bras nu, et le berger sentit un frisson chaud courir le long de son corps. En vain les trois enfants de la maison tournaient autour de lui pour examiner sa figure et ses gestes : il n'y prit pas garde et guigna en dessous la vachère, qui lavait la vaisselle tout en causant.

Le lendemain, il partit avant l'aube, un demipain dans son sac, et ne revint qu'à onze heures du soir. On avait placé, suivant l'usage, dans un trou du mur de l'étable, une boîte ronde en ferblanc, coiffée du couvercle, qui contenait la soupe avec du fromage. Il s'assit dans la grange, sur un timon de charrette, et fit son repas en se demandant s'il avait été préparé par la servante. Il flaira même la boîte afin de savoir si cela avait l'odeur du bras nu de la veille.

Son chien étant repu et attaché sous l'auvent, le pasteur entra dans la bergerie pour se coucher. Son lit était rangé à hauteur d'homme contre le mur, derrière la porte, en face de l'abat-foin. On y montait à l'aide d'un escabeau. Il se composait de planches clouées, appuyées sur deux traverses; de chaque coin montait un gros bois

rond qui s'enfonçait dans les poutres et servait de support. La couverture et les draps retombaient du côté intérieur. Au-dessus du chevet, un menu coffre, accroché à des fiches rouillées ; plus loin, une fourche coulée dans un anneau scellé, les dents en l'air. Sur Tune de ses pointes, le chapeau de paille. Il chercha la seconde à talons, au milieu des toiles d'araignée que gonflait une poussière opaque, y pendit ses }iardes humides de rosée et fit oraquer sa paillasse en s'allongeant. Les brebis mâchaient à vide au-dessous de lui; quelques-unes, en se déplaçant, faisaient clapoter avec un bruit mou le purin sous leur litière; et dans le grenier, les rats véloces allaient et venaient avec un sourd vacarme au cours de leurs besognes ignorées.

Le berger dormit mal. Des visions d'une nature inconnue l'assiégeaient. Cette fille... il ne lui souhaitait aucun mal; lui avait-il même adressé une seule parole? Non. Et pourtant elle le tourmentait. 11 se retournait d'un côté, puis de l'autre; elle empêchait le sommeil de venir.

Cette servante, — -'il s'en souvint alors, — avait fait passer quelque chose en lui à chaque regard. Si elle avait jeté dans sa tasse d'eau quelqu'une

de ces poudres dont les vieilles chercheuses de pain possèdent la recette et qui contiennent une façon de sortilège? Il finissait par s'assoupir, et voil'i que tout à coup là Renotte paraissait, tirait en riant un bout de langue, à la mode des chattes friandes, et le refoulait, tout ennuyé, hors de sa somnolence. André se promit de serrer le lendemain les herbes qui conjurent et qui endorment. Son père lui en avait enseigné plusieurs, notamment le trèfle à quatre feuilles, qui ne se rencontre qu'une fois par an.

Le pauvre apoltroni n'en trouva pas sur son chemin et demeura en proie à la mélancolie. Langueur physique qui n'activait pas sa pensée, mais le troublait âprement dans ses fonctions machinales. Il levait la lête, inquiet, vers les cultures; le désert maintenant lui pesait. Son rêve engourdi ne s'égarait plus dans les vapeurs conruses du surhumain, ou plutôt il y transportait, avec les inslincls éveillés, de vagues images humaines. Audessus des superstitions impalpables, la jeunesse émergeait et prenait des formes. Des femmes dansaient sur le dos du nuage ou dans les spirales de la poussière, ingénues ou lascives, toujours irritantes, avec des voix qui l'appelaient. Le vent

tiède apportait de là des senteurs énervantes. La couleuvre, avec ses glissades tortueuses coupées d'arrêts inexplicables, lui inspirait la pensée d'une fille qui s'en va vers les saules et désire d'être suivie. Il ne s'arrêtait plus impunément à la contemplation de ses grenouilles favorites chantant dans le marais, au clair de la lune: leurs pattes fines semblaient se transformer peu à peu en jambes hardies; les yeux ronds, à force d'être regardés, paraissaient s'allonger, comme alanguis et chargés de promesses; l'ombi^ sur la peau brillante des reins estompait des contours voluptueux. Et, comme il n'avait jamais envisagé que deux femmes, comme la fermière s'était bien vite effacée pour lui devant la servante, c'est à celle-ci que ressemblaient tous les fantômes; c'est à elle qu'aboutirent toutes ses troublantes sensations.

Chaque jour, il l'examinait à la dérobée ; ne lui parlant pas (il ne savait rien dire), mais promenant sa curiosité en tous sens et oubliant de manger. Quand le garçon était aux champs, il épiait de côté et d'autre, marchait au hasard. Quelquefois Renotte se dressait debout au lavoir, les bras mouillés, tordant une pièce de linge; un autre

jour, à genoux dans un chaume et la nuque fléchie, elle détachait les entraves de la poulinière. Toujours vive, robuste, s'éclairant de tons crus sousles ravons chauds du soleil. L'homme de Saint- Longis ignorait ce qu'est le printemps humain, ce qu'est la beauté ; mais il se détournait avec un farouche tourment vers certaine haie de coudriers de la côte opposée, derrière laquelle il avait surpris une fois la sœur du sacristain, pendant qu'un moissonneur de la vallée lui serrait la taille.

LA VOIX DE l'invisible

Le berger demeura plusieurs mois dans cette griève malaisance. L'isolement et le silence l'avaient rendu craintif et sournois ; la superstition en avait fait un être défiant. Loin de trouver, comme tous les jeunes, l'allégeance dans l'expansion, ce gars de vingt-cinq ans s'appesantissait . sous le fardeau de ses chimères inavouées, la tête basse et prenant ombrage. Les gens de son espèce le gênaient, un éclat de rire le troublait. Son commerce inconscient avec l'invisible l'avait figé dans la stupeur. Il lui était désormais besoin d'un effort pénible pour assembler deux idées, et d'un travail extrême pour émettre les sons d'une phrase. En entrant au logis, il appréhendait qu'on

ne lui parlât ; rien ne le rendait plus morose que le spectacle de la gaieté, tapage incompris et raillerie possible.

L'idée de s'adresser à Renotte ne lui était jamais venue, encore qu'il éprouvât à sa vue un émoi grandissant. Il lui avait dérobé, tandis qu'elle allait à l'église, le ruban de sa quenouille, le flairait et le posait près de lui sur une pierre, dans la friche ; c'était tout.

Il y fut surpris un jour par une grande pluie de dégel et se hâta de ramener ses moutons à la ferme. Le coucou marquait deux heures; rien à faire jusqu'à la brune, car l'ouvrage de la maison ne le regardait pas; il résolut de faire un tour jusqu'au Pu ils-à-l' Anglais, pour voir si sa toiture ne buvait point. En traversant la route, il aperçut dans la plaine, à gauche, la Renotte qui gardait ses vaches. La fille ne chantait pas à ce momentselon son habitude. Son devanteau étendu sur les épaules, assise sur les talons et se faisant toute petite, elle s'abritait de son mieux contre le tronc d'un méchant pommier. Mais l'averse venant à redoubler, elle se prit soudain à courir, gagna la maisonnette inhabitée et se mit en tapis dans l'étable.

LE BERGER * 5t

Elle était doncchez lui, la vachère à peau lisse. 11 tressaillit. Tout d'abord, une frayeur mystérieuse le paralysa, il essaya de retourner sur ses pas. Mais, — c'était le charme, sans doute, — la peur en vint à l'arrêter, puis à le ramener. Bien que sa respiration fût haletante, sa marche se fit plus hâtive ; et, sans savoir comment, il arriva derrière le pignon, furtivement, ayant fait un détour pour n'être pas aperçu,

Renotte se croyait toute seule. Elle avaft renversé une mangeoire, s'était assise dessus, surveillait pour la forme ses aumailles,qui broutaient tranquillement dans un vieux trèfle,^ et chantonnait à présent en tricotant.

Pieuse, séparé d'elle par la courte façade, la dévisageait de face, car la bergerie est en retour d'équerre. Il ne passait pas la tête, non : rien qu'un œil, au droit d'une pierre cassée, et l'observait à sa fantaisie, avidement, pour la première fois. Il avait la sueur au front, sous la pluie ; ses mains tremblaient un peu. L'instinct le poussait, l'influence du milieu se faisait sentir. L'efi'roi l'oppressait moins dans cette solitude, et son activité animale parlait plus haut le long de son mur, devant son écurie, dans son air. Toutefois et

malgré le vertige, il luiencoûtait trop de se montrer, d'allor ; ses nerfs, dans leur tension terrible, Tagilaient sur place. El il l'examinait toujours, la face empourprée.

Un de ses bras retombait derrière lui ; quelque chose de chaud et d'onctueux passa lentement sur sa main. Il se retourna brusquement, le bras haut, et vit son chien. Matinal l'avait suivi à son insu et le léchait.

Le berger avait cette bête en horreur, parce que c'était un chien. Il ne pouvait en supporter l'approche, le tenait à distance avec une impitoyable rudesse, le craignait. Cette caresse le bouleversa. Il se souvint du gros Cadet! Il lança un coup de pied au compagnon odieux et frissonna. En même temps, le contact de la langue tiède avait allumé le feu dans ses veines... Assailli de sensations violentes, il fut bestialement projeté et marcha droit à la bergerie, droit à Renotte.

La fille marqua de l'étonnement, mais sourit.

— Pardi! voilà notre berger. Il va pour le sûr me chercher noise d'être entrée comme ça dans sa moutonnerie.

Il ne répondit rien. Sa gorge était brûlante, ses

dents serrées. L'autre, qui était languarde, débita ses fariboles sans rien observer, ^

— Venez-vous me quérir de la part des maîtres? J'attends la fin de l'ondée, ça choit si dru!

L'homme la regardait. Son œil se fixait sur les doigts rapides de la tricoteuse et les suivait ; puis furetait de haut en bas, partout ; s'attachait aux coudes appuyés, aux genoux saillants...

— Ne m'en direz-vous pas plus long que de coutume? C'est pourtant le moins de faire des honnestés au monde, quand on est chez soi.

Il essaya de lui adresser la parole, de balbutier quelque chose, ne put qu'articuler un rauque soupir, se pencha soudain comme une brute et l'enveloppa de ses bras velus.

Renotte, habituée aux fougasses grossières des villageois, se débattit et le souffleta sans Irop de colère; mais, comme il l'attirait avec une violence plus grande, elle se fâcha, tourna vers lui la tête, et leurs deux regards se rencontrèrent. Aussitôt une angoisse horrible s'empara d'elle : cet homme, la bouche crispée, avait l'air d'un fou. Elle le frappa désespérément; il ébaucha une grimace doucereuse, avec la lèvre béante d'un animal qui a faim. Elle se tordit en criant sous l'é-

treînte ; les bras l'enlaçaient toujours, inexorables. .

L'innocent, devenu monstre, exhalait une odeur de crime. Elle se sentit perdue.

— Malheureux ! fit-elle tout à coup en feignant de céder; j'ouïs le maître qui m'appelle... Attends !

Les oreilles du berger bourdonnaient si fort, qu'il crut, lui aussi, a\oir enJendu.

— Attends au moins que je ferme la porte.

Curieux et pantelant, il la lâcha.

La fille marcha avec précaution jusqu'au seuil; puis, prenant subitement son élan, s'enfuit de toutes ses forces par le sentier. Elle dévalait, les cheveux au vent, les mains dressées vers le ciel, appelant au secours.

André la poursuivit jusqu'au milieu de la cour et s'arrêta, hébété».

Après avoir erré longtemps dans la campagne, il s'était couché sans souper. Le lendemain matin, son maître le rejoignit sur la friche.

— Pourqué que vous avez fait des sottises à notre servante ?

— Connais point ça.

— Si bien, elle nous Ta conté ; et le chainaillis est déplaisant, parce que c'était une bonne travailleuse et qu'à cette heure la voilà partie.

Le grand Fleuse grattait le sol poussiéreux du bout de sa houlette.

— Ouij partie. Je l'ai mise à même de rester ; vous auriez délogé, vous, ça va sans dire. La peur la tenait trop fort, elle a refusé. Dorénavant, au premier coup que vous broncherez, je vous campe à la porte ; mettez bien ça dans vos papiers.

Le berger ne comprit même pas la menace ; un grand contentement s'épanouissait en lui. La fille partie, le tourment cessait, le charme était rompu. Il respirait maintenant à l'aise comme autrefois.

A dater de ce jour, le berger se replongea librement dans sa sauvagerie. Son père avait devant lui caressé le chien : le chien avait mordu el donné la mort. Il avait voulu, lui, caresser la femme : la femme avait mordu à sa manière, avec les ongles, et causé comme Cadet la rage ténébreuse. Il prit le chien et la femme en égale aversion. Il supporta le premier, quoiqu'il lui en coûtât, parce que ses yeux avaient faim de voir un troupeau rassemblé; mais il évita soigneusement la seconde, considéra ses ardeurs de jeunesse

comme des indices de sort jeté, et s'ensevelit à jamais dans la contemplation silencieuse du vide, tel qu'un oiseau nocturne qui se cache du soleil, replie ses ailes au bord d'un antre et rêve, immobile, devant le noir.

Quelque temps après, le bruit courut que Renotte était tombée malade chez ses parents. On s'informa. Rien de plus vrai. Elle avait la petite vérole. La fille n'en mourut pas, mais demeura défigurée. Les paysans de Saint-Longis se contèrent l'aventure à l'oreille; nul ne douta que Fleuse André n'eût le don : il s'était évidemment vengé du mépris de la servante en la rendant laîd€. Sa profession suspecte, ses habitudes particulières, la coïncidence, frappèrent l'esprit superstitieux des gens du pays. Les femmes se souvinrent peu à peu que, de père en fils, dans cette famille, ou se livrait à la recherche des plantes ; que la défunte bonne femme était sujette à des syncopes et disait des choses peu ordinaires en revenant à elle. Les métayers rappelèrent, en les exagérant de bonne foi, les convulsions surnaturelles du père, mort enragé.

— Et la maison où est né le gars, ajoutait le repasseur de faucilles, est-elle si bien famée?

Pourquoi le meunier Fa-t-il revendue au prix coûtant? Il y a ben sûr quelque chose là-dessous, allez !

La légende se forma et courut. Le fermier du Haut-Bray répondait par des haussements d'épaules aux doléances de sa ménagère; mais, au fond, il se sentait fort marri d'avoir sous son toit un pareil berger. Comment le congédier, cependant, sans avouer sa peur et sans courir le risque de quelques représailles secrètes? Il chercha un biais à Taide duquel on pût tout concilier, et linalement annonça, avec une bonhomie attristée, qu'il se trouvait en retard pour ses fermages et était contraint de vendre à la Toussaint tout son troupeau. De cette façon, il poussa l'homme dehors doucement, sans en avoir l'air, ce qui s'appelle au pays agir en trigaud bien avisé.

André Fleuse était sans place depuis six lunes au moins lorsqu'on lui proposa la garde des moutons d'une terre voisine. Mais cette métairie était tenue par de jeunes mariés, outre que la femme avait trois grandes sœurs qui venaient se régaler chez elle tous les dimanches. Il eut appréhension de ses convoitises mal comprimées, se défia des embûches et refusa.

58 LE BEROËR

A la sève suivante, il reçut la bergerie de Gouffart à gouverner. Là, rien que des broussailles; le marais où chantent les grenouilles, pas trop loin; aucune fille à diableries. La maîtresse, une veuve à cheveux gris, au lieu de le lorgner de travers comme les autres, s'en accommodait de la bonne sorte, et, grâce au Ciel, n'avait pas plus le goût de causer que lui-même. Il y resta deux ans. La vieille, que l'âge avait assotie, le traitait d'autant mieux qu'elle lui croyait le bon œil. Jamais, en effet, de maladie sur les moutons; tous les agneaux de lait tournaient bien. Elle lui offrit un hautbois après la tonte; mais le gars n'aimait point la musique et remercia. Par exemple, il accepta, au temps des étrennes, la limousine du mari défunt, laquelle n'avait pas servi plus de dix saisons, et fut ainsi équipé pour longtemps. Et puis la bonne bourgeoise s'en alla rejoindre ses ancêtres, et un gros homme à lunettes commença l'inventaire, chose qui fait tout de suite arriver les cousins dans une maison et partir les moutons roux pour la foire.

L'innocent retourna donc encore une fois au.

Puits-à-l'Ânglais, avec son chien garni d'une muselière.

C'est vers cette époque-là que, traînant tout le jour ses guêtres à travers les friches, il contracta la coutume de parler seul dans le désert. Non qu'il se tint à lui-même de grands discours, oh! non; mais il essayait de démêler une idée ou l'autre dans les brouillards de sa cervelle; et alors, pour y voir clair, il cherchait un mot qui pût exprimer l'image. Ce mot, il le prononçait tout haut, afin de mieux comprendre. Quelquefois il fut entendu près des sentes. Ses rares paroles, jetées au milieu d'immenses silences, n'avaient de sens pour personne autre que lui. On soupçonna Yinnocent de s'adresser à des êtres invisibles. On en vint à interpréter ses signes de tête, son mutisme. Le plus souvent, rien n'arrivait de ce qu'il avait paru dire ou croire; mais, si par hasard se produisait une aventure conforme à une prophétie qu'on lui eût prêtée, aussitôt on oubliait tout le reste pour ne s'attacher qu'à celle-là, et les bonnes gens de s'écrier :

— 11 savait telle chose un mois d'avance; je l'ai entendu. Le gaillard en connaît long! Il voit!

On lui demandait : « Avons-nous le temps de faire les semailles avant la pluie? Y aura-t-il de la pomme l'année prochaine? »

60 LE BhRGER

Un jour, il se ressouvenait de Renotte, de la sensation brûlante qu'elle lui avait communiquée en le touchant, tandis qu'il mangeait son lard... Le piqueur de meules, couché près de lui derrière une roche, l'entendit :

— Le feu!... murmurait-il.

Et, un instant plus tard, il ajouta en tressaillant :

— Le feu!... à l'heure du souper I

Six semaines après, une charretée de foin brûla dans la cour du moulin ; on s'aperçut de l'incendie pendant que les meuniers soupaient.

Nul ne porta sur lui de soupçons, car on le savait inoffensif ; mais le récit de sa divination fut colporté; sa réputation s'accrut; on en vint à lui attribuer la plupart des événements inexpliqués.

Lui, cependant, qu'on évitait dans l'ordinaire de la vie, qu'on entourait d'un superstitieux respect à certaines heures, n'écoutait pas impunément tout ce monde qui lui chuchotait d'un ton craintif :

— Fleuse, Fleuse, tu sais ce que les autres ns savent point, té!

La vie physique qu'il menait, l'influence de la

solitude, ses superstitions flottantes, les émotions

LE BERGER 6i

bizarres de son passé, son état habituel de jeûne, le prédisposaient encore à Tinconsciente exaltation.

11 ne raisonna rien, mais à la longue se sentit plus rapproché de l'Inconnu, qui l'attirail, que de ses semblables qu'il n'aimait pas ; il finit par découvrir des formes et des mouvements dans l'ombre, où les gens de la plaine passaient sans rien voir. Il devint halluciné, eut des visions. Crédule comme les autres, il crut les autres sur parole, même quand ils causaient de lui; écouta pans l'espace où le surnaturel parie aux âmes simples, et entendit. On le faisait voir, en lui répétant qu'il avait vu; on l'amenait à comprendre, à force de lui expliquer ce qu'il avait entendu. Par ses aspirations confuses, il tourna le dos à ses semblables ; alla ou l'on ne sait plus aller, dans les entrailles de la nature ; se trouva seul et se sentit sur une cime, Sa sauvagerie augmenta et il se crut le don.

Il fut encore berger dans quelques fermes; mais tout contact, toute promiscuité lui devinrent insupportables; il rentra à trente-quatre ans dans sa masure pour ne plus la quitter. Ses profits amassés lui permirent d'acheter vingt moutons.

Alors il proposa aux fermiers et bordagers du plateau un arrangement conforme aux us du pays : chacun lui confierait quelques bêtes, avec le droit de libre parcours sur ses pièces de terre. 11 devrait rendre gras les animaux reçus maigres et donner la laine ; moyennant quoi, il recevrait le prix de la tonte, garderait le fumier et pourrait nourrir chez tout le monde son troupeau particulier.

Personne ne songea à le refuser, tous le craignaient; d'ailleurs, on y avait intérêt, car c*était un berger/îni. Il réunit dojic le lot de celui-ci au lot de celui-là et constitua un grand troupeau qu'il menait à sa guise. La bergerie du Puits-àl'Anglais était pleine, la friche peuplée, les yeux du gars réjouis. Il subissait le chien ; son bouc ne le quittait pas : nul ne troublait le silence autour de lui,.. Le solitaire vécut et vieillit de la sorte, le regard aux nuages, son ombre maigre glissant î^vec lenteur sur l'herbe du coteau.

Sa sœur avait épousé le gros Robine, qui avait de bon bien au soleil. Les enfants étaient venus à ceux-ci. La marmaille avait grandi. Des gens l'avaient appelé : mon oncle; d'autres, plus tard : grand-oncle; il y avait eu, dans tout cela, des

noces et des enterrements. André Pieuse avait vu ces choses de loin, à peine; ses yeux distinguaient mal ce qui paraissait ou disparaissait dans les maisons.

Sa vraie famille, à lui, c'étaient les pierres grises qui ne secouent jamais leur tête chauve, et demeurent accroupies dans la friche sans jamais parler.

Le voilà debout, le grand berger. Il a serré le lacet de sa talonnette et montré du doigt les moutons au chien vigilant. Noiraud se frotte contre ses jambes, prêt à partir. Le soleil s'est couché tout pâle et lecielest noir. Allons, Matinal, amène tes béliers. Déjà le grand berger s'achemine.

Page 1